La retraite du guerrier: David Lemieux accroche ses gants


Réjean Tremblay
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« Vaut mieux sortir quand tu n’as pas reçu le coup de poing de trop. Avec ma famille, avec ma vie devant moi, ça ne valait plus le coup de tout risquer dans des combats de 50 000 $ que j’aurais dû livrer avant d’avoir une autre offre pour un grand combat.
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« C’est un mix d’émotions. La pensée de la retraite, je sais ce que ça veut dire comme changement dans ma vie. C’est énorme. Dans ma tête, j’allais prendre ma retraite après avoir affronté Canelo Alvarez. Mais là, après ma défaite contre David Benavidez, avec mon équipe et les miens je me suis mis à peser le pour et le contre.
« Le rationnel me disait que le temps de la retraite était venu. Les émotions me poussaient à continuer, à suivre mon instinct de guerrier, d’affronter n’importe qui n’importe quand.
« Mais on m’a aidé à voir le scénario tel qu’il était. J’étais déjà un petit 160 livres. Puissant, mais petit. À 168 livres, je me retrouvais face à des gars de 200 livres. Je l’ai vu contre Benavidez. Il était trop fort, trop gros. Je voulais le pousser, mais il ne bronchait pas. Il m’a atteint en premier et après, plus rien n’était possible même si j’étais prêt à continuer.
« En fait, il n’y a qu’à Las Vegas, peut-être à cause de l’air sec du désert, que j’ai pu faire le poids avec une certaine facilité. Sinon, c’était une torture de baisser à 160 livres. J’aurais été fait pour une catégorie à 164 livres... », a dit Lemieux en souriant pour la première fois de la conversation.
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UNE LONGUE RÉFLEXION
Notre rencontre chez Daou, son restaurant libanais favori, devait avoir lieu le mercredi précédent. La veille, son père biologique s’est fait descendre dans un abribus par un tueur fou. On s’est repris une semaine plus tard. L’entrevue bilan a vite été chamboulée quand Lemieux a confirmé qu’il annoncerait officiellement sa retraite lundi.
Ce n’est plus le même regard qu’un homme et un athlète de 33 ans posent sur les évènements. Il y a une sorte de libération, une sorte de vérité qu’on peut raconter dans les réponses. Les meilleures anecdotes font rire. D’autres touchent sans filtre. C’est un privilège pour un journaliste.
Jusqu’au moment où on aborde l’avenir. David et Jennifer Abel, son amour et sa conjointe, vont ouvrir un centre avec un « smoothie bar » comme c’est la grosse mode. Mais avec un ring et un équipement de boxe pour ceux qui voudront s’entraîner et acquérir certaines notions. Il y aura toujours de la place pour les enfants trop turbulents. « Et Jennifer va offrir des sessions de pilates et d’assouplissements. Tout ce qui touche la bonne santé, Jennifer va l’offrir. Qui pourrait être meilleure que cette grande athlète olympique », d’expliquer Lemieux.
Il n’a que 33 ans, mais il s’est battu longtemps. Depuis l’âge de 17 ans. Contre les plus coriaces. Gabriel Rosado, Glen Tapia, Curtis Stevens, Spike O’Sullivan, Billy Jo Saunders, Hassan N’Dam, David Benavidez, Gennady Golovkin.
Il manque Canelo Alvarez. Mais cette fois, ce sont ses reins qui l’ont trahi. À New York.
David vous raconte tout ça...
LES GRANDS SOUVENIRS DE BELLES HISTOIRES
Ça faisait une bonne heure qu’on jasait. En se relançant les histoires. Les combats que David a vécus dans le ring, j’en ai vécu plusieurs assis ringside. On pense qu’on voit tout, qu’on sait tout. Mais comme dirait Jean Gabin, on devrait savoir qu’on ne sait rien...
NEUF ANS ET UN CIGARE
La première histoire, l’un des grands souvenirs de David Lemieux, est sa découverte de la boxe : « J’étais sur le balcon de la maison. J’avais 9 ans. Je fumais un gros cigare. Je me battais tout le temps dans la rue. Des fois, contre des grands gars de 15 ans. Je n’avais peur de personne. M. Laham, le père du boxeur Baha Laham, notre voisin d’en face, s’inquiétait de me voir aller. C’est lui qui m’a amené au Ring 83, le gym de Russ Anber. Ç’a été l’amour instantané avec la boxe. Je suis rentré là et je me suis dit : c’est cool. J’arrivais le premier et je partais le dernier. Russ m’avait donné une clé du gym. J’étais tout le temps là, dès que je le pouvais. J’avais 11 ans à mon premier combat. J’ai perdu quatre fois de suite avant d’en gagner seize en ligne.
« À l’école, en 4e année, le professeur nous avait demandé d’écrire ce qu’on voulait faire dans la vie. Moi, j’avais écrit que je serais champion du monde. Le prof m’a demandé : “ David, as-tu prévu un plan B ? ” J’ai dit non...

« Quand je suis devenu champion du monde après avoir battu Hassan N’Dam au Centre Bell, je suis retourné à mon école primaire. Le prof n’était plus là, mais il y avait d’autres enseignantes que j’avais connues. Je leur ai juste dit que j’avais accompli mon grand rêve de jeune enfant. J’ai parlé aux jeunes de l’école, je leur ai dit d’avoir des rêves et de faire les efforts pour les réaliser...
UNE DOULOUREUSE SÉPARATION
« Russ Anber a joué un rôle important dans ma carrière. Mais la séparation n’a pas été facile. Vous connaissez Russ. Il contrôlait tout. J’ai pris la décision que c’était fini juste avant un voyage. On devait aller au camp de Sergio Martinez à Oxnard, en Californie. Russ a décidé qu’on irait là en voiture. J’étais amoureux de la mère de ma fille. Je me suis dit qu’il n’était pas question que je passe quatre jours dans un char avec trois autres personnes à parler de boxe tout le temps. J’ai refusé. C’est à partir de là que j’ai pris ma décision », se rappelle David.
Ça coïncide avec sa rencontre avec Camille Estephan. Il deviendra son gérant, son promoteur, son ami indéfectible, le parrain et un peu le chef d’une famille élargie.
Marc Ramsay prendra soin du reste...
LE BILLET D’ARGENT DE GOLOVKIN
Dans ses souvenirs à la maison, David Lemieux a conservé le billet en argent que les patrons du Madison Square Garden lui ont remis avant son combat contre Gennady Golovkin.

Le sold-out le plus rapide. Avec un Québécois et un Kazakh. « Je me souviens aussi des milliers de Québécois venus à New York pour m’encourager. À un moment donné, ils étaient une centaine au coin de la 5th Avenue avec un poteau sur lequel ils avaient accroché des drapeaux du Québec. J’ai fait arrêter la voiture et je les ai salués.
« Quant au combat, je m’étais préparé à une guerre. Golovkin a été brillant. Il a utilisé son jab pour me garder à distance et a boxé avec beaucoup d’intelligence. Et puis, Golovkin à son meilleur fait partie des grands moyens de l’histoire de la boxe. Les revenus du combat ont été très élevés. Malgré la défaite, je suis fier de tout ce qui s’est passé à New York », raconte Lemieux.
STEVENS ET LES MAUVAISES INTENTIONS

« I’m gonna fuck him up ! », avait déclaré Curtis Stevens dans un documentaire tourné pour Punching Grace avant le combat. « Ce foutu arrogant avait même créé un GoFundMe pour ramasser de l’argent et payer mes frais d’hôpital après notre bataille. Je voulais le démolir. Lui faire mal. Quand je l’ai knocké raide au troisième round et qu’on l’a sorti sur une civière, j’avoue que j’éprouvais une certaine satisfaction. Surtout qu’il avait repris connaissance.

« J’ai ressenti la même chose avec Spike O’Sullivan à Las Vegas. Je n’ai rien contre les Irlandais, mais lui... il n’avait pas été fin lors du gala contre Billy Joe Saunders. Avant le combat à Vegas, il était encore arrogant. Je m’étais promis qu’il paierait le prix pour avoir été aussi baveux. Mais au moins, il a été correct. En reprenant ses esprits dans le ring, la journaliste de la télévision lui a demandé ce qui s’était passé : “ David Lemieux avait dit qu’il allait me knocker. Il l’a fait. He did it ! ” »
DEUX LIVRES À CINQ MILLIONS
« Toute ma carrière, j’ai dû lutter contre mon poids. Mon pire moment, c’est à New York. J’étais en demi-finale d’un combat de Canelo. Le deal était fait. Si je battais Tureano Johnson, j’avais ma chance. Le matin de la pesée, j’étais tellement mal en point, tellement déshydraté que mes reins ne fonctionnaient presque plus. À l’hôpital, les médecins se demandaient comment j’avais pu me mettre dans cet état. J’avais le cœur brisé, mais comme d’habitude, c’est Camille qui m’a ramassé à la petite cuiller et qui m’a aidé à rebâtir ma confiance...
« J’avais reçu un premier signal. Il fallait penser à monter à 168 livres. Et Benavidez m’a donné l’autre signal. J’étais trop petit pour les 168...
« Mais je ne regrette rien. J’ai fait ce que j’avais à faire. J’ai été champion contre N’Dam, qui lui-même est redevenu champion du monde en battant Ryota Murata à Tokyo. J’ai accompli le rêve que j’avais enfant.
« Et là, le reste de ma vie m’attend... »