Faire chambre à part: la nouvelle intimité du couple
Véronique Quirion
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Longtemps associé à une crise au sein du couple, le concept de la chambre à part est aujourd’hui repensé par de nombreux amoureux. Et si dormir séparément n’était pas un échec, mais une stratégie de mieux-être ? Entre sommeil réparateur et respect des besoins de chacun, cette nouvelle façon de dormir pose une question simple : et si mieux dormir aidait aussi à mieux s’aimer ?
Julie-Anne, 41 ans, est en couple depuis 12 ans lorsque la fatigue commence à miner son quotidien. Réglée comme une horloge — coucher à 22 h, lever à 7 h — elle partage sa vie avec un conjoint nocturne, passionné de jeux vidéo, qui se glisse souvent au lit vers une heure du matin, dérangeant au passage tout son cycle de sommeil. « Je me réveillais systématiquement. Le lendemain, j’étais irritable, moins patiente. On se chicanait pour des détails », raconte-t-elle. Elle sent bien qu’il y a un problème, sans trop savoir comment l’aborder.
Si le tabou entourant la chambre à part est encore bien présent, il l’est nettement moins qu’il y a 20 ans. Les façons d’habiter ensemble ont changé. Aujourd’hui, il existe plusieurs configurations possibles. Et il ne faut pas oublier qu’à une autre époque, dans l’aristocratie et la bourgeoisie, faire chambre à part était tout à fait normal : chacun avait ses quartiers.
Le divorce du sommeil
Depuis une dizaine d’années, les discussions autour du sommeil en couple se normalisent. Le terme sleep divorce ou « divorce du sommeil » est même apparu pour désigner une pratique visant à améliorer la qualité du repos... sans toutefois annoncer une rupture. Ronflements, horaires décalés, sommeil léger : mal dormir finit souvent par affecter la relation. « Vouloir dormir seul ne signifie pas la fin du couple », rappelle le psychologue Marc Pistorio. Il est temps de se départir de l’idée préconçue selon laquelle faire chambre à part serait le début de la fin.
Bien dormir est crucial pour la santé physique et psychologique — et, par ricochet, pour celle du couple. Contrairement à ce que l’on croit, le besoin de sommeil demeure d’environ 7 h 30 à 8 h par nuit. Or, en vieillissant, on devient souvent plus sensible aux mouvements, aux bruits et aux réveils nocturnes de l’autre. Dans le cas de Julie-Anne, l’idée de dormir séparément s’est imposée tranquillement... mais non sans appréhension. « Je ne voulais surtout pas qu’il pense que je n’avais plus de désir ou que je l’aimais moins », confie-t-elle.
Il est recommandé d’aborder le sujet avec douceur et de façon progressive. Ce n’est pas une discussion unique qu’on règle en cinq minutes. Il faut laisser l’idée faire son chemin. Il faut distinguer clairement le sommeil de la sexualité et de l’affectivité. Plusieurs options existent : dormir séparément la semaine, ensemble le week-end, s’endormir dans le même lit puis changer de chambre, ou encore opter pour des lits jumeaux. « Il y a quelque chose de très beau dans cette capacité à s’ajuster, à remettre en question un modèle pour en créer un autre », souligne Marc Pistorio. Le psychologue insiste : il faut trouver son propre schéma, ce qui fonctionne pour nous, sous notre toit. Les couples ont tout intérêt à se détacher du regard et de l’opinion des autres. « Ce qui est important, c’est le regard que le couple porte sur lui-même. »
Et l’intimité, dans tout ça ?
En plus de se sentir plus reposée et de meilleure humeur le lendemain, Julie-Anne a constaté un effet inattendu : « Dormir séparément a remis un peu de piment dans notre relation, confie-t-elle. On ne se couchait presque jamais à la même heure, mais le fait de ne plus dormir ensemble nuit après nuit a changé la dynamique. Mon conjoint en vient parfois à se coucher en même temps que moi pour partager des moments d’intimité, quitte à regagner ensuite son espace. Retrouver mon partenaire le soir, c’est redevenu un vrai plaisir. »
Dormir ensemble demeure un symbole fort de l’intimité conjugale. Dans l’imaginaire collectif, partager le lit est encore perçu comme la norme. C’est pourquoi la suggestion de faire chambre à part peut être vécue comme une remise en question du couple.
Or, comme le rappelle le psychologue, « si la décision est commune et bien communiquée, elle peut au contraire renforcer la complicité en rendant les moments intimes plus choisis, plus intentionnels ». Il ne faut surtout pas oublier que la distance physique peut parfois nourrir le désir. Ainsi, se « donner rendez-vous », s’inviter dans la chambre de l’autre et choisir consciemment de se retrouver sont autant de gestes qui redonnent de la valeur aux moments partagés.
Les pièges à éviter
Faire chambre à part n’est pas une solution miracle. Si cette décision sert à fuir des conflits, des difficultés relationnelles ou sexuelles, elle risque d’aggraver la situation. Une gêne liée à l’image corporelle n’est pas non plus une bonne raison : ces enjeux doivent être abordés, sans quoi l’intimité peut s’éteindre.
Dormir séparément peut aussi, chez certains couples, réduire la proximité affective et sexuelle. Pour préserver le lien, il est important de rester attentif aux signes d’éloignement et de maintenir des gestes de rapprochement.
Enfin, certains couples vivent très mal cette transition, surtout lorsqu’elle survient plus tard dans la vie. Pour des gens qui ont dormi ensemble toute leur vie, se retrouver soudainement séparés peut être douloureux. Dans ces cas, un retour à la chambre commune demeure toujours possible.
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