L’école secondaire Sophie-Barat, dont une partie de l’édifice principal a été fermé en 2020 parce qu’elle risquait de s’effondrer, incarne les ravages infligés aux bâtiments du réseau scolaire public par des années de négligence.
L’édifice patrimonial, situé sur un site enchanteur bordé d’arbres matures aux abords de la rivière des Prairies, est dans un état lamentable depuis de nombreuses années, témoignent des membres du personnel.
Bien avant la fermeture d’une partie du bâtiment principal, des grillages ont été fixés aux murs extérieurs pour empêcher des débris de s’en détacher.

Il y a quelques années, la pluie s’est frayé un chemin à l’intérieur, par le toit de la terrasse. Des toiles et des poubelles ont dû être installées pour recueillir l’eau à l’intérieur, près des casiers, le temps de réparer le tout.
Dans des salles de classe, des affiches cachent des trous dans les murs.


UN ÉLÈVE BLESSÉ PAR UNE FENÊTRE
En classe, les fenêtres à guillotine qui datent d’une autre époque tremblent si fort lorsqu’il vente que les enseignants ne s’entendent plus parler. Des parties de fenêtres tombent même à l’occasion. C’est ce qui s’est produit ce printemps, dans le local d’un enseignant qui était inoccupé à ce moment-là.
Pourtant, en 2019, un élève de quatrième secondaire s’est blessé à la main droite en tentant d’ouvrir une fenêtre, alors que la partie supérieure a cédé. Il a dû se rendre trois fois à l’hôpital, rapporte son père, Renaud Rouverand, qui n’en revient pas que les mêmes vieilles fenêtres soient toujours en place, trois ans après cet accident.
«Je suis atterré. Tout le monde est conscient qu’il y a un problème, mais on ne fait rien», laisse-t-il tomber.
UNE PARTIE DU BÂTIMENT CONDAMNÉ
Puis, à la mi-août 2020, la nouvelle tombe comme une tonne de briques : une partie du bâtiment principal doit être fermée puisqu’elle menace de s’effondrer.
Des fissures ont été repérées dans des murs porteurs par une firme externe venue inspecter le bâtiment.

La bibliothèque, la cafétéria et des salles de classe sont condamnées. Plus de 500 élèves doivent être relocalisés en toute urgence. Certains sont déplacés dans l’annexe, mais d’autres sont relocalisés dans une ancienne école primaire, située à plus de quatre kilomètres. Des parents, furieux, dénoncent haut et fort la situation. Même s’ils ont vu l’état de leur école dépérir au fil des ans, les enseignants encaissent le choc.
«Ça me met en ruine moi aussi, d’une certaine manière. C’est ma deuxième maison, ici», lance l’enseignant Martin Gaudreault. Ce qui le désole le plus, c’est à quel point l’état du bâtiment a porté un coup aux mille et un projets qu’il avait l’habitude de réaliser avec ses élèves.
TRAVAUX QUI TARDENT À DÉMARRER
Deux ans après cette fermeture décrétée dans l’urgence, la grogne monte dans les rangs de certains enseignants, qui s’impatientent. Québec a confirmé l’an dernier un financement qui atteint maintenant 184 millions $ pour agrandir et rénover l’école. Mais depuis, bien peu d’informations ont filtré.
«On ne nous tient pas informé régulièrement, on est un peu dans le brouillard. Ça crée beaucoup d’incertitude», déplore Guillaume Cassou, un enseignant de mathématique qui, comme plusieurs autres, a son école tatouée sur le cœur.

Louis Mercier, jusqu’à tout récemment président du conseil des élèves qui siège aussi au conseil d’établissement, déplore aussi la lenteur du processus et le «niveau élevé de bureaucratie» entourant ce projet majeur. Il n’en revient pas qu’il ait fallu en arriver à cet état d’urgence avant que la situation soit prise au sérieux.
Guillaume Cassou est du même avis. «Quelle honte», laisse-t-il tomber.
Au centre de services scolaire de Montréal, on affirme au contraire que le projet va bon train.
Le début de la première phase de travaux sur l’enveloppe extérieure de l’aile condamnée est prévu cet automne.
«Ça débloque, ce dossier-là», assure Stéphane Chaput, directeur général adjoint à la gestion de la performance financière et de l’efficacité opérationnelle au CSSDM.
Il faudra toutefois être patient, prévient-il. «Les gens ont beaucoup d’espoir, mais c’est un chantier qui va être long, c’est un bâtiment patrimonial».
Plusieurs étapes restent encore à franchir. Le scénario à l’étude prévoit qu’en 2025-2026, une partie des élèves sera relocalisée dans une école primaire transitoire du quartier Ahuntsic, qui n’est pas encore construite, le temps de réaliser des travaux d’une plus grande envergure.
La fin des travaux, qui sont pilotés par la Société québécoise des infrastructures, est prévue pour l’instant en décembre 2027, mais il s’agit d’un scénario «très très optimiste», prévient M. Chaput.
Des élèves inspirés par leur école délabrée
Le piètre état de l’école Sophie-Barat a inspiré des élèves, qui ont réalisé l’an passé un ambitieux projet théâtral dans lequel ils s’expriment sur le triste sort réservé à leur école secondaire.
Dans l’un des tableaux de ce spectacle intitulé Habiter les ruines, ces élèves de quatrième secondaire ne mâchent pas leurs mots pour décrire l’état de leur école.
Les toilettes sentent mauvais, les classes sont mal aérées, les fenêtres sont sales et les corridors, surpeuplés, disent-ils. «Mais c’est une école publique, donc c’est normal», lancent les jeunes en chœur.
Cet événement d’envergure, piloté par l’enseignant de français Michel Stringer, a aussi permis de présenter le riche passé de cette école, qui fut d’abord un pensionnat pour jeunes filles fondé par des religieuses au milieu du XIXe siècle.
Puis, dans les années 1970, l’intérieur fut démoli à coups de bulldozer pour faciliter sa transformation en école secondaire publique. Les planchers en bois franc ont été remplacés par des carreaux de vinyle.
Alors que d’importants travaux de rénovation sont sur la planche à dessin, les élèves en ont aussi profité pour réflechir à l’avenir de leur école à laquelle ils demeurent profondément attachés, malgré son état de décrépitude avancé.
UN PROJET QUI DÉRANGE
Ce projet de l’enseignant Michel Stringer est toutefois loin d’avoir fait l’unanimité à l’interne. Des membres du conseil d’établissement lui ont reproché ses constats très noirs.
Mais, parmi les centaines de spectateurs qui y ont assisté, des parents ont été touchés par cette prise de position et par le wake-up call qu’elle a provoqué.
Pour Steve Laplante, le père d’une élève qui voulait que sa fille change d’école, ce projet lui a permis de se «réconcilier» avec le triste sort réservé à cet établissement.
«J’ai surtout réalisé que ce qu’il reste de plus beau sur ce site [ce sont] des étudiants qui tentent de rester fiers lorsqu’ils se comparent à leurs amis des écoles privées [et] des professeurs orgueilleux qui [...] donnent une colonne vertébrale à un établissement qui en a plus que besoin», peut-on lire dans une lettre qu’il a transmise à la direction de l’école.
DEVOIR DE LOYAUTÉ
Un an après la présentation de ce spectacle, Michel Stringer planche aujourd’hui sur un autre projet, qui portera cette fois-ci sur le devoir de loyauté, un thème sous-jacent à l’histoire patrimoniale de l’école Sophie-Barat, dit-il.
«Que le legs des décideurs des 30 dernières années, ce soit ce déficit d’entretien épouvantable, c’est un manque de loyauté envers toutes ces cohortes d’élèves qui sont passées au fil des ans», affirme cet enseignant à la recherche de solutions, et non de coupables.
«On devrait tous se sentir responsables de ce lieu», dit-il.

