La fanfare qui a refusé de se taire: l’incroyable histoire du «marching band» des Ravens, qui a aidé au retour de la NFL à Baltimore


Stéphane Cadorette
Partager
OWINGS MILLS, Maryland | La douleur créée par la perte d’une équipe de sport professionnel est un sentiment bien connu au Québec avec les départs des Expos et des Nordiques. À Baltimore aussi, il fut un temps où l’équipe de football chérie a été arrachée à ses partisans. Refusant d’être confinée au silence, c’est une fanfare qui a combattu la morosité pour en arriver à lancer l’envol des Ravens après des années de vide.
• À lire aussi: Qui ira au Super Bowl? Voici nos prédictions et 10 histoires à surveiller en finales des conférences de la NFL
• À lire aussi: Le colosse canadien des Ravens qui a choisi la NFL au lieu de la LNH
• À lire aussi: Chiefs c. Ravens: «Comme un combat de poids lourds»
Cette fanfare, c’était le Colts Marching Band qui a pris naissance avec l’équipe en 1947 et qui n’a jamais cessé de jouer depuis. L’orchestre fait évidemment partie du décorum en finale pour le match de finale de la conférence américaine face aux Chiefs.
À l’époque, c’était plutôt les Colts de Baltimore qui faisaient vibrer la ville avec deux championnats de la NFL en 1958 et 1959, en plus du Super Bowl, en 1970. Il était impensable qu’une équipe si prolifique quitte un marché qui l’adulait. Et pourtant...
Difficile de nos jours d’imaginer un scénario plus cruel que ce que Baltimore a vécu le 29 mars 1984. En pleine nuit, des camions de déménagement se sont pointés pour filer en douce avec tout le matériel de l’équipe. Les Colts de Baltimore devenaient les Colts d’Indianapolis.
«Se faire voler son équipe en pleine nuit, c’est ridicule. Pour moi, ce geste a laissé une énorme tache au dossier de la NFL. Quand j’y pense, je ressens encore de la rancœur. L’équipe nous a été volée et la fanfare est devenue un moyen de résistance. C’était notre façon de dire : Comment osez-vous nous faire ça?», explique au Journal le président de la fanfare rebaptisée Baltimore’s Marching Ravens, John Ziemann, lors d’un fascinant entretien.

Douleur toujours vive
Lorsqu’il revient sur les tristes événements, la voix de M. Ziemann devient tremblotante. Son regard plonge dans nos yeux et ses dents se serrent comme ses poings.
Après tout, cette fanfare, c’est 62 ans de sa vie au service des partisans qui ont ressenti la douleur tout comme lui.
«Vous savez ce que c’est que de perdre une équipe. D’ailleurs, j’ai toujours cru que les Expos auraient dû rester à Montréal. Ils n’avaient pas d’affaire près d’ici à Washington», glisse-t-il au passage.
«Quand tu es le propriétaire d’une équipe que la communauté adore et que tu envoies cette équipe ailleurs, il n’y a rien pour justifier. Tu as 100% tort», tranche-t-il.
Pour une équipe d’expansion

Heureusement pour Baltimore, la NFL est revenue, après 12 années de labeur. Il aura toutefois fallu énormément de conviction pour résister à l’envie de baisser les bras et c’est là que la fanfare a joué son rôle en ne rangeant jamais ses instruments.
«Il y avait beaucoup de colère et on aurait pu organiser des protestations. Il y aurait pu y avoir des émeutes. On aurait pu brûler des trucs. On a choisi une autre voie, qui est celle de la musique. Il fallait continuer de divertir les gens», confie M. Ziemann.
En plus de jouer lors de divers événements en ville, la fanfare a commencé à l’époque à se produire à la mi-temps dans différents stades de la NFL.
L’increvable groupe a même participé à des concerts en soutien à la construction d’un nouveau stade à Baltimore en vue d’attirer une équipe d’expansion.
Au début des années 1990, la ville a vécu un autre coup dur lorsque la Caroline et Jacksonville lui ont été préférées pour procéder à l’expansion de la ligue.
«Nous méritions une équipe, mais la ligue ne voulait rien savoir. À ce moment, j’ai dit à mon épouse que j’en avais assez. Elle m’a dit qu’on n’avait pas mis nos économies à maintenir cette fanfare en vie pour tout arrêter», raconte-t-il, toujours émotif.
Objectif atteint

Ce n’est qu’en 1996 que Baltimore a hérité des Ravens, lorsque les Browns de Cleveland ont déménagé. Évidemment que le retour du football en ville est dû avant tout aux tractations politiques.
Quelque part, toutefois, ce «marching band», qui a continué de militer en jouant pendant 12 ans sans équipe, a maintenu la flamme allumée.
«Quand le propriétaire de l’époque Art Modell a voulu convaincre la ligue de retourner à Baltimore, le commissaire lui a demandé si la ville allait soutenir l’équipe. Il a dit: “Bien sûr, regarde leur band qui continue de jouer depuis toutes ces années”», se souvient John Ziemann, amusé par l’anecdote.
«Nous n’aurions jamais pu nous payer une équipe, mais la fanfare a été un catalyseur pour démontrer le soutien des fans», soutient-il.
Pas étonnant que même s’il ne tape plus les tambours, l’énergique homme de musique tient à continuer de diriger la fanfare.
«Nous avons tellement mérité cette équipe! La ville de Baltimore a été patiente. Nous avons fait les choses à notre manière et j’en suis fier. Pour moi, avec ma famille, cette fanfare est le travail d’une vie.»
Ô Canada! Quand la Coupe Grey débarque à Baltimore...

OWINGS MILLS, Maryland | Seuls les plus érudits s’en souviendront, mais Baltimore est le seul marché aux États-Unis qui peut se targuer d’avoir célébré la conquête d’une Coupe Grey, en attendant que la NFL daigne revenir en ville.
«On jouait le Ô Canada. J’ai toujours trouvé que c’était le plus bel hymne national au monde... après le nôtre, bien entendu!», badine John Ziemann, qui n’est pas prêt d’oublier cette drôle d’époque.
En 1993, dans le but de tenter une percée aux États-Unis, la Ligue canadienne a implanté une poignée d’équipes en sol américain. Un an plus tard, l’une d’entre elles mettait la clé dans la porte et une autre déménageait.
Les Stallions de Baltimore étaient nés, avec Jim Popp comme directeur général et Don Matthews comme entraîneur-chef.
Un franc succès
Ce n’était peut-être pas le retour tant attendu de la NFL, mais les amateurs de Baltimore avaient faim et le club est devenu le seul au sud de la frontière qui ne perdait pas d’argent.
«Le stade était plutôt rempli. Nous avions nos livres de règlements canadiens. Nous sommes demeurés la fanfare des Colts de Baltimore, mais on représentait désormais deux grandes nations de football.
«On a vraiment appris à apprécier le football canadien. On trouvait que le jeu se déroulait plus rapidement. C’est un très beau souvenir pour nous», assure le président de la fanfare.
Le succès a été tel qu’en 1995, les Stallions devenaient la première et la dernière équipe américaine à remporter la Coupe Grey.
«On ne savait pas ce que l’avenir nous réservait, donc on a décidé d’accueillir à bras ouverts cette expérience canadienne. Nous avons embrassé le Canada et nous nous sommes fait de très bons amis avec qui boire de la Molson!», blague John Ziemann.
L’expérience a été de courte durée et quand les Ravens sont arrivés en 1996, les Stallions sont partis au Canada pour devenir l’incarnation actuelle des Alouettes à Montréal.