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Jean Bùi, de «Ru» et «Bellefleur»: comment il est devenu acteur grâce à une offre inattendue

«Bellefleur» est disponible sur la plateforme Crave

Marjolaine Simard

2025-09-18T10:00:00Z

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Jean Bùi nous a touchés en incarnant le père de Kim Thúy dans le film Ru et continue de nous émouvoir dans la série Bellefleur. Derrière son talent se cache le rêve longtemps jugé inaccessible de devenir acteur. Après une dizaine d’années à arpenter les planches et les studios comme danseur, enseignant et chorégraphe, ce fils d’immigrants vietnamiens et père d’un petit garçon savoure aujourd’hui pleinement sa nouvelle vie d’acteur. Rencontre avec un homme d’une gentillesse rare, dont le parcours inspire autant que son jeu.

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Il y a peu de temps, tu ne pensais pas devenir un jour acteur. Peux-tu nous parler de ton parcours?

«Je suis né à Montréal en 1989. J'ai deux grands frères et un petit frère. J’ai d'abord étudié les arts plastiques au cégep de Saint-Laurent, car je rêvais de devenir artiste peintre. Évidemment, ça n’enchantait pas mes parents, qui espéraient me voir embrasser un métier plus prestigieux. Pour les rassurer, je me suis donc inscrit en urbanisme. Reste qu’en parallèle, je me questionnais sur mon corps. J’étais dans la vingtaine et je voulais explorer son plein potentiel. Un jour, je suis tombé sur une phrase de Socrate qui a tout changé: «C’est une honte pour un homme de vieillir sans voir la beauté et la force dont son corps est capable». Ç’a été une révélation. Je me suis dit: «Les études pour un emploi plus prestigieux, je pourrai y revenir plus tard!» J’ai fait du cirque, puis je suis entré en danse contemporaine à l’UQAM. J’avais 23 ans et je n’avais jamais dansé de ma vie.

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C’est fou de penser que tu n’avais jamais dansé avant!

À part dans ma chambre, en cachette, sur les Backstreet Boys. (rires) C’était un intérêt secret. Pourtant, à la sortie de ma formation, j’ai décroché un contrat avec Rubberband. J’ai dansé, tourné et enseigné avec eux pendant près de 10 ans. Mais dans les deux dernières années, je cherchais une porte de sortie, car j’avais accumulé trop de blessures.

As-tu trouvé ta porte de sortie?

Oui, une porte de sortie inespérée. Un jour, j’ai reçu avec étonnement une invitation à auditionner pour le rôle du père dans le film Ru.

Tu n’avais alors aucune expérience de comédien. Sais-tu qui a eu l’idée de te contacter?

Aucune idée. Je crois que ça démontre à quel point il y a peu de comédiens d’origine vietnamienne de mon âge. J’ai 36 ans.

Avais-tu déjà songé à devenir comédien?

Oui, mais c’était pour moi un rêve inatteignable, comme vouloir devenir astronaute. Je n’y croyais pas. Alors quand l’audition est arrivée, c’était un choc, mais une excitation totale. Je l’ai passée, j’ai été choisi... et deux semaines plus tard, je me retrouvais sur le plateau. Tout est allé très vite.

C’est tout de même un gros stress. Comment as-tu vécu ça?

C’était stressant oui, surtout parce que l’histoire rejoignait celle de ma propre famille. Ru, je l’avais lu plus jeune, à une période où je me questionnais sur mon identité. Ça m’avait vraiment marqué. C’était un de mes livres préférés... et voilà que, quelques années plus tard, on me proposait d’incarner un personnage de cette histoire au cinéma. Le poids était énorme, car je portais l’histoire de mes parents. L’aspect jeu devant la caméra me stressait moins, car j’étais habitué à performer avec la danse.

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Ton histoire familiale est très touchante. Comment as-tu vécu le fait de la raconter au cinéma?

L’histoire de Ru est pratiquement la même que celle vécue par mes parents: le camp n’est pas le même, les noms de villes changent, mais le parcours est similaire. Mes parents ont quitté le Vietnam après la guerre par bateau. Ils sont arrivés ici en 1981 et ont tout recommencé à zéro. C’était intense, parfois même effrayant, de porter ça à l’écran. Je voulais que les personnages soient incarnés avec justesse, sans minimiser ce qu’ils avaient traversé, mais j’avais aussi peur de rouvrir leurs blessures. Mes parents parlent peu de cette période douloureuse. J’en ai appris surtout par bribes, en écoutant à gauche et à droite, mais je n’oserais jamais leur demander d’en raconter davantage. Ils ont vu des choses inexplicables je pense.

Photo : Patrick Seguin / TVA Publications
Photo : Patrick Seguin / TVA Publications

Comment ont réagi tes parents quand tu leur as annoncé que tu allais incarner le père de Kim Thúy?

C’est la première fois que j’ai vu leurs yeux briller autant. Mes choix de carrière ne les rendaient pas vraiment fiers... jusqu’à ce moment-là. Là, ils étaient vraiment, mais vraiment heureux.

Après Ru, qu’est-ce qui s’est passé?

J’ai commencé à écouter des séries et des films québécois, alors que je n’en regardais pratiquement jamais avant. Je suis tombé sur Fourchette, la série de Sarah-Maude Beauchesne, et j’ai tellement aimé son écriture que je me suis demandé comment ça se faisait que je ne regardais pas plus de télé québécoise. Quelques jours plus tard, presque par magie, je recevais une demande d’audition pour Bellefleur, son nouveau projet.

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Sebastien Sauvage / TVA Publications
Sebastien Sauvage / TVA Publications

Ton personnage y traverse une épreuve très difficile...

Oui, il perd sa femme, jouée par Marilyn Castonguay, et doit élever seul leurs deux filles. J’ai tout de suite adoré ce rôle. En plus, c’est un couple mixte. Bien que je sois né ici et que je sois Québécois, je porte un bagage vietnamien. Ce couple reflète une réalité qu’on voie trop peu à l’écran, car il n’y a pas beaucoup de Vietnamiens dans le milieu. Plus jeune, je ne voyais jamais de gens qui me ressemblaient à la télé, et ça rendait le rêve de devenir comédien presque impensable. Aujourd’hui, je suis fier de faire partie de cette nouvelle vague avec ce projet-là. 

Ta conjointe est Québécoise; il y a un parallèle à faire entre ta vie personnelle et la série Bellefleur...

C’était encore plus beau pour moi d’incarner Minh, parce que je pouvais mettre une part de ma réalité dans ce personnage. D’ailleurs, Minh est aussi mon prénom vietnamien — mon nom complet est Minh Thuan Jean Bùi. Fait amusant: je portais aussi ce prénom dans Ru. Dans la vraie vie, mon amoureuse s’appelle Marie-Soleil. On a un petit garçon, Arthur, qui a cinq ans et qui entre à la maternelle cet automne. On est très excités.

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Photo : Patrick Seguin / TVA Publications
Photo : Patrick Seguin / TVA Publications

Ta conjointe évolue-t-elle aussi dans le milieu des arts?

D’une certaine façon, oui. Elle est art-thérapeute. On s’est rencontrés au cégep en arts plastiques. C’est une longue histoire d’amour. Tous les deux, on rêvait d’être peintres, et la création fait encore partie de notre quotidien. À la maison, on peint, on dessine, on sculpte même avec Arthur. Quand il avait six mois, on avait déroulé une grande toile dans le salon avec des pots de peinture autour... et il a peint des heures durant! C’est un petit artiste dans l’âme.

Qu’est-ce que t’a apporté la paternité?

Ça m’a appris à mieux me comprendre, surtout en voyant Arthur faire des choses qui me rappellent ma jeunesse. Ça m’a également beaucoup rapproché de ma mère, avec qui je parle de ma propre enfance. Elle me dit parfois: «Tu étais exactement comme lui!» Je proteste en lui disant: «Non, j’étais beaucoup plus calme!» et elle réplique: «Tu étais comme lui à la puissance cinq!» (rires) Avoir Arthur me permet de reconnecter avec mon passé, de redécouvrir des souvenirs oubliés, et surtout d’apporter une légèreté à ma vie.

Parle-nous de tes projets...

Dans la deuxième saison de Bellefleur, mon personnage reprend peu à peu goût à la vie. Il songe même à retomber en amour. Je joue aussi un tout petit rôle, Mario, dans L’indétectable et, dans la saison 3 de Bête noire, j’incarne David, un agent de la Sûreté du Québec, aux côtés de Sophie Cadieux. Travailler avec la réalisatrice Mariloup Wolfe est un rêve! J’ai grandi en regardant Ramdam; c’était mon premier vrai lien avec la télé québécoise. Je joue également dans Le petit panier à roulettes, un court métrage sur une famille vietnamienne, où j’incarne un père désillusionné. Parallèlement à tout ça, j’enseigne la danse, je fais du coaching et de la chorégraphie. Mais ce qui me fait vraiment vibrer en ce moment, c’est le jeu.

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