Le mieux-être se trouve-t-il dans un nouvel achat ?
Marc-André Dufour
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Ce n’est pas nouveau que des gens aiment magasiner, flâner au centre d’achats ou à la quincaillerie.
Aujourd’hui, avec les achats en ligne accessibles en tout temps et la sollicitation constante de nos téléphones intelligents, il n’a jamais été aussi simple de remplir un panier virtuel en quelques secondes.
Ce contexte rend plus facile le glissement vers des achats impulsifs ou répétitifs qui ne répondent pas nécessairement à des besoins réels.1 2
D’où vient ce besoin de se procurer des objets ?
Notre rapport aux objets s’enracine loin dans l’histoire de notre espèce. Pendant des centaines de milliers d’années, la fabrication et l’utilisation d’outils ont été au cœur de la survie : un objet tranchant pour chasser, un contenant pour transporter l’eau, la maîtrise du feu pour se protéger du froid. Posséder les bons objets, c’était augmenter sa sécurité, son efficacité et sa puissance dans un environnement souvent hostile. Les objets ont aussi une fonction identitaire. Nos vêtements, notre style, notre voiture ou même notre téléphone intelligent deviennent des moyens d’exprimer qui nous voulons paraître. L’industrie de la mode et de la consommation l’a bien compris : chaque nouveauté – vêtement, bijou, accessoire, gadget – est présentée comme une façon de se rapprocher d’une version plus désirable de soi.3 Les technologies accentuent encore cette dynamique. Les téléphones intelligents permettent d’être exposé en permanence à des publicités ciblées, à des influenceurs et à des plateformes d’achat en ligne disponibles 24 heures sur 24. L’achat devient possible à tout moment, souvent en quelques clics, parfois dans un moment d’ennui, de fatigue ou de vulnérabilité émotionnelle.1 2
Quand le magasinage sert à fuir le malaise
Il est normal d’avoir besoin de biens matériels pour vivre dans un certain confort. Le problème apparaît lorsque le magasinage devient une réponse quasi automatique à des émotions désagréables : un malaise surgit – ennui, anxiété, tristesse, sentiment de vide –, puis vient l’idée d’aller magasiner ou de naviguer sur un site de commerce en ligne.4 5 Cette séquence procure un soulagement réel, mais de courte durée. Une fois l’excitation retombée, le malaise de départ n’a pas disparu ; il peut même s’accompagner de culpabilité ou de stress financier. Les objets sont concrets, visibles et contrôlables, contrairement à nos émotions douloureuses ou à nos grandes questions existentielles, qui sont diffuses et plus difficiles à apprivoiser. C’est ce qui rend les solutions matérielles si séduisantes, même si elles ne s’attaquent pas à la source du malaise.4 6
Argent, réussite et bien-être : ce que dit la recherche
Dans le contexte actuel, il est tentant d’associer le succès, la richesse ou même le bonheur à la possession de biens prestigieux : voitures de luxe, dernier modèle de téléphone, vêtements de marque et, pourquoi pas, un bateau ! Une certaine sécurité financière contribue effectivement à réduire les difficultés du quotidien, notamment en diminuant le stress lié aux besoins de base. Cependant, des travaux de recherche en psychologie ont montré que des valeurs fortement matérialistes – centrées sur la possession, le statut et les apparences – sont généralement liées à un niveau de bien-être plus faible et à davantage de détresse psychologique.1 3 9 À l’inverse, des valeurs dites « intrinsèques », comme la qualité des relations, la contribution à la société et la recherche de sens, sont davantage associées à une meilleure santé psychologique et à une plus grande satisfaction de vie.1 3 9 De plus, sur le plan collectif et environnemental, la fabrication, l’emballage, le transport et la gestion des déchets liés à la surconsommation contribuent à la pollution et au réchauffement climatique.
Cinq pistes quand l’envie d’acheter se pointe
- Nommer ce que l’on ressent : Avant de cliquer sur « payer », se demander : « Qu’est-ce que je ressens là, maintenant : ennui, stress, solitude, frustration, tristesse ? »4 5
- Se donner un délai : Attendre, par exemple, 24 heures avant de conclure un achat de plaisir, pour laisser retomber l’envie et revoir la décision.4 6
- Changer de canal d’apaisement : Essayer autre chose qu’acheter : marcher, respirer profondément, écouter de la musique, parler à quelqu’un, passer du temps avec un animal, faire une activité créative ou sportive.4 5
- Réduire les sources de tentation : Limiter notifications, infolettres promotionnelles et visites de sites de magasinage dans les moments de fatigue ou de vulnérabilité.2 6
- Observer ses habitudes : Noter dans quelles situations l’envie d’acheter revient le plus souvent pour mieux repérer ses déclencheurs et reprendre du pouvoir sur ses choix.4 5
Et si on accumulait surtout des moments significatifs ?
Se faire plaisir à l’occasion, s’entourer de quelques objets qui ont une valeur sentimentale, n’a rien de problématique. L’enjeu est de ne pas perdre de vue l’essentiel : la qualité de notre monde intérieur, de nos relations et du monde qui nous toure. Plutôt que d’accumuler des biens, nous gagnons à accumuler des moments de contact sincère avec nos valeurs et avec les gens que nous aimons, tout en respectant davantage l’environnement – et notre budget.
Bibliographie
1. Dittmar, H., Bond, R., Hurst, M., & Kasser, T. (2014). The relationship between materialism and personal well-being : A meta-analysis of research findings. *Journal of Personality and Social Psychology*, 107(5), 879–924.
2. Müller, A., Mitchell, J. E., & de Zwaan, M. (2015). Compulsive buying. *American Journal on Addictions*, 24(2), 132–137.
3. Kasser, T. (2016). Materialistic values and goals. *Annual Review of Psychology*, 67, 489–514.
4. Dittmar, H. (2005). Compulsive buying – a growing concern ? *British Journal of Psychology*, 96(4), 467–491.
5. Ridgway, N. M., Kukar-Kinney, M., & Monroe, K. B. (2008). An expanded conceptualization and a new measure of compulsive buying. *Journal of Consumer Research*, 35(4), 622–639.
6. Black, D. W. (2007). A review of compulsive buying disorder. *World Psychiatry*, 6(1), 14–18.
7. Dittmar, H., & Isham, A. (2022). Materialistic value orientation and well-being : A review and theoretical integration. *Current Opinion in Psychology*, 46, 101340