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Le soir où le peuple s’est écœuré

Le 17 mars 1955, le peuple canadien-français a manifesté violemment sa frustration contre le président de la Ligue nationale de hockey de l’époque, Clarence Campbell. Ce dernier avait été pris à partie à l’intérieur du Forum après avoir suspendu Maurice Richard, héros du peuple. L’émeute s’était ensuite transportée dans la rue, où les gens avaient crié haut et fort leur colère.
Le 17 mars 1955, le peuple canadien-français a manifesté violemment sa frustration contre le président de la Ligue nationale de hockey de l’époque, Clarence Campbell. Ce dernier avait été pris à partie à l’intérieur du Forum après avoir suspendu Maurice Richard, héros du peuple. L’émeute s’était ensuite transportée dans la rue, où les gens avaient crié haut et fort leur colère. Photo d’archives
Photo portrait de Réjean Tremblay

Réjean Tremblay

2020-03-17T09:00:00Z

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Soixante-cinq ans plus tard, on continue d’analyser l’émeute de Maurice Richard. Le 17 mars 1955. Le soir où le peuple s’est écœuré, le soir où le peuple s’est défoulé.

Avant de prendre les grandes décisions qui ont façonné un Québec moderne, un Québec nouveau. 

Je sais que les plus jeunes s’imaginent que rien n’existait avant eux et que c’est normal d’avoir un Bambi comme chef d’État. 

Mais il y a eu un Québec où les petites madames qui travaillaient chez Eaton devaient baragouiner l’anglais pour servir Mme Lavoie, leur voisine. Et que tous les contremaîtres étaient anglophones, et les porteurs d’eau, des Pepsi. 

Dans les cours d’école, on s’échangeait des cartes de joueur de hockey. Cinq cartes et de la gomme baloune pour 10 cennes. La carte de Gordie Howe avait une étoile rouge et celle de Maurice Richard, une étoile bleue. Quand on a compris que le rouge était réservé à la première équipe d’étoiles et le bleu à la deuxième, on a eu la fierté brisée. 

Puis, est arrivé mars 1955.

LE « ROCKET » : CHAMPION COMPTEUR !

J’étais ti-cul et Maurice Richard était l’idole de mon père et de mes tantes. Et le mien. À partir du 1er mars, on a commencé à lire dans la chronique de Jacques Beauchamp que le « Rocket » avait une chance en or de gagner le seul trophée qui manquait à sa collection : le Art-Ross, remis au champion compteur de la ligue. 

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Ses poursuivants étaient Bernard Geoffrion et Jean Béliveau.

Si moi, perdu à Sainte-Anne de Chicoutimi et à Falardeau, je suivais avec passion la course au championnat, imaginez-vous comment on vivait cette course à Montréal dans les usines, les grands magasins et partout où les Canayens-français se faisaient marcher dessus.

Puis, le dimanche 13 mars 1955, jour de Saint Rodrigue, Hal Laycoe, un ancien coéquipier de Maurice Richard, le frappait solidement et faisait gicler le sang avec un bâton élevé. Le « Rocket » perdait la tête et tentait d’aller se venger de Laycoe en le frappant avec son bâton alors que le juge de lignes Cliff Thompson essayait de le retenir.

Les historiens racontent l’altercation avec plein de détails qui ne concordent pas toujours. Faut dire que ça s’est passé vite. 

Maurice Richard m’a raconté l’incident à plusieurs reprises quand j’allais chez lui, rue Péloquin. 

Photo d’archives
Photo d’archives

Puis, en 1985, j’ai interviewé longuement Hal Laycoe lui-même et surtout, le juge de lignes Cliff Thompson, qui n’a jamais retravaillé dans la Ligue nationale après l’émeute et qui ne s’est jamais gêné pour traiter les dirigeants de la Ligue nationale et des Bruins de « pouilleux et de trous de cul ». 

Il m’avait raconté qu’il admirait profondément le « Rocket » et qu’il savait qu’en colère, c’était un homme que personne ne pouvait arrêter.

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« J’étais payé 25 $ par partie, mais je savais que mon devoir était de signaler les hors-jeu et de protéger les joueurs. J’ai essayé d’arrêter Maurice trois fois et la dernière fois, il m’a donné un coup de poing. C’était un homme, un vrai, et j’essayais d’empêcher un geste dangereux », m’avait raconté Thompson.

COMPARUTION À LA SUN LIFE

À l’époque, les bureaux de la Ligue nationale étaient situés à Montréal, dans l’édifice Sun Life. Cliff Thompson était venu parader devant le président Clarence Campbell, un ancien officier des Forces armées canadiennes. Il vivait à Montréal, avait été officier, mais il ne parlait évidemment pas un traître mot de français. Laycoe avait suivi avec l’état-major des Bruins et Maurice Richard lui-même était venu tenter de s’expliquer. 

La ville était déjà survoltée et Thompson se rappelle qu’il s’était fait lancer des bêtises en se rendant à l’aéroport pour retourner à Boston, où il vivait.

Le jeudi, l’impossible verdict était tombé. Maurice Richard était suspendu pour les trois derniers matchs de la saison et pour toutes les séries éliminatoires.

Au Saguenay, on était catastrophés. Ma grand-mère a pris sa première décision politique de sa vie. Elle a jeté la bouteille de ketchup Campbell et a demandé à mon oncle d’acheter du Heinz. J’ai été 10 ans sans manger de la soupe Campbell. Celle où il suffisait d’ajouter une boîte d’eau au condensé. 

Certains historiens, dont Benoît Melançon, soutiennent que l’émeute a été également le fait de fans anglophones, ça se peut et c’est probable. Ils avaient plus les moyens d’assister aux matchs. Mais sur la rue Roussel, dans la côte de Sainte-Anne, y avait pas d’Anglais. Et on était révoltés. Campbell était un mangeux de Canayens. Et Maurice une victime. Même si dans le fond, il avait quand même frappé un juge de lignes et qu’il en était à une deuxième offense. 

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Pour nous, il était un fier Canayen-français qui se faisait respecter.

Pour l’élite anglophone de la NHL, il était une tête brûlée qu’il fallait casser.

L’ÉMEUTE DU 17 MARS

Dans les premiers jours de la semaine, les deux journalistes montréalais qui avaient couvert le match racontaient les histoires... avec un point de vue différent. Vince Lunny, du Montreal Star, et Jacques Beauchamp, pour le Montréal-Matin, revinrent en train de Boston et eurent le temps de comparer leurs notes. Mais des années plus tard, Hal Laycoe a accusé Jacques Beauchamp d’avoir contribué à provoquer l’émeute par ses rubriques pro-Richard.

Chose certaine, Montréal bouillonnait. 

Photo d’archives
Photo d’archives

L’histoire de l’émeute est bien connue. La première période n’a pas été complétée. L’ancien officier de l’armée canadienne (Clarence Campbell) s’est pointé à sa place et les amateurs révoltés l’ont menacé. Puis, des bombes lacrymogènes ont éclaté et on a arrêté le match en donnant la victoire aux Red Wings de Detroit, les ennemis du Canadien, qui menaient 4 à 1 en première période. 

Les gens sont descendus dans la rue. Ils ont trouvé une soupape à leur colère en fracassant des vitrines et en renversant des voitures. C’était la première révolte du peuple depuis les émeutes contre la conscription à Québec qui s’étaient soldées par la mort de cinq civils. C’était en 1918. L’Auditorium, qui deviendra le Capitole, fut incendié.

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À Montréal, le 18 mars 1955, Maurice Richard, bouleversé par les événements, fait une proclamation à la radio. Il accepte sa punition et demande aux Canadiens-français de faire de même.

LE SENS DE L’HISTOIRE

L’histoire s’écrit des années, parfois des décennies après les événements. En 1955, les historiens et les sociologues n’ont pas réalisé le sens de ce qui s’était passé.

Ils n’ont pas compris que deux ans auparavant, Félix Leclerc, le Canadien chantant, avait remporté le prix du disque Charles-Cros en France et complété une tournée triomphale en Europe avant de revenir à Montréal. Pas compris que même à Falardeau, on chantait Le p’tit bonheur et qu’on était fier à se gonfler la poitrine qu’un Canayen-français était meilleur que les Français.

Ils n’ont pas fait le lien avec la suite des choses. Normal, ils étaient occupés à vivre, pas à analyser. Ils n’ont pas vu qu’après l’émeute du Richard en colère, ils ont vécu cinq coupes Stanley de suite d’un Richard souriant dirigé par un francophone par sa mère, Toe Blake. Avec qui je n’ai jamais conversé une seule minute en anglais, ni au Forum ni à sa taverne. 

Ils n’ont pas fait le lien que dans la foulée des cinq coupes du Canadien, le Québec a élu Jean Lesage, dont le slogan en 1960 était « C’est le temps que ça change ». Suivi d’une élection référendaire en novembre 1962 sur la création d’Hydro-Québec avec le slogan « Maître chez nous ».

Félix et Maurice, les deux lions. Les deux nés en août.

Le 17 mars, fête de Saint-Patrick, c’est une date importante.

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