Le hockey mineur québécois est presque incurable

Alexandre Picard
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Note de la rédaction: M. Picard est un ex-défenseur des Canadiens de Montréal qui a disputé 253 matchs dans la Ligue nationale de hockey, en plus d’avoir joué professionnellement en Russie, en Suisse et en Allemagne. Analyste à TVA Sports, il est depuis quelque temps répugné par ce qu’il voit dans notre hockey mineur québécois. Il a découvert ses côtés les plus laids en suivant son fils dans les arénas. Son constat est saisissant.
Je suis à la retraite du hockey professionnel depuis mai 2019. J’ai passé les sept dernières années de ma carrière en Europe. Mon fils a commencé son parcours de hockeyeur en Suisse et en Allemagne, après quoi nous sommes revenus au Québec. À la lumière de ce que j’ai vu en Europe, le hockey mineur québécois me déçoit profondément. En fait, pour être honnête, je crois que le hockey d’élite dans la province est presque incurable.
Depuis mon retour au Québec, voici les horreurs que j’ai vues:
- Un père qui agrippe son enfant par la grille à l’âge de 9 ans et qui lui secoue la tête, parce qu’il ne joue pas selon ses attentes.
- Un entraîneur qui crie à tue-tête et pendant plusieurs secondes après un joueur lors d’un entraînement, devant coéquipiers et parents.
- Des situations où la rotation des gardiens de but est jetée aux oubliettes.
- Des parents qui compilent les statistiques de leurs fils pour augmenter leur valeur aux yeux des autres.
- Des parents intoxiqués s’en prenant verbalement aux jeunes sur la glace.
- Des jeunes forcés de réchauffer le banc pendant que d’autres jouent à profusion.
Ces comportements ne sont pas acceptables dans un contexte de hockey mineur.
J’ai constaté l’évolution de l’intensité à travers les expériences de mon fils, et je note une différence fondamentale entre l’Europe et le Québec: la mentalité.
En Europe, l’accent est mis sur le plaisir et le développement, avec moins de matchs et davantage de pratiques multisports. Au Québec, on accorde plutôt une grande importance à la performance et aux résultats, parfois au détriment du développement des jeunes.
Cette approche, cette quête de victoire à tout prix de nos jeunes, a de quoi faire sourciller. Et ça se répercute dans la gestion du temps de jeu.
En Europe, les joueurs bénéficient d’un temps de glace équitable, quel que soit leur niveau d’habileté, tandis qu’au Québec, les entraîneurs se concentrent souvent sur les joueurs les plus avancés, surtout au passage à l’élite.
Mais, dites-moi, comment définir l’élite à 11 ans, par exemple? Pour moi, l’élite est la Ligue nationale de hockey, le plus haut niveau de hockey au monde. Tout ce qui se situe en dessous de la LNH fait partie des phases de développement.
Cette saison, en tant qu’entraîneur adjoint, je supervisais les défenseurs dans l’équipe de mon fils. Un autre adjoint s’occupait des attaquants et l’entraîneur-chef prenait les décisions finales.
Très tôt en saison, lors de moments cruciaux, j’ai constaté une inégalité dans le temps de jeu des attaquants. Cette situation s’est aggravée lors des tournois et durant les séries éliminatoires. La goutte qui a fait déborder le vase est survenue lors de la Coupe Chevrolet, le championnat provincial de fin de saison.
En quarts de finale, face à une formation puissante, notre équipe tirait de l’arrière 3 à 1 après deux périodes. Je vous gâche la surprise, nous avons effectué une remontée, créant l’égalité dans les dernières secondes du temps réglementaire.
Pas de maître après cinq minutes de prolongation. Nous l’avons finalement emporté en tirs de barrage pour nous diriger en demi-finale. Une remontée historique pour nos jeunes joueurs? Peut-être... si elle n’avait pas été acquise au détriment du développement de nos jeunes.
Malheureusement, certains d’entre eux ont écopé dans cette remontée. Je ne pensais jamais devoir me rendre là, mais j’ai tiré profit du fait que les matchs sont filmés et diffusés sur Facebook pour exposer, dans cette chronique, la distribution inégale du temps de jeu octroyé aux 15 patineurs.
Voici le résultat pour chaque joueur en troisième période et prolongation. Veuillez noter que quatre joueurs n’ont pas touché à la glace au-delà du temps réglementaire. Pour le bien de l’exercice, les joueurs seront identifiés de la lettre A à O.
| JOUEUR | 3e PÉRIODE (15 MINUTES) | PROLONGATION (5 MINUTES) | TOTAL |
|---|---|---|---|
| A | 08:29 | 02:33 | 11:02 |
| B | 07:49 | 03:00 | 10:49 |
| C | 07:42 | 02:10 | 09:52 |
| D | 07:22 | 02:28 | 09:50 |
| E | 05:10 | 02:33 | 07:43 |
| F | 05:11 | 02:20 | 07:31 |
| G | 05:35 | 01:02 | 06:37 |
| H | 05:15 | 01:20 | 06:35 |
| I | 05:01 | 01:16 | 06:17 |
| J | 04:44 | 00:22 | 05:06 |
| K | 03:26 | 01:05 | 04:31 |
| L | 02:47 | Aucune présence | 02:47 |
| M | 02:40 | Aucune présence | 02:40 |
| N | 01:23 | Aucune présence | 01:23 |
| O | 01:17 | Aucune présence | 01:17 |
Chaque fois que j’ai déploré ces gestes, on prétextait que ça fonctionnait de cette façon dans le hockey d’élite. Pourtant, ce n’est clairement pas ce que stipule le guide des entraîneurs. En voici un extrait:
Gestion du banc point 8, page 82:
«La gestion de banc devient rapidement excitante pour un entraîneur. Il ne faut cependant pas oublier que chaque joueur mérite de jouer autant que les autres. Comme entraîneur, c’est dans cet aspect du sport que vous prendrez le plus de décisions. Il faut donc s’assurer d’être bien préparé pour que les joueurs vivent une belle expérience match après match.
iii. Restreindre le banc en fin de match
La victoire est très stimulante, mais, comme entraîneur, c’est le processus qui compte pour atteindre cette victoire. Aucun joueur ne devrait être restreint dans son temps de jeu en fin de match simplement parce qu’il n’a pas les mêmes habiletés qu’un autre. Afin de progresser, ce joueur doit connaître et vivre des situations de matchs plus stressantes comme des fins de matchs. Qui sait, c’est peut-être lui qui marquera un but déterminant en fin de saison.»
Mon fils fait partie de ces joueurs moins utilisés auxquels je fais allusion. Il se trouve quelque part dans les dernières cases de mon tableau. N’allez pas croire que j’écris cette chronique seulement en tant que père préoccupé. Je l'écris aussi, et surtout, en tant qu’intervenant qui s’inquiète de la direction que prend notre hockey mineur. Mon fils n’est pas le seul à vivre cette situation, loin de là.
Ce n’était pas la première fois que plusieurs joueurs étaient mis de côté, non pas pour manque de respect ou d’effort, mais parce que les entraîneurs estimaient qu’ils n’aidaient pas à un retour dans le match. Il est important de garder en tête qu’il s’agit de jeunes de 11-12 ans. Encore une fois, la victoire a été privilégiée au détriment de la confiance et du développement d’un enfant. J’ai dû une fois de plus consoler mon fils, qui s’interrogeait sur son temps de jeu. La confiance des jeunes joueurs dans cette situation est clairement affectée sur la glace et au quotidien.
Lors du visionnement, j’ai observé une situation problématique dans le hockey mineur élite. Un jeune est resté sur la glace pendant 1 minute 40 secondes, dépassant largement la limite de 45 secondes recommandée par Hockey Québec et nos propres normes internes. Après 1 minute 40 secondes, on entend un sifflet et le jeune se dirige vers le banc pour changer. On observe alors l’entraîneur regarder les options disponibles et, aussitôt, il décide de garder le jeune en question sur la glace pour 29 secondes supplémentaires, portant sa présence à 2 minutes 9 secondes. On ne peut pas blâmer le jeune dans cette situation, car tout enfant veut faire la différence. Le problème, c’est qu’un adulte endosse cette situation, un adulte qui a auparavant sanctionné des joueurs pour des présences jugées trop longues en saison régulière. Il semble y avoir deux poids, deux mesures dans le but d’accéder à la victoire.
Je déplore le temps de jeu inégal et le manque d’expérience des jeunes joueurs, privés de l’opportunité de participer à des moments clés d’une rencontre et de grandir en tant que personnes et joueurs de hockey. La chance de jouer dans des situations de pression forme le caractère d’un joueur.
J’ai couvert la série de premier tour entre les Capitals de Washington et les Rangers de New York, où le jeune entraîneur des Capitals, Spencer Carbery, a valorisé l’apport de ses jeunes joueurs, notamment le Québécois Hendrix Lapierre, qui a joué en moyenne 13 minutes 11 secondes en séries, récoltant deux points, dont un magnifique but dans le quatrième match. L’expérience acquise dans ces séries le mettra en confiance pour la prochaine saison. Si la confiance est primordiale pour un adulte dans la LNH, imaginez pour un jeune hockeyeur en devenir...
J’aimerais vous dire que la situation que je déplore dans mon équipe est un incident isolé. Si seulement. Parmi les 12 équipes du M13 AAA à la Coupe Chevrolet, j’ai constaté que 11 ne distribuaient pas équitablement le temps de jeu. Ce constat est partagé par de nombreux parents et entraîneurs à travers le Québec. Voici un témoignage d’un entraîneur de niveau M11 AA (atome, 9-10 ans):
«Notre équipe jouait une série finale quatre de sept visant à déterminer le représentant régional à la Coupe Chevrolet. À mon arrivée à l’aréna, l’entraîneur adverse m’a demandé d’être juste dans l’utilisation de mes gardiens, faisant valoir que mon deuxième gardien affilié était supérieur à son gardien substitut. Dès le premier duel, j’ai remarqué que ses défenseurs no 1 et no 2 ont joué plus de 25 minutes sur les 36 de la rencontre.
«La série s’est poursuivie avec des événements similaires. Après le quatrième match de la série, nous n’avons plus jamais revu le deuxième gardien de l’équipe adverse. Il avait quitté l’équipe, car on lui avait fait savoir qu’il ne retournerait plus devant le filet, comme les prochains duels étaient des matchs sans lendemain. Il n’a pas non plus accompagné l’équipe à la Coupe Chevrolet.»
Je me suis souvent demandé pourquoi, dès un jeune âge, il faut accepter que certains joueurs soient laissés de côté. Cette pratique est tragiquement devenue la norme. Il faut l’accepter et vivre avec, nous dit-on. Ceux qui la dénoncent se font souvent fusiller du regard et plusieurs n’osent même pas s’indigner par crainte de représailles envers leurs enfants.
Pourquoi les structures intégrées du hockey d’élite ont-elles autant de pouvoir? Est-ce que quelqu’un veille à ce que les jeunes dans ces organisations ne soient pas dirigés comme des entreprises?
Pourquoi Hockey Québec n’a-t-il pas son mot à dire dans le quotidien de ces organisations qui s’occupent de l’élite du hockey?
Selon moi, c’est l’une des raisons pour lesquelles le hockey scolaire gagne en popularité. En étant rattachés à un établissement scolaire, les entraîneurs n’ont pas le choix de véhiculer les valeurs établies par la direction. Les règles sont strictes à leur égard, il ne semble pas y avoir de zones grises.
Ce que ces programmes semblent avoir compris, c’est que le développement de jeunes en formation est tout aussi important que le développement des athlètes, car après tout, la probabilité d’atteindre la LNH se chiffre à 0,03%.
Je m’adresse aux parents. Peu importe le sport, l’âge ou la catégorie, levez-vous. Dénoncez ce genre d’injustices qui entravent le développement de nos jeunes. Placez l’enfant au cœur du débat et cessez de croire que tout cela est acceptable.