L’olympienne qui cohabite avec un monstre


Jean-Nicolas Blanchet
Partager
«Le monstre sera toujours pas loin de moi. On a appris à cohabiter ensemble.»
Voilà comment Sophiane Méthot nous résume comment elle parvient à défier «un bogue de tête», comme elle le décrit. Un bogue qui voulait anéantir sa carrière.
Je vais arrêter d’écrire avec des images pour vous raconter précisément l’histoire de cette jeune femme de 25 ans. Si c’était un film, on n’y croirait même pas. Et ce qu’il y a de plus fascinant, c’est que nous allons tous vivre avec elle la belle suite de ce scénario impensable aux Jeux de Paris, dans deux mois.

Sophiane Méthot, c’est une étudiante à la maîtrise en finances. Elle vient de finir un cours particulier qui «fait appel aux techniques quantitatives, à la recherche opérationnelle et à l’information afin de modéliser, d’optimiser et de simuler des portefeuilles».
Bref, je ne comprends rien de la définition de ce cours offert à l’UQAM, mais ç’a l’air compliqué.
Si j’en parle, c’est qu’elle fait ces affaires compliquées tout en étant la cinquième meilleure au monde dans son sport: le trampoline. Elle est la meilleure au Canada. Elle sera des prochains Jeux olympiques. Ce n’est pas officialisé, mais ce le sera sous peu.
Le monstre débarque
À seulement 18 ans, elle a terminé troisième au monde au Championnat mondial. C’est hallucinant. La même année, elle a remporté l’or aux Jeux panaméricains. Mais depuis, tout ne s’est pas passé comme prévu. Un monstre est débarqué dans sa vie.
Petit à petit, elle a commencé à être inconfortable sur le trampoline.
«Comme si un petit doute s’emparait de moi. Et là, c’était de plus en plus de doutes, de l’angoisse, des questionnements. Comme si le 1% de doute embarquait sur le 99% de ma confiance. Et ç’a dégringolé tellement qu’à un point, j’angoissais juste d’embarquer sur le trampoline», m’a-t-elle expliqué lors d’une entrevue il y a deux semaines à Virtuose Centre Acrobatique, à Longueuil.
Pour essayer d’être empathique, je lui ai expliqué qu’effectivement, notre cerveau pouvait nous jouer des tours. Que moi-même, je ratais un filet désert au hockey même si techniquement, il n’y avait aucune raison de le rater.
«Tu ne comprends pas, m’a-t-elle répliqué. C’était plus que ça. C’est comme si tu n’étais plus capable de patiner. C’est comme si un marathonien se mettait à s’enfarger à chaque pas.»

En fait, Sophiane s’est mise à être carrément incapable de sauter sur le trampoline. Même pas comme un enfant de 5 ans qui saute pour le plaisir.
À la base de la base
Elle explique qu’elle avait comme toujours une sensation de «tomber vers l’arrière», alors que ce n’était pas le cas. C’était une mauvaise information que le monstre donnait à son cerveau.
«Je suis retombée à la base de la base. Je n’étais plus capable de faire la chose primaire dans mon sport, soit de sauter et de prendre de la hauteur [...] Je suis passée de troisième au monde à ne plus être capable de sauter», m’a-t-elle raconté avec aplomb.

Mais aussi avec un air stupéfait de ce qu’elle a vécu.
La première fois, le blocage a duré huit mois.
«Ç’a pris du temps à en parler et à confronter le problème, car je n’arrivais pas à me l’admettre. Je vivais dans le déni. C’est l’orgueil. Je continuais à m’entraîner en me disant que ça allait marcher. Je voulais avoir l’air forte», explique-t-elle.
«Mais je suis arrivée un jour et j’ai explosé. J’étais au fond du baril.»
Un préparateur mental et sa coach ont établi un plan. Son père a tendu la main aussi (j’explique comment dans un texte que vous pouvez lire en cliquant ici). Elle a petit à petit rebâti sa confiance. Après plusieurs mois, le mo nstre était parti. Puis il est revenu. Et l’angoisse était moins longue. Et il est encore revenu. Et c’était encore moins long. Et ainsi de suite, jusqu’à aujourd’hui.
De retour au sommet
«Maintenant, je peux te dire que si ça m’arrive, je vais m’en sortir. Ça n’aura aucun impact sur mes performances. J’ai les outils pour m’en sortir. Ça fait partie de moi, de mon parcours, de qui je suis aujourd’hui», poursuit la captivante athlète de la Rive-Sud de Montréal.

Clairement, elle a les outils pour s’en sortir. Sophiane est remontée au sommet, réussissant à qualifier le Canada aux Jeux de Paris grâce à une cinquième place mondiale.
Mais le monstre n’est toujours pas loin. Elle ne le cache pas.
«La réalité, c’est que lorsqu’on essaie de ne pas y penser, c’est là qu’on y pense le plus», lance-t-elle.
«J’essaie juste de ne pas nourrir cette peur irrationnelle, ce monstre qui est toujours sur mon épaule. C’est toujours un petit combat.»
Jamais très loin
La dernière fois qu’elle l’a vu, c’est en février.
«Il a fait une petite apparition. Il est venu me chatouiller durant deux semaines. Mais c’était tellement irrationnel. À un moment donné, je suis capable de faire embarquer le rationnel. Il est même venu avec moi dans l’avion pour une compétition. Mais ç’a bien été quand même. Maintenant, on cohabite ensemble», blague-t-elle.
Et pour Paris, est-ce que ça la préoccupe?
«Le monstre, il peut bien rester à la maison. Il n’est pas obligé de venir à Paris. Mais c’est juste passager, ça ne m’empêche pas de performer. Ça ne m’angoisse pas qu’il vienne ou pas. Si je rumine dans ma tête, ça ne sert à rien.»
Blessée à une cheville, Sophiane n’avait pas pu participer aux Jeux de Tokyo il y a quatre ans. Elle y est tout de même allée comme réserviste. L’expérience lui a permis de vivre un peu l’ambiance, mais disons qu’avec la pandémie, ce n’était pas l’atmosphère olympique la plus joyeuse.
Comment vit-elle avec la pression d’être un espoir de médaille?
«Mon objectif, c’est de performer à la hauteur de ce que je suis capable. Si c’est sixième et que je n’ai pas de regret sur ce que j’ai fait, ça va me satisfaire», explique celle qui confirme déjà que ce ne sera pas son dernier cycle olympique.
Si vous êtes moins familier avec le trampoline, un sport olympique depuis 2000, et si vous voulez constater un peu à quel point ça donne mal au cœur juste de voir Sophiane faire sa routine tellement que ça tourne, voici ce que ç’a donné: