Les démons de Félix
Personne n’a vraiment le goût de parler contre Félix, mais la réalité, c'est que ça ne va pas bien pour lui


Jean-Nicolas Blanchet
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C’est dur de ne pas aimer Félix Auger-Aliassime. Il est bon, gentil, intelligent, poli, beau, respectueux, inspirant, humble, bien élevé. Il donne plein d’argent aux plus démunis. Il fait briller le Québec dans le monde.
Personne n’a vraiment le goût de parler contre Félix.
Mais, la réalité, c’est que ça ne va pas bien pour Félix.
S’il jouait pour le Canadien, avait marqué 50 buts l’an passé et en avait fait huit cette année, ça crierait fort contre lui.
Sur le plan du rendement, c’est à peu près ce qui est arrivé au Québécois de 23 ans.
À la fin de 2022, il était le joueur le plus dominant au monde après un triomphe à la Coupe Davis et trois titres consécutifs. Cet été, il n’a pas gagné un match en presque trois mois. Il a finalement gagné son premier duel à Cincinnati, lundi, avant de s’incliner le lendemain.
Bonne chance pour la confiance, alors que le US Open commence dans moins de deux semaines.
Mais comment tout ça est-il possible?
J’étais convaincu que sa blessure était en cause. Ça a été le cas, mais depuis trois tournois, il assure que tout va bien.
Des distractions? Non
Les gérants d’estrade commencent à dire que sa popularité lui est montée à la tête, qu’il s’est associé avec la marque de luxe Dior et se concentre trop sur tout ça au lieu de penser à son jeu.
C’est de la bullshit. Ceux qui suivent Félix depuis des années sont au courant qu’il échangerait tous ses contrats de pub contre une victoire.
Imaginez à quel point Félix n’a pas eu la vie normale d’un jeune de 23 ans. À 15 ans, il est devenu le plus jeune joueur au monde à être classé dans le top 800. Il est devenu professionnel il y a presque huit ans et ça fait seulement deux ans qu’il a l’âge de prendre de l’alcool aux États-Unis.
Il est sérieux, très sérieux pour s’accomplir dans son sport. Il ne fait pas pitié, mais il a tout sacrifié pour le tennis. Il ne fait pas grand-chose d'autre depuis huit ans.

Pensez-vous que ça lui arrive souvent, le samedi, de prendre un peu trop de houblon avec ses chums?
Pensez-vous qu’il arrête au McDo quand ça ne lui tente pas de se faire à manger?
Pensez-vous qu’il laisse faire le gym, car ça lui tente d’aller à la plage?
Non, c’est un maniaque de son sport. C’est un crinqué.
Les stats disent quoi?
Je ne suis pas un connaisseur au tennis, mais plutôt un observateur. J’ai essayé de comprendre, factuellement, ce qui a changé avec Félix cette année.
En fait, sur le plan des statistiques, 2022 et 2023 se ressemblent, étonnamment.
Son pourcentage d’as est comparable, ses succès à son premier service aussi et son nombre d’erreurs sont presque identiques.
Mais c’est en s’attardant plus spécifiquement à ses défaites qu’on constate qu’il sous-performe dans des moments clés cette année.
Mardi, contre Adrian Mannarino, sur six balles de bris contre lui, il en a échappé trois. Contre Max Purcell, à Toronto, ç’a été deux sur quatre. À Wimbledon, c’est trois sur cinq et à Roland-Garros, huit sur neuf.
Ce sont les moments les plus importants des matchs et il les échappe. Pour vous donner une idée, la plupart des meilleurs joueurs ont plus de 65% de réussite dans ce genre de situation. Lors de ces quatre dernières défaites, Félix est à 33%.
Concernant la deuxième balle de service, les bons joueurs du circuit vont chercher 55% des points. Mais lors de ses défaites, il est parfois autour de 33%.
Il brise beaucoup moins également que l’an dernier. C’était une fois par manche en moyenne en 2022. C’est 0,7 cette année.
Autrement dit, s’il est brisé au service, ça devient très difficile pour lui de gagner, car il brise son adversaire beaucoup moins souvent.
Son langage non verbal
J’étais sur place, à la première rangée près de lui, lors de sa défaite décevante à Wimbledon contre l’Américain Michael Mmoh.
Avec mes yeux d’amateur, je voyais quelque chose avec Félix que je voyais moins avec les autres joueurs, concernant son langage non verbal.
Peut-être qu’il était comme ça quand il gagnait aussi, mais ça me sautait aux yeux à Wimbledon.
Dans ce qu’il dégageait, Félix n’avait pas l’air d’être la tête de série dans ce match.
Je regardais Félix et j’étais nerveux pour lui. Il prenait de grandes respirations avec de longues pauses. Il prenait toujours 25 secondes pour son service et même plus. Dès qu’il y avait un son, il recommençait sa longue routine. Dès qu’on sentait un petit coup de vent, même chose. Il reprenait souvent son lancer de balle. Son adversaire, quant à lui, ramassait les balles pour servir et let’s go.
Bref, il respirait tout sauf la confiance au service, quand, pourtant, c’est sa plus grande force.
Je trouvais que ça avait l’air stressant de jouer à ce jeu-là quand je le voyais aussi robotique. L’inverse de décontracté.
Est-ce que Félix est anxieux? Sûrement; et les meilleurs le sont probablement tous. Est-ce que ça explique ses mauvaises performances dans des moments clés s’il n’est pas blessé? C’est sûr. Mais pourquoi, l’an dernier, était-il encore meilleur sous la pression?
Félix n’est pas un athlète comme les autres. Dans le sport, il y a ceux qui ne se posent jamais de questions. Ils frappent fort ou courent vite, et il arrivera ce qui arrivera.
Et il y a ceux qui se questionnent sur tout et qui veulent tout comprendre.
Félix est dans cette catégorie. Vous n’avez qu’à l’entendre lors de ses conférences de presse. C’est un érudit qui joue au tennis.

C’est facile à dire, mais je crois qu’il s’en pose beaucoup plus que l’an dernier, des questions.
Mais je crois aussi qu’un petit déclic pour chasser les démons et tout risque de revenir comme avant, et je prédis même qu’il fera un bout de chemin au US Open. Toute sa vie, Félix a été trop fort, et ça va continuer.