Nos Québécois aux Olympiques de Paris: du rêve brisé du patin au vélo


Richard Boutin
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À l’aube des Jeux de Paris, Le Journal vous propose une série de reportages sur les athlètes d’ici qui vivront leur rêve dans la Ville Lumière. Derrière tout le talent, la grâce et la puissance de ces machines se retrouvent aussi une vie de sacrifices, de choix difficiles et de travail acharné pour aller au bout de leur passion.
De nature très compétitive, la cycliste sur piste Lauriane Genest rêvait de participer aux Jeux olympiques dès l’âge de 5 ans, mais elle croyait atteindre son objectif en patinage artistique et non sur deux roues.
«Je pouvais sauter haut et tourner plus vite que la majorité des filles de ma catégorie, mais le côté artistique, c’était zéro plus une barre, lance Genest d’entrée de jeu au sujet de son expérience en patinage artistique. Le côté artistique, je ne l’avais pas du tout.»
Native de Saint-Damien dans Bellechasse, Genest a chaussé ses lames griffées de 5 à 16 ans. «Native d’un petit village, le patinage était la seule option, parce que je n’aimais pas le soccer et les opportunités n’étaient pas nombreuses, relate-t-elle pour expliquer son choix. Mes parents m’ont alors inscrit au patin. C’était le chemin que je devais prendre. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu aller aux Jeux olympiques et représenter mon pays.»
La progression s’arrête et le rêve s'envole
Genest a cru à ses chances de réaliser son objectif en patinage artistique pendant une longue période. «Jusqu’à 12 ou 13 ans, j’y croyais. Je me comparais bien à certaines filles qui ont atteint l’équipe nationale quelques années plus tard.»
«J’avais un bon niveau et j’aurais pu atteindre l’équipe nationale dans deux ou trois ans si j’avais conservé la même évolution, de poursuivre Genest, mais j’ai arrêté de progresser.»

Le constat est tombé à 15 ans. «J’ai réalisé que je ne réussirais pas à me qualifier pour les Jeux, raconte celle qui remet ses patins à l’occasion pendant la période des Fêtes, lors d’activités familiales. J’ai alors perdu ma passion pour le patinage. J’aime le soleil et la chaleur et je ne voulais plus passer mes étés dans les arénas. À partir de ce moment-là, j’ai cherché à me trouver un autre sport.»
Vélo sur route avec son père
Genest a alors commencé le vélo de route en compagnie de son père qui était entraîneur au club de Lévis, mais l’expérience n’a pas été trop longue. «Mon père allait trop vite et il était trop bon dans les côtes. De mon côté, je voulais faire de la compétition et pas seulement rouler. [Je suis devenue membre] d'un club de cyclisme sur route.»
Genest a pratiqué le vélo sur route pendant un an avant qu’un autre entraîneur du club de Lévis lui trouve des aptitudes pour le sprint et lui suggère d’essayer la piste. Elle a ainsi commencé l’entraînement au vélodrome de Bromont. Elle se pointait à Milton en Ontario à l’occasion pour des courses.
«Quand je disais aux autres cyclistes que je venais du patinage, tout le monde s’imaginait le patinage de vitesse et non artistique.»
Une expérience de deux semaines se prolonge sur sept ans.
Débarquée à Milton, en Ontario, en 2017 pour un camp d’entraînement de deux semaines avec l’équipe nationale, la cycliste sur piste Lauriane Genest y est toujours sept ans plus tard.
Genest roulait depuis un an dans l’anonymat avant de participer au camp RBC de détection de talents. «Cette opportunité a accéléré ma carrière et ce fut une chance exceptionnelle parce que les entraîneurs de l’équipe canadienne ne me regardaient pas, même si je faisais de la piste depuis un an, explique la médaillée de bronze à l'épreuve du keirin aux Jeux olympiques de Tokyo. J’ai profité d’un budget pour un camp de deux semaines et je suis là depuis sept ans.»
Genest a dû se faire tirer l’oreille avant d’accepter l’offre de Cyclisme Canada de se pointer à la finale du camp de recrutement. «Ce n’était pas dans mes plans d’y aller et je ne voulais pas participer à la finale. L’entraîneur m’a poussée et j’ai finalement accepté.»
L’entraîneur en question, Jessie Corf, est depuis 2022 le directeur de la haute performance du programme australien. Son œil ne l’avait pas trompé.
«J’aurais peut-être atteint l’équipe nationale quelques années plus tard, mais cela aurait été vraiment long si j’avais continué à faire de petites courses toute seule, souligne la cycliste de 26 ans. J’ai fait ma première course internationale en 2018. S’il n’y avait pas eu le report d’un an, je n’aurais peut-être pas fait les Jeux de Tokyo.»
Une évolution très rapide
Franck Durivaux se souvient très bien de l’arrivée de Genest au vélodrome à Milton. «C’était une petite fille du Québec qui arrivait en 2017 et on ne savait pas à quoi s’attendre, souligne l’entraîneur-chef de l’équipe canadienne de sprint. Médaillée olympique à Tokyo, elle vivra ses deuxièmes Jeux en sept ans et elle est devenue l’une des meilleures sprinteuses au monde.»

Dans un sport qui ne possède pas de culture au Canada, le programme de détection de talent est essentiel. «Contrairement au plongeon et à la gymnastique où les athlètes doivent débuter en bas âge pour apprendre la technique, le vélo sur piste n’a pas cette réalité, explique l’entraîneur d’origine française. Nous sommes un sport hautement physique et extrêmement ciblé où la technique ne joue pas un grand rôle. On sait exactement quoi regarder pour déterminer le potentiel d’un athlète.»
Une fois les athlètes recrutés, le travail des entraîneurs débute. «Le programme de RBC permet de détecter le talent et après, c’est à nous de le forger. Dans un pays comme le Canada, ce n’est pas tout le monde qui met son jeune sur un vélo et encore moins sur un vélo de piste. Au haut niveau, ça fait mal tous les jours de pratiquer le vélo, tu es seul sur ta bécane, et ce n’est pas tout le monde qui a cette mentalité.»
Le rêve comme outil de vente
Comme pour l’aviron, le rêve entre en jeu pour les aspirants pistards. «On fait comprendre aux athlètes qu’il y a un rêve au bout [lire les Jeux olympiques]. Le Canada est un pays fier et patriotique et le rêve de porter les couleurs canadiennes est hyper important. Cet amour du maillot n’existe pas en France. Le Canada mise sur des athlètes monstrueux et hors norme et la moitié de ces athlètes n’est pas découverte.»
La fierté de Saint-Damien
Lauriane Genest est-elle née à Montréal, Lévis ou Saint-Damien de Buckland dans Bellechasse?
Toutes ces réponses sont bonnes si l’on regarde différentes publications. En vacances dans la métropole, la mère de Lauriane a accouché plus tôt que prévu et le poupon a vu le jour dans un hôpital de Montréal. C’est ce qui explique que Montréal apparaît sur son certificat de naissance.

«Je n’avais jamais été à Montréal avant que mon frère commence ses études universitaires il y a quelques années, raconte-t-elle. À mes débuts avec l’équipe nationale, j’avais dit à Kelsey [Mitchell] que je n’avais jamais été à Montréal. Après avoir vu mon lieu de naissance sur le site de l’équipe canadienne, elle est revenue me voir en se posant des questions. C’est un peu mêlant.»
Quelques jours après sa naissance, Genest est rentrée à la maison à Saint-Damien où elle a fait tout son parcours primaire et secondaire, avant que ses parents déménagent à Lévis pour ses études collégiales. C’est pourquoi Lévis apparaît aussi parfois dans la biographie de Genest.
Retour triomphal
Après sa médaille de bronze à l’épreuve du keirin aux Jeux olympiques de Tokyo en 2021, Genest a eu droit à un accueil triomphal à Saint-Damien. La municipalité d’un peu moins de 2000 personnes a organisé une fête pour célébrer l’exploit de sa citoyenne la plus illustre.
«Parce que j’étais partie depuis cinq ou six ans, je ne m’attendais pas à un tel accueil, souligne-t-elle. C’est à mon retour de Tokyo que j’ai réalisé que les gens se levaient la nuit pour suivre les courses en direct. Je ne garde que de bons souvenirs et j’y retourne régulièrement puisque ma mère enseigne toujours à l’école secondaire et que ma meilleure amie habite à Saint-Damien.»
Ambassadrice
Genest a aussi des liens forts avec la communauté comme ambassadrice de la Fondation Alicia Mercier, une jeune fille décédée du cancer en 2013 à l’âge de dix ans.
«Même si j’étais jeune quand c’est arrivé, ça m’avait touché et je ne savais pas trop comment aider. Mon frère était dans la même classe qu’Alicia et moi, j’étudiais avec sa sœur. Maintenant que plus de gens me connaissent, ça peut faire une différence. On a créé des maillots que je porte régulièrement à l’entraînement avec les paroles d’Alicia au dos: «Quoiqu’il arrive, garde le sourire».