Le pirate des Caraïbes


Jacques Lanctôt
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Ils sont arrivés en hélicoptère, en filmant le tout comme s’il s’agissait d’un film «made in Hollywood». Des marines étatsuniens armés jusqu’aux dents, faisant fi des lois internationales, sont descendus en plein jour de l’hélicoptère à l’aide d’échelles et se sont emparés dudit vaisseau. Aujourd’hui, on venait «saisir» un pétrolier en haute mer, non loin des côtes du Venezuela. «Saisir», c’est le terme utilisé, alors qu’il s’agissait bien d’un vol, d’un acte de piratage comme on en a tant vu à une autre époque, alors que les membres de l’équipage du pétrolier ont été littéralement séquestrés, sans qu’on sache où ils ont été emmenés. On venait de déclarer la guerre du pétrole, une guerre contre la «flotte fantôme», en s’emparant d’un pétrolier contenant plus d’un million de barils de pétrole, approximativement la production quotidienne de pétrole du Venezuela, d’une valeur de 55 millions de dollars.
Comment expliquer, dès lors, qu’on puisse ainsi arraisonner un bateau de cette envergure, «le plus long jamais saisi», s’est vanté Capitaine Crochet en conférence de presse, alors que depuis le mois de septembre, on a détruit une vingtaine d’embarcations de pêcheurs soupçonnés sans preuve aucune de transporter de la drogue en direction des États-Unis et tuant du coup ses occupants, quelque 80 pêcheurs sans défense? Pourquoi ne pas tout simplement avoir «saisi» ces modestes embarcations, comme on vient de le faire avec ce pétrolier gigantesque? Non, c’était plus expéditif de tout détruire puis d’insinuer qu’elles transportaient de la drogue. Un cas d’exécutions sommaires contraire au droit international.
Le dangereux belliciste qui règne à la Maison-Blanche, à qui le président de la FIFA vient de décerner un prix de la paix – quelle honte! –, n’a pas encore pu reprendre le canal de Panama malgré les trois bases militaires qu’il vient d’y installer, ni annexer le Groenland ni le Canada, mais il s’est payé gratos un pétrolier rempli de mazout. On est loin de la lutte aux narcotrafiquants et aux cartels inventés de toutes pièces pour justifier l’envoi de l’armada de guerre devant les côtes vénézuéliennes. Qu’allez-vous faire avec ce pétrole, a-t-on demandé à Capitaine Crochet? «Eh bien, je suppose qu’on va le garder», a répondu, tout souriant, le pirate des Caraïbes.
Il faut aussi savoir que les États-Unis ont tellement besoin du pétrole vénézuélien que, malgré ces actes de grande piraterie, malgré le blocus maritime militaire qui est en train de se mettre en place dans la mer des Caraïbes autour du Venezuela, le gouvernement Trump a autorisé la firme étatsunienne Chevron à maintenir ses activités au Venezuela et à exporter le précieux liquide vers les États-Unis.
Alors, qu’est-ce que la fameuse «flotte fantôme»? Celle-ci provient des pays sanctionnés par les États-Unis, dont le Venezuela, la Russie et l’Iran, trois pays grands producteurs d’hydrocarbures, qui ont donc besoin de bateaux pour poursuivre leurs activités commerciales. Des bateaux qui changent de noms, de propriétaires, d’allégeances, de pays et de drapeaux, au besoin, afin d’effacer la véritable origine du brut et pouvoir le vendre aux pays européens.
Par exemple, un pétrolier part de la Russie chargé de pétrole sanctionné et se dirige en haute mer où il va croiser un pétrolier vide dans lequel il va décharger sa cargaison. Ces bateaux éteignent bien souvent, pendant l’opération, leurs signaux de localisation pour éviter d’être détectés ou utilisent une sorte de VPN pour pétrolier. Le bateau récemment chargé se dirige alors dans un port des Émirats arabes unis et ceux-ci exporteront le pétrole russe vers l’Arabie saoudite. Ce pays l’utilisera pour sa propre consommation, en échange de quoi elle exportera son propre pétrole vers les pays européens. Comme son pétrole se vend plus cher que le russe sur le marché international, ces pétromonarchies réalisent de juteux bénéfices dans ces opérations de «blanchiment pétrolier». Les paiements s’effectuent bien souvent en cryptomonnaie. Quant aux pays de l’Union européenne, qui ont bien besoin de pétrole, d’où qu’il vienne, ils préfèrent fermer les yeux. Il existerait plus de 1500 de ces bateaux appartenant à la flotte fantôme.
Par les années passées, les États-Unis ont congelé ou se sont emparés des actifs suivants: les réserves d’or de la Banque centrale de la Libye; puis la compagnie CITGO, une filiale de la compagnie d’État vénézuélienne PDVSA, qui possédait des oléoducs, des raffineries de pétrole et opérait un réseau de 4000 stations-service à travers les États-Unis, des actifs de plusieurs milliards de dollars; puis les réserves d’or que la Russie possède dans le système bancaire européen. Tout cela au nom de la démocratie.
Pas étonnant donc qu’apparaissent toutes sortes d’entreprises zombies destinées à contourner ces mesures arbitraires imposées par les États-Unis, qui croient encore à l’unilatéralisme, c’est-à-dire qui pensent encore qu’ils peuvent contrôler le monde comme ils se sont habitués à le faire depuis l’effondrement de l’Union soviétique et du bloc de l’Est. Comment faire confiance, en effet, à un pays qui vole ou gèle vos avoirs? Alors apparaissent toutes sortes de VPN et de passe-passe destinées à tromper l’ennemi.
Aux dernières nouvelles, un pétrolier russe faisait son entrée dans la mer des Caraïbes en direction du Venezuela. Comment réagira Capitaine Crochet? Empêcher le Venezuela de vendre son pétrole, c’est aussi tenter d’étouffer Cuba en la privant de ce précieux combustible pour son alimentation électrique et son industrie. Une pierre, deux coups.