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Le hockey privé, l’autre irritant de Jocelyn Thibault: «on vend du rêve»

Photo d'archives, STEVENS LEBLANC
Photo portrait de Kevin Dubé

Kevin Dubé

2024-03-09T05:00:00Z

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Jocelyn Thibault a parlé en long et en large des problèmes avec la gouvernance dans le hockey pour expliquer son départ imminent comme directeur général de Hockey Québec, mais un autre irritant a contribué à vider sa réserve d’énergie, selon plusieurs personnes interrogées au cours des derniers jours: la multiplication des circuits de hockey privé qui peuvent opérer sans rendre de comptes à la fédération ni appliquer ses recommandations. 

• À lire aussi: «J’avais l’impression d’être dans un champ de mines»: déçu, Jocelyn Thibault annonce sa démission

Le Journal a passé plusieurs jours à sonder différents intervenants gravitant dans le monde du hockey, certains travaillant pour Hockey Québec, d’autres pas. Ce qu’on voulait savoir était simple en apparence: quels sont ces fameux «leviers» évoqués par Thibault qui manquent à Hockey Québec pour être en mesure d’opérer comme la véritable première instance du hockey dans la province mais, aussi, est-ce possible de les avoir et, si oui, comment?

Au fil de nos discussions, on a toutefois réalisé que ce n’est pas si simple que ça et que, même si des avancées sont prévues dans les prochains mois, il reste encore du chemin à faire avant que Hockey Québec puisse avoir réellement les coudées franches et opérer avec les leviers qu’il désire. Et ça n’arrivera peut-être jamais.

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Ces leviers concernent plusieurs enjeux, dont deux majeurs qui ont dérangé Thibault au point d’en venir à la conclusion qu’il était mieux pour lui de quitter. Il y a eu les enjeux de gouvernance, et on y reviendra au cours des prochains jours, mais un élément majeur, dont Thibault a peu parlé lors de son départ, a meublé une bonne partie des conversations avec nos différents intervenants : le hockey privé, aussi connu sous les termes non sanctionné ou non fédéré.

Quel rôle pour la fédération?

Jocelyn Thibault est demeuré vague sur les exemples concrets qui l’ont poussé à quitter son poste à Hockey Québec. Pour deux intervenants consultés, le manque de contrôle de la fédération sur les circuits privés qui s’installent en province a aussi contribué à venir à bout de sa réserve d’énergie, en plus de l’imposant dossier de la gouvernance.

L’exemple le plus récent aura été l’arrivée de la USPHL, ce circuit américain non sanctionné, donc non assujetti aux règles de Hockey Québec, qui tentera une percée au Québec à partir de la saison prochaine avec quatre équipes et dont le but est d’aider les joueurs à se dénicher des postes dans les universités américaines.

«Ce qui me dérange, c’est qu’on arrive avec des programmes de développement basés sur la science. Si la moitié des joueurs disent qu’ils ne croient pas à ça et qu’ils s’en vont dans du hockey non sanctionné, il est où notre contrôle sur le développement du hockey au Québec?», mentionnait Thibault au Journal, le 13 février dernier.

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L’exemple du M9

Cette question, quand on s’y attarde, est lourde de sens: quel rôle a réellement Hockey Québec dans la province? La fédération a-t-elle vraiment un contrôle et un impact sur le développement du hockey, ici? Au sens plus large, est-ce que la population veut que ce soit la fédération qui chapeaute tout?

La USPHL n’est qu’un exemple parmi tant d’autres qui a irrité le directeur général sortant. Le plus concret qu’on nous a raconté: l’implantation du programme M9 (ou novice) demi-glace au début de la saison 2019-2020, proposant aux joueurs de 7 et 8 ans de disputer leurs matchs à quatre contre quatre, sur une demi-glace. Le tout, basé sur des données scientifiques tangibles, allait permettre aux jeunes de cette catégorie, où la différence entre les plus et les moins avancés est souvent grande, de jouer davantage dans le plaisir tout en y voyant leur développement être optimisé.

Deux jeunes hockeyeurs d'âge M9 avant l'arrivée du programme demi-glace.
Deux jeunes hockeyeurs d'âge M9 avant l'arrivée du programme demi-glace. JMTL

Dès l’or, des compagnies privées en ont profité pour proposer des alternatives pleine glace pour les jeunes de cet âge.

«Ils se remplissent les poches avec ça», déplore une personne interpellée.

Hockey Québec évalue également depuis un certain temps la possibilité de retirer l’aspect «compétition» dans les catégories de bas âge, donc d’y retirer les statistiques personnelles, notamment, dans le but que le plaisir soit mis à l’avant-plan. Toutefois, elle hésite à le faire parce qu’elle sait qu’une entreprise saisira la balle au bond et offrira un service où les statistiques individuelles sont mises de l’avant.

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Rien d’illégal

Il est important de le préciser: rien n’empêche une entreprise privée de faire du hockey sans être sanctionnée par Hockey Québec et, donc, de décider de ses règles sans avoir de comptes à rendre à la fédération ni accepter ses propositions. N’importe qui, demain matin, pourrait créer sa propre ligue indépendante et l’opérer comme bon lui semble. 

La Ligue de hockey préparatoire scolaire (LHPS) en est un bon exemple, d’ailleurs. Ce circuit a été créé en parallèle par cinq membres fondateurs, sans être sous la gouverne de Hockey Québec et offrait une offre de service différente. Après avoir évolué de façon indépendante pendant quelques années, elle s’est finalement jointe au Réseau du sport étudiant, récemment, une organisation qui opère sous l’égide de Hockey Québec.

Mais ce manque de contrôle sur les entreprises privées qui peuvent aller à l’encontre de ce que Hockey Québec propose a été difficile à gérer, et à digérer, pour Thibault.

«Il me l’a dit souvent, mais ça l’a brûlé. Il ne comprenait pas pourquoi il n’avait aucun pouvoir pour les arrêter», nous raconte un homme de hockey d’expérience, citant aussi les ligues de hockey AAA de printemps, une véritable mine d’or pour ses organisateurs.

«Tu te promènes dans le stationnement et si tu arrives avec ton Nissan Rogue, tu détonnes!», lance-t-il pour illustrer son propos.

Un autre levier?

Thibault a discuté à plusieurs reprises de cet irritant avec la ministre des Sports, Isabelle Charest.

Selon ce qu’on en comprend, Hockey Québec s’attend à obtenir davantage de leviers en vertu du projet de loi modifiant la Loi sur la sécurité dans les sports. 

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On est toutefois loin de la coupe aux lèvres. Cette loi, de ce que l’on en comprend, pourrait imposer à toute pratique du hockey au Québec d’être faite en respectant les règles de sécurité et d’intégrité inscrites dans cette dernière.

«Après, on verra comment ça va impacter les ligues indépendantes. Est-ce que ce sera trop contraignant pour eux? On n’a pas les réponses à ça, encore», ajoute Thibault.

Une loi n’éliminera pas le hockey privé, toutefois. Après tout, il serait impensable d’interdire à quiconque ne fait pas partie de Hockey Québec de louer des heures de glace et d’y offrir des cours de hockey.

«On n’a pas le pouvoir d’interdire une ligue, confirme la ministre Isabelle Charest. On ne peut pas obliger une affiliation [à Hockey Québec]. Ce qu’on peut faire, c’est obliger à respecter un règlement de sécurité. Par la suite, c’est un travail que les parents devront faire. [...] Ces ligues en parallèle n’opèrent pas en fonction de la science et de ce qui est recommandé. C’est aux parents de se poser la question.»

Un point de vue que partage Jocelyn Thibault. En fin de compte, c’est une importante réflexion sur le rôle de Hockey Québec qui doit être entamée.

«Si, au Québec, on continue d’accepter qu’il y ait plein de ligues qui prennent de l’expansion et qui font du hockey qui n’est pas aligné avec la science et le développement sportif, qu’on vend du rêve, ce sera ça. Comme société, c’est à nous de se demander si c’est bien. Est-ce qu’au Québec, on est à l’aise avec le fait que les gens ne suivent pas la fédération? On est à l’aise avec ça? Si c’est le cas, c’est quoi, le rôle de la fédération?»

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Une grande question, quand on considère tout le pouvoir qu’il lui manque pour établir ses grandes orientations.

«On est un complément à Hockey Québec»

Une jeune gardienne d'âge M9.
Une jeune gardienne d'âge M9. Brian Thompson/The Expositor

Mathieu Thibodeau estime que Hockey Québec fait fausse route en affirmant que le hockey privé est un frein au développement du hockey dans la province et estime qu’il ne fait que répondre à un besoin créé par un manque de vision de la fédération.

Thibodeau évolue dans le monde du hockey privé depuis 15 ans. Il vient d’ailleurs tout juste de vendre son entreprise, Centre Excellence Hockey (CEH), bien établie à Québec.

CEH offre des cours particuliers, comme plusieurs écoles de hockey dans la province, mais chapeaute aussi la section Québec de la Ligue H-Plus, un circuit privé qui offre aux joueurs d’âge novice (7-8 ans) de jouer des matchs sur pleine glace, contrairement aux recommandations de Hockey Québec qui a instauré la demi-glace pour les jeunes de cet âge depuis 2019 (voir autre texte).

Mathieu Thibodeau.
Mathieu Thibodeau. Photo tirée de Facebook

Ce dernier reconnaît que le hockey dit privé est une entreprise, mais qu’elle n’existerait pas si les besoins auxquels ils répondent l’étaient en empruntant la voie de Hockey Québec.

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«Quand j’ai parti mon entreprise, j’ai soumis l’idée à deux associations de hockey mineures qui ont refusé d’embarquer. Je suis donc parti avec mon sac et j’ai décidé de le faire dans le privé où on répond au besoin d’une certaine clientèle. Si ce besoin n’était pas là, on n’existerait pas.»

Thibodeau compare ce que lui et plusieurs autres font dans la province au domaine de l’éducation ou de la santé.

«Si on ferme les écoles privées et les cliniques privées, les systèmes d’éducation et de santé vont devenir plus efficaces? [...] Hockey Québec veut l’exclusivité du joueur de hockey, être le seul à entraîner nos jeunes. Un monopole ne met pas le client en avant», juge-t-il.

Un autre intervenant œuvrant dans le hockey privé, mais qui a préféré qu’on ne dévoile pas son identité, déplore que certaines associations de hockey mineures menacent de ne pas inviter certains jeunes à des camps d’entraînement des classes élites s’ils font appel au privé.

«Tout le monde fait ses affaires de son bord. Je pense qu’on gagnerait pas mal plus à se parler qu’à se faire compétition.» 

D’accord avec la demi-glace

Thibodeau explique ensuite qu’il ne permet pas à des jeunes de sept et huit ans de jouer sur une pleine glace parce qu’il n’est pas d’accord avec ce que recommande Hockey Québec.

«Tu ne m’entendras jamais dire que ce que recommande Hockey Québec n’est pas bon. La raison pour laquelle on a retenu du monde, c’est qu’on a vu une opportunité. Chez les moins de huit ans, le calibre des joueurs n’est pas homogène. Il y a des petits gars qui marquent 20 buts par match. Ce qu’on fait, donc, c’est qu’on réunit les meilleurs ensembles sur la pleine glace.»

Ce dernier ne prétend pas avoir la science infuse, même que la très grande majorité de sa clientèle se prévaut des services du privé tout en demeurant actifs au hockey civil, régit par Hockey Québec.

«À la base, je pense qu’on est un complément à Hockey Québec», estime-t-il.

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