Live Nation: cessons de nourrir une bête qui finira par nous bouffer

Pierre-Luc Brillant, Comédien, musicien et vice-président de l’UDA
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Depuis trop longtemps, le milieu culturel québécois lance des signaux d’alarme. Le reportage d’Enquête à Radio-Canada n’a fait que révéler au grand jour ce que plusieurs vivent depuis des années: Live Nation a pris une place démesurée dans le monde du spectacle québécois, au point d’en imposer ses règles à presque tout le monde.
Avec ses 49% de parts dans Évenko, Live Nation exerce une influence déterminante sur la programmation, les décisions stratégiques et la structure des plus grands festivals montréalais: Osheaga, îleSoniq, LASSO, les Francos, le Festival de jazz. À cela s’ajoutent le contrôle de salles majeures – Centre Bell, Place Bell, MTELUS, entre autres – et celui de la billetterie via Ticketmaster. Bref: une mainmise quasi totale sur ce que les spectateurs voient, entendent... et paient.
Le plus troublant, c’est que cette domination s’exerce surtout dans des infrastructures financées à coups de centaines de millions par les contribuables. Le Quartier des spectacles, le parc Jean-Drapeau, la Place Bell: des lieux construits pour servir la culture et l’intérêt collectif, mais qui aujourd’hui profitent surtout à une multinationale dont les revenus dépassent largement ceux de l’ensemble de notre écosystème culturel.
Les conséquences sont lourdes et bien réelles. Une part importante des profits générés ici quitte le Québec. Les prix explosent: frais gonflés, billetterie opaque et tarification dynamique qui transforment chaque billet en produit spéculatif. Pour bien des gens, aller voir un spectacle est devenu un luxe.
Pendant ce temps, les producteurs indépendants, les diffuseurs régionaux et les artistes d’ici se retrouvent marginalisés dans un marché verrouillé, où un seul joueur contrôle l’accès, la visibilité et les conditions. À force de concentrer le pouvoir entre les mêmes mains, on uniformise l’offre: priorité aux tournées mondiales ultrarentables, moins de place pour la prise de risque, la relève et la création locale. C’est notre diversité culturelle qui s’effrite, lentement mais sûrement.
Il est temps de reprendre le contrôle. Cela passe par une refonte du financement public des événements liés à Live Nation, une réflexion urgente sur la billetterie – incluant la possibilité de sa nationalisation – et un soutien clair aux acteurs indépendants.
L’argent public doit servir notre culture, pas une multinationale américaine. Si on continue de nourrir la bête, elle finira par dévorer tout l’écosystème.
Pierre-Luc Brillant
Comédien, musicien et vice-président de l’UDA