La Caisse refuse de lever le voile sur les dizaines de milliards de dollars placés dans des fonds
L’institution pourrait être plus transparente sur ses placements dans des fonds privés, disent des experts


Sylvain Larocque
Partager
Environ 53 milliards $. C’est la somme colossale que la Caisse de dépôt et placement détient dans des fonds privés. Il est toutefois impossible de savoir dans quelles entreprises l’argent a abouti.
• À lire aussi: 1,5G $ de notre argent investi en secret
• À lire aussi: Des gestionnaires étrangers aident la Caisse
L’institution refuse net de dire dans combien de fonds différents elle détient des investissements et combien d’argent en tout s’y trouve.
«La divulgation recherchée aurait vraisemblablement pour conséquence de révéler des positionnements stratégiques et pourrait [...] placer la Caisse dans une position de vulnérabilité, lui causant ainsi un préjudice important», fait valoir Claude Mikhail, responsable de l’accès à l’information, dans sa réponse à une demande du Journal.
Plus de 400 fonds
Le rapport annuel de la Caisse ne comprend aucune section consacrée spécifiquement à ces fonds. Mais en parcourant la liste des placements de l’institution, nous avons recensé plus de 400 fonds dans lesquels environ 53 milliards $ étaient investis à la fin de 2022 (fonds immobiliers, d’actions, d’obligations, de couverture, etc.).
Cela représentait environ 13% des actifs totaux de la Caisse, qui s’élevaient alors à 402 milliards $. La proportion est la même qu’en 2018, alors que l’institution détenait environ 40 millions $ dans des fonds.
- Écoutez la discussion économique de Michel Girard au micro d' Alexandre Dubé, tous les jours sur les ondes de QUB radio :
Dans combien d’entreprises ces fonds ont-ils investi? Quelles sont-elles? Quels ont été les rendements des gestionnaires externes? Leurs frais de gestion? Pour la Caisse, les Québécois n’ont pas droit à ces informations.
«C’est dommage que ça ne soit pas public parce qu’il y a quand même des enjeux», déplore Ivan Tchotourian, professeur à l’Université Laval et expert en gouvernance.

Les fonds exigent le silence
«Pour des raisons d’ententes de confidentialité signées, à la demande des fonds (une pratique courante de l’industrie), nous ne pouvons pas dévoiler les sous-jacents de chacun de ces fonds», justifie un porte-parole de la Caisse, Jean-Benoît Houde.
Raphaël Duguay, professeur adjoint à l’Université Yale et spécialiste de la transparence dans le secteur financier, soutient toutefois que les contraintes évoquées par l’institution ne sont pas aussi répandues que celle-ci le laisse croire.
«Je pense que dans bien des cas, ils ont la liberté» de dévoiler plus d’informations sur les investissements dans des fonds, dit-il.

Entreprises vertueuses ou embarrassantes?
La Caisse aurait avantage à mettre de l’avant certains investissements «vertueux» qu’elle effectue par l’entremise de fonds externes, note M. Tchotourian.
Plus de transparence pourrait également lui permettre d’aller au-devant d’activistes qui remettent régulièrement sa réputation en cause en la soupçonnant d’investir dans des entreprises «polluantes ou peu respectueuses des droits de la personne», affirme-t-il.
Bernard Morency, un ancien vice-président de la Caisse, croit que la Caisse a raison de faire appel aux fonds externes. «Ces gens-là ont un réseau, donc un accès à des placements que la Caisse n’a pas nécessairement, surtout à l’extérieur du Canada», souligne-t-il.
Des règles à revoir
En revanche, M. Morency estime que le moment est peut-être venu, pour le gouvernement, de revoir les règles de divulgation de la Caisse. Celles-ci datent d’au moins 20 ans, soit bien avant que l’institution n’investisse massivement dans des fonds privés et des entreprises non cotées en Bourse.
«La Caisse est raisonnablement transparente [...] mais c’est sûr qu’on vit avec des règles qui ont plus de 20 ans», tranche-t-il.

Aux États-Unis, le gendarme des marchés, la Securities and Exchange Commission, a resserré, en août, l’encadrement des fonds privés. Ces derniers ont aussitôt répliqué en lançant une contestation judiciaire des nouvelles règles.
Les cinq firmes les plus prisées de la Caisse
- Blackstone (États-Unis) 6,8 G$
- Ares Management (États-Unis) 2,5 G$
- Silver Lake (États-Unis) 1,9 G$
- Stone Point Capital (États-Unis) 1,5 G$
- Genstar Capital (États-Unis) 1,9 G$
Source: Caisse de dépôt et placement (montants approximatifs)
Frais versés par la Caisse à des gestionnaires externes
En 2022: 845 M$
En 2021: 999 M$
Source: Caisse de dépôt et placement
Vous avez des informations à nous communiquer à propos de cette histoire?
Écrivez-nous à l'adresse ou appelez-nous directement au 1 800-63SCOOP.