Les dangers qui guettent le REM à Montréal: quand le train devient pour les millionnaires de Vancouver

Dominique Cambron-Goulet
Partager
Des gratte-ciel de 50 étages en banlieue, des quartiers rasés au profit de constructions neuves plus denses, des citoyens évincés pour faire place au progrès; est-ce ce qui attend Montréal une fois le REM mis en service? C’est du moins ce qui se passe aux abords du SkyTrain à Vancouver, a constaté Le Journal.
Dans les banlieues de Vancouver, ceux qui vivent désormais près des stations du SkyTrain ne sont pas nécessairement ceux qui utilisent le transport en commun ou qui en ont vraiment besoin.
«On a gagné des centaines de logements, mais ce sont des centaines de millionnaires», lance Murray Martin, activiste chez ACORN Colombie-Britannique qui habite Burnaby depuis 30 ans.
- Écoutez l'entrevue avec Sarah Doyon, Directrice générale chez Trajectoire Québec à l’émission d’Alexandre Dubé via QUB radio :
Jusqu’au début des années 2010, le secteur de Metrotown, situé le long du tracé du SkyTrain, était surtout constitué de petits immeubles résidentiels de trois étages, avec des résidents aux revenus modestes.
Mais depuis, des milliers «démovictions», telles que les a baptisées ACORN, ont été faites pour permettre la construction d’immenses tours.
Dans ces constructions, qui se trouvent pourtant à près de 30 minutes de train du centre-ville de Vancouver, un condo de deux chambres coûte facilement plus d’un million de dollars.

«L’enjeu, c’est qui peut vivre dans ces tours? soulève Andy Yan, professeur en études urbaines à l’Université Simon Fraser. Sont-elles accueillantes pour les familles? Elles sont en grande partie composées de studios et de logements d’une chambre. Souvent, quand les enfants grandissent, les gens partent plus loin dans la région [du grand Vancouver].»
Les plus riches gagnent
Dans une étude publiée en 2020, les économistes Alex Chernoff et Andrea Craig indiquaient que c’étaient les ménages les plus fortunés qui bénéficiaient le plus des extensions du SkyTrain.
«Les gens venaient ici parce que c’était proche du train et qu’ils en avaient besoin pour aller travailler, mais ils ont été repoussés à 30 minutes de bus ou plus loin encore. Dans les rues, on voit des Tesla, des Range Rover, ces gens utilisent peut-être le train, mais n’en ont certainement pas besoin», juge Murray Martin.

À Burnaby, le SkyTrain est entré en service en 1985, en vue de l’exposition universelle de Vancouver de 1986.
Mais ce n’est que depuis une dizaine d’années que les tours de condos y poussent comme des champignons, en raison de changements de zonage pour créer des TOD (transit oriented development), ces quartiers denses situés aux abords des transports en commun.
- Écoutez l'entrevue avec Dominique Cambron-Goulet, journaliste au Bureau d’enquête, à l’émission d’Alexandre Dubé via QUB radio :
«Il y a une vision que les TOD sont attrayants, que les gens veulent vivre dans un secteur de forte densité près des transports en commun», explique Craig Jones, directeur d’un groupe de recherche sur le logement à l’Université de Colombie-Britannique.
Une vision partagée au Québec d’ailleurs, puisque plusieurs projets de TOD et de densification sont déjà en cours à Brossard, Saint-Laurent et Deux-Montagnes, près des futures stations du REM.
«Il y a aussi un discours environnemental autour des TOD. Les gens n’ont pas à conduire de voiture. C’est une planification qui se justifie, poursuit M. Jones. Mais cette logique est parfois utilisée pour justifier la démolition de logements locatifs abordables.»

Et les réfugiés déménagent
C’est ce que le chercheur a notamment observé dans le quartier Burquitlam, de Coquitlam, une banlieue dans laquelle le SkyTrain est arrivé en 2016.
«Sans le train, on n’aurait pas ce genre développement», souligne Craig Jones en pointant le panorama hétéroclite de tours à condos neuves et de vieux immeubles résidentiels dont certains sont déjà placardés en vue de leur démolition.
«Entre 2016 et 2018 environ, 500 unités locatives ont été retirées du marché. En trois ans, 55% du parc locatif avait disparu», relate-t-il.

Pour ses études, il a rencontré des locataires qui ont été évincés d’un complexe immobilier pour faire place à des condos.
«Il y avait beaucoup de réfugiés, dont plusieurs Syriens, parce que ce complexe avait une entente avec des services d’immigration», explique M. Jones.
Certains nouveaux arrivants peinaient à trouver une alternative abordable.
«Il y avait beaucoup d’inquiétude», se souvient l’expert.
Où sont allés tous ces gens qui ne peuvent pas se permettre des logements neufs?
«C’est difficile à dire, mais c’est possible qu’ils soient allés à Surrey [une banlieue plus éloignée] ou dans les quartiers avoisinants où on voit de légères augmentations dans les populations d’immigrants récents, particulièrement de Syriens», affirme Craig Jones.