Le magicien japonais qui se fait attendre

Nicolas Cloutier
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À 11 ans, Aito Iguchi devenait une véritable star sur internet. Ce minuscule hockeyeur japonais multipliait les tours de magie et déjouait avec grande facilité tous ses adversaires dans une vidéo publiée sur YouTube par l'entraîneur d'habiletés Pavel Barber.
Le phénomène Iguchi est devenu viral en Amérique du Nord, piquant la curiosité des internautes jusqu’à devenir en quelque sorte le symbole de la croissance du hockey au pays du soleil levant. Allait-il être l’élément déclencheur, le joueur qui ferait exploser en popularité ce sport dans un archipel davantage fasciné par le baseball et les combats de sumo?
Aujourd’hui, Iguchi a 17 ans. Il a été repêché par une équipe de la USHL, la ligue junior majeur des États-Unis. Le natif de Saitama est admissible, cette année, au repêchage de la Ligue nationale de hockey.
Or, on n’a pas plus vraiment de nouvelles d’Iguchi, qui demeure au Japon et n’a pas encore élu domicile en Amérique du Nord pour le bien de son développement, comme plusieurs l’anticipaient.
«Je ne sais pas si c’est en lien avec la pandémie, indique Pavel Barber au sujet de celui qui, au fil des ans, est devenu son protégé. Je sais que, par le passé, il a repoussé son arrivée en Amérique du Nord pour continuer ses études au Japon. C’était d’une extrême importance pour lui et sa famille.
«Je lui ai parlé la dernière fois l’été dernier. On discutait justement de ses plans, de ce qui s’en venait pour lui et où il jouait en ce moment. Rien n’avait changé, vraiment. Il continuait de s’entraîner fort au Japon comme il n’était pas en mesure de venir ici pour un tournoi ou quoi que ce soit du genre. Il veut faire avancer sa carrière, mais il y a un peu d’incertitude en ce moment.»
Barber a essayé tout récemment d’obtenir une mise à jour, mais ses courriels adressés au père du jeune homme sont restés sans réponse. La USHL est une avenue qu'il a déjà recommandée aux parents d'Iguchi, la possibilité de poursuivre son cheminement dans la NCAA étant attrayante d'un point de vue académique.
L’équipe qui a repêché Iguchi dans la USHL, les Blackhawks de Waterloo, conserve d'ailleurs les droits de l’attaquant.
«Aito demeure sur notre liste de joueurs affiliés. Tous les joueurs qui ont patiné avec notre organisation durant la saison 2020-2021 viennent de l’Amérique du Nord. À l’échelle de la ligue, je compte 16 joueurs de l’Europe ou du Japon qui ont joué cette saison – un bon nombre d’entre eux étant des vétérans qui étaient dans le circuit l’an passé. Cela en dit long sur le défi que la pandémie présente lorsque l'on compare les chiffres à ceux de l’an passé», a fait savoir par courriel Tim Harwood, le responsable des relations médias de l’organisation.
Collaboration improbable
C’est grâce à des liens tissés à des kilomètres à la ronde, de Vancouver à Saitama, que le parcours du talentueux Japonais fascine tant les amateurs de hockey aujourd'hui.
Tout a commencé en 2013. Barber se faisait petit à petit un nom dans le monde du hockey et jouissait d'une popularité de plus en plus enviable sur la toile.
«Le père d’Aito m’a envoyé un courriel après avoir regardé mes vidéos sur YouTube, explique l'entraîneur d'habiletés, qui compte Jonathan Toews et Charlie Coyle parmi ses clients. Il me demandait des conseils pour son fils. Il m’a envoyé des vidéos et je suis tombé de ma chaise. Non seulement ses habiletés étaient incroyables, mais on parle d’un enfant du Japon, où le hockey n’a pas la cote. C’était une belle occasion pour moi de faire croître le sport là-bas.
«Son père m’envoyait une tonne de séquences vidéos. Heureusement, il filmait en HD. Il m’envoyait ces vidéos fantastiques contenant chacune de ses présences sur la patinoire. Je pouvais analyser ce qu’il faisait bien et moins bien et lui donner des plans d’entraînement.»
Une collaboration improbable a ainsi vu le jour. Plusieurs échanges électroniques plus tard, Iguchi débarquait au Canada, à Vancouver, pour rencontrer Barber en personne.
«On a pratiquement créé une équipe pour lui dans une ligue de printemps. Ce n’était pas une très bonne équipe, toutefois. Ce n’était pas la meilleure entrée en matière pour lui, il ne jouait pas avec des coéquipiers qui pouvaient suivre le jeu et ils se faisaient détruire chaque match.»
Barber a remédié à la situation l'année suivante. Et Iguchi a commencé à montrer son savoir-faire.
«On l’a placé au sein des Rivermen de Langley [junior A en Colombie-Britannique]. Il avait de bons compagnons de trio et une bonne équipe pour le supporter. Il s’est vraiment illustré. Ce printemps-là, l’équipe n’a perdu qu’un ou deux matchs, je crois. Il commençait à avoir l’air d’un joueur qui pouvait changer le cours d’un match, il n’était pas un simple passager.
«À partir de ce moment, il s’améliorait à vue d’œil. Il prenait d’excellentes décisions, il était responsable avec la rondelle. Une chose qui a toujours été un peu difficile pour lui est l’approche stratégique du hockey, savoir où se positionner. Mais il s’améliorait. C’est normal d’avoir besoin d’une période d’ajustement quand tu joues sans structure au Japon.»
Le manège se répétait grossièrement chaque année : Iguchi rendait visite à Barber en Amérique du Nord au printemps afin de parfaire ses habiletés contre une compétition plus féroce. Comme il séjournait chez un ami de Barber qui parle couramment le japonais, il n’était pas trop dépaysé.
Un rêve soudainement moins fou
Une star de YouTube tout droit sortie du Japon peut-elle accéder à la LNH ou encore gagner sa vie en jouant au niveau professionnel? Ce rêve a paru soudainement moins farfelu lorsque Iguchi a fait une forte impression lors de la séance d’évaluation (Combine) organisée par la USHL à Chicago en 2018.
«En fait, je n’ai pas pu y être, précise Barber. J’ai un ami qui y est allé pour moi et qui a pu filmer des trucs. Par chance, il m’a donné beaucoup de matériel. Je supervisais des camps de hockey à ce moment. Il avait fière allure là-bas, il n’avait certainement pas l’air timide. Il n’était pas en retard sur les autres lorsqu’il avait la rondelle. Il était confiant avec celle-ci et il faisait des jeux intelligents.
«C’était surprenant à voir. Le Combine, c’est du haut niveau, et il jouait avec de très bons joueurs. Je suis content que les gens puissent parler de lui comme un joueur et non comme une sensation sur YouTube. Avec une bonne opposition, on a pu voir sa valeur.»
Mais Barber ne se fait pas d’illusions : on ne peut s’attendre à ce qu’Iguchi débarque dans la USHL et domine immédiatement le circuit.
«Il aurait besoin de plus de développement. Je dis ça en raison du rythme de jeu et des contacts physiques, entre autres. Simplement absorber un contact le long de la rampe et ne pas avoir de temps et d’espace, c’est une réalité différente de celle du Japon.
«Il aurait sans doute besoin d’un an, au moins, pour vraiment s’acclimater à la compétition et devenir un joueur qui peut avoir un impact sur l’issue d’un match. Car il a certainement cette capacité. Il peut changer le cours d’un match. Il est très, très intelligent avec la rondelle, il est agile, il a de bonnes mains, un bon coup de patin. S’il peut aussi accélérer son rythme de jeu, je crois qu’il sera bon. Mais c’est quelque chose que tu ne peux pas précipiter. Tu ne peux pas passer de 0 à 100 après avoir joué au Japon.»
Barber voit beaucoup de Johnny Gaudreau en Aito, un petit magicien de 5 pi 5 po.
«Il est vraiment ingénieux, très bon dans les zones restreintes. Il est très dangereux lorsqu’il attire un défenseur vers lui ou lui donne des signaux trompeurs avec son langage corporel. Iguchi idolâtre Auston Matthews, mais je ne dirais pas que les deux se ressemblent. Il me fait penser à Gaudreau ou Patrick Kane.»
Cela dit, à moins d’un revirement de situation spectaculaire, Iguchi ne sera pas repêché par un club de la LNH en 2021, faute d’avoir joué dans une ligue d’importance.
Sera-t-il repêché un jour?
«C’est dur à dire, admet Barber. Il ne faut jamais dire jamais. Évidemment, il est petit. Quand tu es petit, ce n’est pas impossible, mais c’est plus dur. Tu dois orienter ton jeu autour de certains aspects en particulier. Tu dois être agile et plus alerte que les autres joueurs, entre autres.
«Tes pivots et tes changements de direction doivent être considérablement supérieurs à ceux des autres. N’empêche, ça peut être avantageux d’avoir de plus petites jambes, car tu tournes plus aisément. On essaie de faire de lui un joueur vif et explosif avec un quotient intellectuel de hockey très élevé.
«Il faut se soucier de ce que l’on peut contrôler. Tu ne peux pas prendre une pilule pour grandir, sinon je l’aurais gobée moi aussi. Si Aito continue de s’améliorer, il a une chance...»