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Juraj Slafkovsky: six histoires qui expliquent tout

Photo portrait de Anthony Martineau

Anthony Martineau

2023-12-27T13:33:55Z

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Hiver 2016. Juraj Slafkovsky a 12 ans.

Le jeune homme est en action lors d’un tournoi se tenant à Prague, en République Tchèque.

Dans les gradins, Juraj Senior, le papa de Slafkovsky, suit le match avec intérêt.

Soudain, l’attaquant est pris en fond de territoire offensif alors que l’équipe adverse quitte avec la rondelle. Insatisfait de l’effort déployé par son fils en repli défensif, le paternel lui crie amicalement de mettre autant d’efforts pour défendre que pour attaquer.  

«Il m’a alors regardé, en pleine partie, et m’a fait un doigt d’honneur! À 12 ans!», raconte Slafkovsky père en éclatant de rire.

Cet événement date d’il y a plusieurs années. Mais aussi loufoque puisse-t-il être, il illustre aussi à la perfection l’élément central derrière l’ascension de celui qui, le 7 juillet 2022, est devenu le tout premier choix de l’encan LNH et du Canadien: le caractère.

Il y a à peine une trentaine de jours, certains réclamaient un séjour à Laval, une participation au mondial junior ou quelques matchs dans les gradins, dans le cas de Slafkovsky. D’autres questionnaient même la pertinence de sa sélection. 

Aujourd'hui, il évolue sur le premier trio du Tricolore, un trio dont il a carrément changé l'identité, notamment grâce à son jeu le long des rampes et dans les coins de patinoire.

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Guillaume Villemaire
Guillaume Villemaire

Une progression radicale, il va sans dire. Mais faut-il vraiment s'en étonner?

Six histoires racontées par des proches du Slovaque au TVASports.ca laissent croire que non. 

Une discussion en coulisses qui a potentiellement tout changé 

La performance de Juraj Slafkovsky aux Jeux Olympiques (sept buts en sept matchs) ainsi qu’au Championnat du monde senior (trois buts et neuf points en huit parties) au sein de l’équipe nationale slovaque a marqué les esprits, en 2022.  

À seulement 17 ans, présenter ces chiffres contre des hommes sur la scène internationale est épatant et ces deux compétitions ont d’ailleurs fortement contribué à mettre le jeune homme sur le radar du CH (et des autres formations de la LNH), à l’aube du repêchage. 

Ce que les gens ne savent pas, cependant, c’est qu’une discussion en coulisses a directement contribué à l’impressionnant rendement offensif de Slafkovsky, lors des deux événements.

Andrej Podkonický, l’entraîneur adjoint de la sélection slovaque à cette époque, raconte. 

«Nous avons sélectionné Juraj pour une première fois en 2020-2021 lors du Championnat du monde en Lettonie. C’était une année COVID, alors aucune équipe n’était reléguée, même si son tournoi était difficile. Nous avions donc voulu donner la chance à certains jeunes. Juraj a très bien fait, mais n’a pas récolté de points.

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«Après le tournoi, nous avons eu une discussion. Je lui ai dit de travailler sur la vitesse avec laquelle il décochait ses tirs. La puissance de son lancer était bonne, mais il mettait trop de temps avant de faire décoller la rondelle de sur sa palette. Je l’ai senti réceptif. Nous nous sommes quittés là-dessus.»

AFP
AFP

Huit mois plus tard, Slafkovsky retrouve Podkonicky et ses coéquipiers de l’équipe nationale à l’occasion des Jeux olympiques. 

«Avant notre premier match, raconte Podkonicky, l’instructeur-chef Craig Ramsay avait dit aux autres entraîneurs qu’il espérait voir Juraj marquer un but. Nous l’avons fait débuter sur notre quatrième trio, mais il a rapidement gradué sur notre première unité. Et il a terminé la compétition avec... sept buts! Inutile de mentionner à quel point la vitesse de son lancer était supérieure à ce qu’elle était huit mois auparavant.»

Qui sait où serait aujourd’hui Slafkovsky sans cette fameuse discussion et les changements flagrants qui ont suivi.

«Il n'aurait jamais été repêché au tout premier rang sans cette grande capacité à s'améliorer, surtout dans le cas ici présent», avance même Podkonicky.

«Il pouvait rendre ses coéquipiers complètement fous»

La soif de victoire de Juraj Slafkovsky ne date pas d’hier. Et ce n’est certainement pas le fait d’être l’un des plus jeunes chez le Canadien qui changera ça. C’est le passé lui-même qui le dit.

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En 2015, le jeune homme évolue chez le HC Kosice dans la catégorie U16 du Championnat slovaque. Juraj n’a alors que 13 ans et concède deux ans, voire deux ans et demi à la plupart de ses coéquipiers. 

«Il a commencé à être surclassé en raison de ses habiletés. C’était trop facile, certains soirs, contre des joueurs de son âge», précise son père. 

Et être le «jeunot» du groupe n’intimide pas du tout Slafkovsky. Bien au contraire! 

Tomas Kochan, l’entraîneur du club à ce moment, est à ce sujet sans équivoque. 

«Juraj a toujours voulu être au top, se démarquer des autres joueurs. Il était très, très compétitif. Il avait une immense confiance en lui. Et par-dessus tout, il adorait le hockey. Tu aurais dû voir ça... Le plus jeune de l’équipe qui, avec son insatiable appétit pour la victoire, allumait le vestiaire avant les matchs et rendait tous ses coéquipiers complètement fous. Les gars sautaient sur la glace remplis d’énergie. Et ça, c’était grâce à Juraj.»

Juraj Slafkovsky et ses coéquipiers du HC Kosice, vainqueurs de la finale pour le bronze du Championnat U16 slovaque, en 2018.
Juraj Slafkovsky et ses coéquipiers du HC Kosice, vainqueurs de la finale pour le bronze du Championnat U16 slovaque, en 2018. Tomas Kochan

Et une fois les parties débutées, les bottines de Slafkovsky, jure son ancien coach, suivaient toujours ses babines. 

«Il excellait dans le contrôle de la rondelle, avait un très bon tir et, grâce à son gabarit, se distinguait même dans les combats à un contre un. Il a rapidement pris sa place contre des joueurs vraiment plus âgés que lui. Je ne saurais te dire combien exactement, mais je peux t'affirmer que son trio a marqué des tonnes de buts, cette année-là! Je ne me souviens pas d'un entraînement ou d'un match au cours duquel il n'a pas eu d’étoiles dans les yeux, en sautant sur la glace.»

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«Tout le monde veut être comme Juraj, ici»

Le marché LNH de Montréal, c’est connu, est un véritable tourbillon. Ici, le hockey est une religion et tout ce qui le concerne prend très souvent des proportions demesurées.

Il a d'ailleurs été très commun, au fil des années, de voir de jeunes joueurs (surtout des européens) être intimidés à leur arrivée dans le giron du Canadien. 

Mais Juraj Slafkovsky n’entre pas dans cette catégorie. Pas du tout, même. 

Le côtoyer au quotidien permet de saisir à quel point il est à l’aise avec la réalité montréalaise. Il blague avec les journalistes, interagit avec les partisans. Il ne rate jamais une occasion de critiquer son jeu lorsqu’il le juge nécessaire et insiste constamment pour parler de l’équipe avant de parler de lui. 

On croirait se trouver devant un joueur de 29 ans originaire de Boucherville!

Et une grande partie de ceci s’explique par son statut de véritable célébrité en Slovaquie, explique son père. 

«Depuis sa sélection par Montréal, je pense qu'il fait partie des personnalités slovaques les plus suivies avec Petra Vlhová et Peter Sagan», avance Juraj senior.

D’ailleurs, un simple coup d’œil sur le site slovaque de Pravda (le plus vieux quotidien de Slovaquie) au lendemain du but vainqueur de Slafkovsky en tirs de barrage face aux Sabres a permis de saisir l’ampleur de sa popularité. 

Un article traitant de sa performance de la veille apparaissait au deuxième rang des billets les plus consultés des 24 dernières heures, sur la plateforme.

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«Tout le monde veut être comme Juraj, ici», affirme même Andrej Podkonicky, son ex-entraîneur avec l’équipe nationale slovaque. 

Pour papa Slafkovsky, les exemples illustrant l’engouement envers son garçon en territoire slovaque sont aussi nombreux qu’évocateurs. 

«L'été, quand il est à la maison, les gens le reconnaissent dans la rue. Après l'entraînement, les enfants l'attendent toujours à l’aréna pour faire signer une affiche ou une photo. Parfois, il faut 10 à 15 minutes avant qu'il s'occupe d'eux. S’il va dîner au restaurant avec des amis, les gens le reconnaissent régulièrement.

«Les fans slovaques sont semblables aux fans de Montréal: ils sont nombreux et passionnés. Beaucoup l’aiment et d’autres le détestent. Mais je suis content, car Juraj a compris qu'il n'est pas nécessaire de suivre beaucoup les réseaux sociaux et les médias.»

«Le mur Juraj»

29 mai 2021. Juraj Slafkovsky, alors âgé de 16 ans, dispute un premier tournoi sur la scène internationale senior. Sa Slovaquie affronte le Danemark lors du Championnat du monde qui se tient à Riga.  

«Je me souviens d’une séquence où Juraj a envoyé la rondelle en fond de territoire danois, se rappelle Andrej Podkonický, qui était alors l'instructeur adjoint du club.

«Juraj est arrivé en premier sur la rondelle et j’ai vu un immense défenseur danois foncer vers lui. Il arrivait avec énormément de rapidité. Calmement, Juraj a levé sa tête, s’est encastré les pieds dans la glace, et a complètement envoyé valser ce gars. Le danois venait de rencontrer le "mur Juraj" (rires). Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi fort à son âge...»
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Au fil des mois qui ont suivi ce tournoi, Slafkovsky n’a rien perdu de cette force physique. Bien au contraire! 

Mais une fois dans la LNH, il a dû apprendre à se protéger dans le cadre de matchs où tout se produit plus rapidement. À quelques reprises l'an dernier, il a eu du mal à le faire. Certains soirs, il a d'ailleurs goûté à la médecine qu'il avait lui-même servie à ce pauvre défenseur danois, des mois plus tôt. 

Depuis quelques semaines, cependant, les progrès à cet égard sont évidents. 

Beaucoup plus efficace dans ses lectures de jeu, Slafkovsky se prépare mieux aux contacts et utilise justement sa combinaison force/charpente pour prolonger ses séquences en territoire adverse.

«Juraj pesait près de 10 livres, à la naissance», confie son père. 

19 ans plus tard, voilà que le jeune homme est franchement bien servi par ce gabarit atypique. 

«Il ne savait pas cuisiner. Ni faire la lessive»

En 2018, au terme de la saison disputée sous les ordres de Tomas Kochan en Championnat slovaque, Slafkovsky (qui a alors 14 ans) et sa famille se retrouvent en quelque sorte dans un cul-de-sac. 

«Juraj est arrivé à un point où il n’y avait plus rien de viable sur le plan hockey pour lui, en Slovaquie. Il voulait faire du hockey son métier et il avait besoin de meilleures conditions d’entraînement», explique son père. 

Mais bien qu’il soit dominant sur la patinoire, Slafkovsky demeure un enfant. 

«Il ne savait pas cuisiner. Ni faire la lessive», rigole Slafkovsky senior. 

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«Sa mère et moi avons longuement réfléchi et discuté, mais nous en sommes venus à la conclusion, surtout considérant les ambitions de notre fils, qu’il devait partir. Juraj était évidemment d'accord.»

Le choix de la famille s’arrête sur l’Autriche, où l'attaquant abouti au sein de l’Académie de hockey U18 du Red Bull Salzburg.

«Nous avons opté pour cet endroit, car c’est l’un des meilleurs univers sportif d'Europe. Le support et les services destinés aux joueurs sont de premier ordre. Il n'y a probablement rien de mieux sur le continent européen.» 

Rapidement, Juraj s’adapte. 

«Nous l’avons visité quelques fois et répondions à ses questions au téléphone. Tout s’est rapidement mis en place, honnêtement. Il est devenu autonome hyper vite.»

Et au hockey, le costaud patineur est aussi à son aise. Peut-être même trop. 

Après 11 matchs, encore une fois contre des joueurs beaucoup plus âgés que lui, il compte 17 points. 

«Nous nous sommes rendu compte, après quelques semaines, que malgré la qualité des installations autrichiennes, la compétition n’était pas nécessairement au niveau où nous le souhaitions. À cette époque, Salzburg affrontait majoritairement des clubs hongrois et remportait la plupart de ses matchs par plus de 15 buts!» 

Toujours avec l’objectif clair de maximiser ses chances de réussir dans le hockey professionnel, Slafkovsky et sa famille prennent alors une autre décision drastique : un déménagement pour l’adolescent... en République Tchèque, où il pourrait terminer la saison dans un contexte plus compétitif. 

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«Nous connaissions plusieurs personnes là-bas et le club de Hradec Kralove était disposé à l’accueillir», se rappelle Juraj senior. 

Slafkovsky termine avec la meilleure moyenne de points par match de son club en saison et en séries. 

«Il vivait dans un dortoir et fréquentait une école tchèque, précise le paternel. Le tchèque et le slovaque sont deux langues similaires, mais il a quand même dû apprendre quelques notions tchèques».

«Honnêtement, je suis persuadé que cette expérience lui a permis de mieux gérer son arrivée seul à Montréal. Les choix que nous avons pris ont assurément été les bons.»

Après cette campagne, le clan Slafkovsky est approché par le TPS Turku, un club de la Liiga finlandaise. Une nouvelle aventure débute. 

«Il ne m’a pas laissé le choix» 

Après un passage des plus concluants chez les équipes U18 et U20 du TPS, Slafkovsky, qui a maintenant 17 ans, fait ses débuts au sein de l’équipe première (en Liiga) en 2021-2022. 

Mais malgré l’impressionnant curriculum vitae de son nouveau protégé, Jussi Ahokas, l’entraîneur-chef du club, ne lui fait pas de cadeau.

Entre le quatrième et le 18e match de la saison, l'ailier ne compte que quatre duels où il joue plus de 14 minutes. 

«C’est une ligue difficile pour un jeune homme de 17 ans, explique Ahokas au bout du fil. Tu joues contre les meilleurs adultes au pays. Au départ ce n’était pas évident pour lui, honnêtement. Il était très frustré de ne pas produire. C’était une première pour Juraj...»

Vesa Pöppönen / AOP
Vesa Pöppönen / AOP

«Mais il n’a jamais boudé et il a continué à travailler sur ses lacunes pendant et après les entraînements. Vers la fin de la saison, il avait vraiment amélioré son jeu dans les coins de patinoire et en possession de rondelle. Il protégeait beaucoup mieux le disque et coupait au filet avec vigueur. Ses présences étaient donc beaucoup plus longues et concluantes en territoire offensif et il a commencé à produire et... à jouer davantage. Il ne m’a juste pas laissé le choix!»

Le temps de glace de Slafkovsky a finalement été supérieur à 14 minutes lors de 22 de ses 27 derniers duels en Liiga (incluant les séries). Très souvent, il a même franchi la barre des 16 minutes de temps d’utilisation. 

«Il est graduellement devenu un élément important de notre équipe», avance Ahokas. 

Dire que «progresser» fait partie de la vie de Slafkovsky depuis déjà très longtemps n'est pas une invention. Tout ça, vous venez de le lire, est basé sur des faits, sur des histoires qui se sont vraiment produites.  

Maintenant, où se situe le véritable plafond du no 20, dans la LNH? Impossible à dire pour l'instant. 

Mais c'est justement ce qui rend cette sélection si excitante, non? 

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