En pleine pandémie, le manque de suppléants dans les écoles force encore plus d’enseignants qui ont déjà une classe à remplacer des collèges absents, un phénomène qui a triplé à certains endroits depuis l’an dernier.
• À lire aussi: 500 enseignants manifestent en Mauricie
• À lire aussi: COVID-19: le tutorat en demande pour favoriser la réussite
Des élèves peuvent voir défiler cinq adultes différents dans leur classe en une seule journée, ce qui pourrait augmenter les risques de transmission du virus, craignent des syndicats d’enseignants.
«Ça fait 30 ans que j’enseigne, je n’ai jamais vu une situation aussi grave pour les suppléants. C’est du jamais-vu», lance Yves Villeneuve, un enseignant d’anglais de la région de Québec.
Lorsqu’il est impossible de trouver un suppléant pour remplacer un prof absent, des écoles peuvent demander ou exiger que des enseignants réguliers de la même école prennent en charge sa classe.
Une enseignante de deuxième année pourrait par exemple remplacer sa collègue de maternelle pendant que ses propres élèves sont au gymnase en éducation physique. Il arrive aussi que d’autres membres du personnel soient appelés en renfort.
Le phénomène, souvent appelé «dépannage obligatoire», est en augmentation dans plusieurs centres de services scolaire, selon un coup de sonde effectué par Le Journal dans une quinzaine d’organisations.
Les remplacements d’urgence ont doublé et même triplé à certains endroits (voir encadré).
Cinq profs par jour
Lorsqu’il faut avoir recours au «dépannage», les élèves ont souvent un prof différent par période et peuvent donc voir défiler jusqu’à cinq adultes par jour dans leur classe. «Dans mon école, ça arrive tous les jours», lance Yves Villeneuve.
Le phénomène préoccupe les syndicats d’enseignants, puisque les élèves sont en contact avec un nombre plus élevé d’adultes en pleine pandémie. «Ç’a créé beaucoup d’inquiétudes», affirme Daniel Gauthier, président du Syndicat de l’enseignement de la région de Québec, qui déplore que le recours aux remplacements d’urgence soit devenu «presque systématique».
Les suppléants demeurent difficiles à trouver même pour un remplacement de quelques semaines prévu à l’avance, ajoute de son côté Julie Marcotte, une enseignante de sixième année de la région de Québec.
«Une de nos collègues a dû s’absenter pour un problème de santé, son absence était déjà prévue, mais il a fallu la remplacer les premières journées en dépannage parce qu’ils n’avaient pas trouvé personne. Ça devient lourd», raconte-t-elle.
Au primaire, lorsqu’un enseignant spécialiste est absent, il arrive souvent qu’il ne soit tout simplement pas remplacé, ajoute M. Villeneuve.
«Moi, si je ne rentre pas, il n’y aura pas de suppléant. Le prof va garder les élèves dans sa classe», dit-il.
Dans le réseau scolaire, on rappelle que les profs sont plus nombreux à devoir s’absenter cette année en raison de la pandémie. Des suppléants ont aussi décidé de ne pas revenir travailler dans les écoles cette année en raison du contexte sanitaire, indique-t-on.
Des profs à bout de souffle
Le manque de suppléants alourdit considérablement la charge de travail des profs, ajoute de son côté Jean-François Gilbeault, vice-président du Syndicat de Champlain, qui représente des enseignants de deux centres de services scolaire de la Montérégie.
Ce dernier n’hésite pas à comparer la situation au temps supplémentaire obligatoire chez les infirmières.
«Le prof qui doit faire de la suppléance pendant sa journée doit reporter au soir ou à la fin de semaine la correction ou la planification qu’il avait prévu faire pendant cette période-là», explique-t-il.
Dans les écoles, la fatigue est bien réelle, affirme M. Villeneuve. «Présentement, on se demande tous comment on va réussir à se rendre à la fin de l’année scolaire. Chaque jour, c’est un défi d’avoir un adulte devant chaque groupe.»
PÉRIODES DE SUPPLÉANCE COMBLÉES PAR «DÉPANNAGE»
Quelques exemples*
Centre de services scolaire de Montréal
- 2019 : 311 remplacements d’urgence
- 2020 : 643 remplacements d’urgence
Centre de services scolaire des Patriotes (Montérégie)
- 2019 : 470 périodes
- 2020 : 1535 périodes
Centre de services scolaire des Bois-Francs (Centre-du-Québec)
- 2019 : 89 heures
- 2020 : 176 heures
Centre de services scolaire des Premières-Seigneuries (Capitale-Nationale)
- 2020 : 844 périodes
*pour la même période de référence, du début de l’année scolaire jusqu’à la fin octobre en moyenne
Enseigner à la maison avec un surveillant en classe

Dans un contexte de pénurie de suppléants, des profs en isolement à la maison enseignent de façon virtuelle à leurs élèves en classe, qui sont alors accompagnés par un surveillant.
Marie Lévesque est enseignante en cinquième année à l’école du Cap-Soleil, à Québec. Au début octobre, elle a dû être en isolement à la maison après avoir passé un test pour la COVID-19.
«J’étais capable de travailler et j’étais mal à l’aise avec le fait que mes collègues soient obligés de prendre en charge ma classe, raconte-t-elle. En plus, mes élèves auraient aussi eu cinq profs différents par jour. J’étais assez à l’aise avec la techno, alors on m’a proposé d’enseigner à distance et j’ai accepté de l’essayer», raconte-t-elle.
Un surveillant en classe
Pendant quatre jours, un surveillant du service de garde était en classe avec ses élèves pour faire de la discipline ou régler des problèmes techniques, alors que Mme Lévesque apparaissait sur le tableau blanc interactif, en direct de sa cuisine.
Dans la classe, une tablette posée sur un trépied à l’avant de la classe permettait à l’enseignante de voir ses élèves à distance.
«Ce n’est pas évident, mais ça se fait, lance-t-elle. La matière a avancé quand même, ç’a bien été.»
Ses élèves étaient toutefois déjà habitués à l’enseignement à distance, précise-t-elle, puisque la classe de Mme Lévesque a dû fermer durant deux semaines, en début d’année scolaire, en raison d’un cas positif dans le groupe.
«Ce n’est pas l’idéal, ni pour moi ni pour les enfants, d’être sur l’écran toute la journée, mais en contexte de pénurie, on essaie de trouver des solutions», ajoute l’enseignante, qui précise que sa planification a dû être complètement revue.
Sur une base volontaire
Au centre de services scolaire des Premières-Seigneuries, on précise que cette pratique se fait sur une base volontaire, à l’occasion. «Ça peut représenter une belle piste de solution», affirme sa secrétaire générale, Martine Chouinard.
Cette façon de faire a aussi été utilisée au centre de services scolaire de la Capitale, surtout dans les écoles secondaires, mais la pratique est «plutôt rare», indique-t-on.