Le CH ou la société des poètes retrouvés

Jean-Charles Lajoie
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L’amateur de hockey québécois ne le sait peut-être pas, mais il aime la poésie. Le partisan moyen du Canadien veut que son équipe gagne des matchs de hockey, c’est vrai, mais ce qu’il veut par-dessus tout c’est que son club lui offre un bon spectacle, qu’il l’émerveille avec des performances inspirées et inspirantes.
Dans une période trouble de transition sous le sceau de la reconstruction comme le CH en vit une actuellement, c’est d’autant plus vrai.
Dans les circonstances, l’organisation se doit à plus fortes raisons de donner matière à réconfort à sa base partisane, l’atteindre avec de la beauté et de l’émotion.
Ce qui me ramène à la poésie.
Arber Xhekaj est un poète, un artiste à sa façon. C’est le Armand Vaillancourt du CH. Xhekaj fait de la sculpture avec la face de ses adversaires et le public en redemande.
Nick Suzuki et Cole Caufield sont aussi des poètes. «Suzy» manie la rondelle comme Monet maniait le pinceau. Il crée des paysages d’hiver inspirants pour le «slameur» Francoeur Caufield qui, avec brutalité, atteint la cible.
La valeur de ces artistes est grande, leur talent distinctif permet à l’organisation d’acheter du temps précieux sur la route qu’elle croit fermement être celle de la grande reconquête. Or, comme le client finit invariablement par s’habituer à tout, il faut continuellement se renouveler afin d’en prendre soin. Il faut l’attiser avec des nouveautés qui feront sa joie et entretiendront le mythe du championnat.
En ce sens, l’acquisition de Patrik Laine est tout sauf banale. C’est un pari hautement calculé par Jeff Gorton et Kent Hughes, un placement à haut risque qui allait assurément semer le délire dans le temple s’il devait s’avérer gagnant.
Jusqu’ici, cette gageure fait passer le tandem de dirigeants hockey du Canadien pour des génies. On n’a pas vu Laine heureux de la sorte depuis très longtemps. En fait, a-t-il seulement déjà été aussi heureux?
Laine est investi, il semble filer le parfait bonheur, c’est un énigmatique taciturne et torturé qui est dans un bon «boutte». Et, un Laine heureux est un Laine engagé et déterminé, un Laine productif.
Patrik Laine est aussi un poète. J’ose avancer que c’est le Ripoelle du Canadien. Il peint des buts avec fureur, sa grande élancée disloquée, son col roulé, ses mains de dégaine... rapides et puissantes. Laine signerait demain matin le refus global que je ne serais pas surpris une miette.
Lane Hutson est le dernier né des poètes du CH. L’artiste émergent, la star montante. Un authentique créateur, sous ses allures autodidacte, il étourdit par son processus créatif hors normes et loin des sentiers battus.
D’une certaine façon, Hutson est le Gaston Miron du CH. Il distribue le disque avec une dextérité et une précision; il est bien au-devant du courant tellement qu’il en surprend ses camarades de glace qui sursaute au contact de la rondelle sur la lame de leur bâton.
Hutson construit des buts. La rondelle part de lui, transit par un de ses amis et termine son chemin dans le filet et puis l’accolade est sincère et joyeuse. Hutson rassemble, réunit, rapaille...
En attendant les prochains poètes à joindre le mouvement du CH, ceux qui permettront de former une société distincte à la faveur de la Sainte-Flanelle, ceux qui incarneront grâce à la loi du nombre les glorieux retrouvés.
En les attendant, la route est plus agréable, moins parsemée. Il y a longtemps que l’on a pas eu autant de perspectives de beauté faite de bleu de blanc et de rouge.
Parions que de là-haut, le regretté Serge Bouchard prend plaisir à retrouver la noblesse «flanellique» perdue depuis trop longtemps, en se disant que quelque part c’est un peu comme le retour «au temps des mammouths laineux»!