La vraie lutte est sublime, tout simplement


Joseph Facal
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Aujourd’hui, mes amis, nous partons de particulièrement loin. Mais on se tiendra compagnie.
Je suis à l’Arena Champ-de-Mars pour la lutte, là où je m’étais pointé, souvenez-vous, pour le volleyball de plage et où on m’avait dit avec le sourire: "Bienvenue au judo!"
La lutte donc. J’ai compris que si vous regardez trois sports dans la même journée, c’est comme courir dans un musée.
Antiquité
Plein à craquer. Public de connaisseurs qui pousse des oh! et des ah! d’appréciation devant une clé de bras et un ciseau avec les jambes réussis.
Nous sommes à des années-lumière de la «lutte» de mon enfance au canal 10 et de mes idoles Tarzan «La bottine» Tyler et Wladek «Killer» Kowalski (j’aimais les «méchants» par esprit de contradiction).
La lutte est, avec la course à pied, le plus vieux sport pratiqué par l’être humain. Les hommes des cavernes s’y adonnaient.
La lutte était au programme des Jeux de la Grèce antique et à celui des Jeux modernes depuis leurs débuts en 1896.
C’est un sport qui dégouline de tradition.
Historiquement, LA nation de référence en lutte masculine, c’est la Russie (URSS). Chez les femmes, c’est le Japon.
Il y a deux types de lutte: libre et gréco-romaine.
La différence fondamentale est qu’en gréco-romain, il est interdit de saisir l’adversaire en bas de la taille et d’utiliser les jambes pour le faire trébucher ou l’immobiliser.
Dans aucun des deux styles, on ne peut frapper. Ce sont des prises.
On combat sur un tapis rond. Pas question, donc, de grimper sur un des poteaux du ring et de faire un vol plané pour transformer l’autre en omelette.
On peut gagner de diverses façons: aux points, en immobilisant les épaules de l’autre, par blessure, par disqualification ou par abandon.
Un affrontement lors des Jeux de 1912 avait duré 11 heures. Le vainqueur n’avait pu disputer la finale.
Depuis, on est devenu raisonnable. S’il va jusqu’au bout, un combat se déroule en deux périodes de trois minutes chacune.
Un grand nombre de lutteurs d’élite viennent de pays auxquels on ne pense pas spontanément comme destination touristique: Iran, Ouzbékistan, Kazakhstan, Mongolie, Azerbaïdjan, etc.
Brouhaha près de moi. Un collègue indien ne retrouve pas son ordinateur portable laissé sur son poste de travail. Panique totale. Je retiens la leçon.
Les lutteurs sont musclés, trapus, grosses cuisses, épaules arrondies, trapèzes impressionnants, mais souples et vifs, même chez les costauds.
C’est extrêmement technique. Les mouvements de base ont des noms. Un relâchement de votre concentration pendant un instant peut être fatal.
Les lutteurs ont toujours les genoux très pliés, afin de rester près du sol et d’être ainsi plus difficiles à renverser.
On ne force pas seulement avec les bras, mais avec les hanches, les jambes et le dos. La bonne utilisation du poids, savoir le concentrer et le transférer au bon moment, est cruciale.
Hier soir, on distribuait neuf médailles, dont trois d’or. Une soirée très VIP.
Le choc des titans, c’était Lopez (Cuba) contre Fernandez (Chili), en gréco-romain, chez les 130 kilos.
Puissance, ruse, explosion, sueur, des bouledogues qui grognent, soudés l’un à l’autre. On refuse de céder un pouce. Épuisement complet à la fin.
Le colosse iranien Mirzazadeh bat le colosse azéri Shariati, qui saigne. Puis, il transporte le vaincu sur ses épaules autour du tapis. Grandiose.
Profond
C’est un voyage vers des temps immémoriaux, vers la simplicité fondamentale de l’existence.
Pas d’équipement compliqué, pas d’endroit pour fuir. Juste toi et moi. «Viens mon homme, je ne suis pas difficile à trouver.»
Ces épreuves de force et de ruse entre deux humains, à mains nues, viennent remuer quelque chose de très profond en moi.
C’était hypnotique.
J’ai vu la montagne retenir ses larmes

Il n’apparaîtrait que tard en soirée, et j’étais là depuis très tôt le matin. Mais il était hors de question de le manquer.
Son nom ne vous dit absolument rien: Mijain Lopez Nunez, Cubain, 41 ans.
Pour les amateurs de lutte, le gars est une légende vivante, un mythe. Si on sculptait des visages de lutteurs sur un mont Rushmore de ce sport, il serait là.
À 6,5 pieds et 290 livres, nous aurons la sagesse de ne pas l’écœurer.
Médaillé d’or en gréco-romain en 2008, en 2012, en 2016, en 2021, il se retrouvait hier encore en finale.
En gréco-romain, chez les super-lourds, la question de savoir qui est le plus grand de tous les temps tourne autour de deux seuls noms: lui et le Russe Alexandre Kareline, aujourd’hui député.
«La lutte a été le grand amour de ma vie, pendant toute ma vie», dit-il.
En finale, il affrontait le Chilien Yasmani Acosta Fernandez, Cubain d’origine.
Je voulais absolument voir le légendaire Lopez parce qu’il prend sa retraite après ces Jeux, et pour la meilleure des raisons: «Il faut faire de la place aux jeunes», dit-il.
Adieux
La tension monte peu à peu lors des combats précédents, tous cruciaux, dans les catégories inférieures.
Le grand moment arrive en fin de soirée. Ovationnés, Lopez et Fernandez montent lentement sur le tapis.
Deux montagnes humaines, des amis aussi. Ils cacheraient le soleil. Ils transporteraient un piano à queue sur leur dos.
Le Cubain est en rouge, le Chilien en bleu. Nombreux drapeaux cubains. La foule est avec le Cubain. Elle veut qu’il finisse en beauté.
Les deux se connaissent, s’étudient, se testent, très patients. Tout le contraire d’un combat de brutes. Une partie d’échecs.
La nette victoire (6-0) du Cubain est la fin parfaite.
Il soulève ses entraîneurs dans ses bras, puis enlève ses bottines et les laisse sur le tapis, symbole de son départ à la retraite.
Il salue avec émotion. Toute une vie de sacrifices défile dans sa tête. Il retient ses larmes. Il redevient humain.
L’autre moitié de sa vie commence. Un très, très grand moment.
ZUT
J’ai choisi de vous proposer une couverture des Jeux décalée, différente. Quand j’ai appris que les hommes seraient admis dans les épreuves de nage artistique (anciennement nage synchronisée), je me suis dit qu’il fallait absolument que je voie ça. Malheureusement, aucun homme ne s’est inscrit. J’aurais été respectueux, je le jure.
MASCARADE
La boxeuse Khelif possède des caractéristiques biologiques féminines et masculines qui lui donnent un avantage massif, injuste et dangereux face à des adversaires à la biologie exclusivement féminine. Je m’étonne de la discrétion de beaucoup de féministes. Trop occupées à défendre le voile islamique?
S’IL AVAIT FALLU
Plusieurs nageurs chinois présents à Paris avaient auparavant échoué à des tests antidopage. Main sur le cœur, les autorités chinoises s’étaient engagées à faire enquête. Résultat: un malencontreux empoisonnement alimentaire dans un hôtel. Les autorités olympiques ont accepté cette version. Et s’il avait fallu que cette version soit servie pour défendre un athlète congolais ou fidjien?
SPEEDY GONZALES
Vous connaissez ma fascination pour les noms amusants dans le sport: Dick Trickle (la pognez-vous?; ex-pilote de NASCAR), God Shammgod (basket), Boots Day (baseball et ex-Expo), Fabian Assmann (soccer). À Paris, un athlète italien se nomme Filippo Tortu. Le gars est... sprinteur. Mille mercis à la lectrice qui me l’a dit.