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J’ai vécu le trip sportif de ma vie au Michigan Stadium

110 000 fans fous, du bourbon sur les crêpes et des Américains qui s’haïssent: retour sur une journée mémorable

Photo portrait de Stéphane Cadorette

Stéphane Cadorette

2023-11-26T22:30:00Z

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ANN ARBOR, Michigan | Mon métier m’a donné l’immense privilège de couvrir 11 Super Bowl sur place, des matchs de la LNH en séries éliminatoires et d’autres événements sportifs de grande envergure. Rien n’égale toutefois la dose d’émotions fortes et la contagieuse folie de la plus grande rivalité sur la scène du football entre Ohio State et Michigan, dans le plus gros stade en Amérique, surchauffé par 110 615 spectateurs. Récit d’une journée mémorable...

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Il faut le vivre pour saisir la pleine démesure qu’un tel événement représente. J’en fais donc ma mission personnelle de vous plonger avec moi au cœur de ce choc impliquant deux équipes qui vivent pour ce duel 365 jours par année et qui se présentaient à Ann Arbor, au Michigan, avec des fiches immaculées de 11-0. 

Les partisans des Wolverines du Michigan ont envahi le terrain immédiatement après la victoire et ont célébré sur place malgré l’annonceur maison qui les suppliait de quitter.
Les partisans des Wolverines du Michigan ont envahi le terrain immédiatement après la victoire et ont célébré sur place malgré l’annonceur maison qui les suppliait de quitter. Stephane Cadorette

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Le rêve de remporter en janvier le championnat national plane en trame de fond de cette rivalité annuelle qui remonte à 125 ans. Une tension additionnelle est palpable en raison d’allégations de vols de signaux qui pèsent contre l’Université du Michigan. Les Buckeyes d’Ohio State, qui accusent l’ennemi de tricherie crasse, et les Wolverines du Michigan, qui se disent persécutés. Tous les ingrédients étaient réunis pour un formidable duel, qui a tenu en haleine un stade survolté jusque dans les derniers instants.

Mais avant d’en arriver à la conclusion grandiose, commençons par le début pour vous faire saisir toute l’ampleur d’une telle journée...

La folie dès l’aube

Au son du réveille-matin, à 5h30, je me dis que je suis certainement dérangé de procéder au dur lever du corps quand la ville est plongée dans l’obscurité, pour un match à midi.

Je m’assume et j’enfile toutes les couches d’oignon essentielles pour une bonne journée au grand air du Michigan, où la température est à peine plus clémente que chez nous. 

Peu après 6h, Uber m’amène vers le mythique Michigan Stadium. Ce temple rassemblera quelques heures plus tard plus de 100 000 personnes pour un 315e match de suite, soit une séquence qui perdure depuis plus de 45 ans.

Loin du fil d’arrivée, un interminable bouchon se forme. C’est difficile à croire pour cette petite ville de 124 000 habitants, qui prend des airs de capitale mondiale du football en cette journée spéciale. Des véhicules à n’en plus finir s’entassent sans bouger et je me dis que finalement, je n’étais pas si timbré de me lever aux aurores.

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C’est complètement bloqué de partout, je remercie le chauffeur et je lui dis que je ferai le reste du trajet d’une trentaine de minutes à pied. Pas le temps de niaiser, comme dirait l’autre.

Tailgates à perte de vue
Les fans des Wolverines ont des accoutrements variés.
Les fans des Wolverines ont des accoutrements variés. Stephane Cadorette

À force de marcher, tout à coup, j’aperçois un petit stationnement d’où émanent des odeurs de bacon fumé. C’est parti, un premier tailgate! Puis un autre et un autre et un autre et toujours un autre. C’est littéralement à perte de vue que s’étale cette surabondance de saucisses, côtes levées et autres beef briskets qui égayent les papilles.

Le spot ultime pour les tailgates aux abords du Michigan Stadium, c’est en plein sur le golf d’Ann Arbor. Des milliers de véhicules se stationnent directement sur la pelouse de ce club plus qu’abordable pour le golf, qui semble presque une vocation secondaire. À 75$ l’emplacement pour le tailgate, le club pourra certainement réparer ses verts au printemps...

Qui dit tailgate dit glacières de bières, mais il y a plus. Un sympathique personnage du nom de Scott Moore prépare quant à lui un bar plus que complet avec une panoplie d’alcools variés. Je l’aborde et sur-le-champ, il m’implore chaleureusement de goûter un shooter d’un bourbon à l’érable qu’il affectionne particulièrement.

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«Le taux d’alcool est à 60%, mais c’est tellement doux. Tu pourrais même en mettre sur tes crêpes», me lance-t-il.

Sur les crêpes c’est non, mais puisque je suis investi de la mission de vous plonger au cœur de l’aventure, j’accepte. Je me sens déjà plus réveillé.

Tôt en matinée, Scott Moore s’apprêtait à déboucher le champagne et nous a offert un bourbon BSB dans son bar drôlement bien garni.
Tôt en matinée, Scott Moore s’apprêtait à déboucher le champagne et nous a offert un bourbon BSB dans son bar drôlement bien garni. Stephane Cadorette
Pas que des ennemis

Partout, des chants sont entonnés. Les plus retentissants sont certainement les «Fuck Ohio!» que lancent joyeusement les fans de Michigan à ceux d’Ohio State, forcément beaucoup moins ombreux, qui défilent.

D’ailleurs, plusieurs arrivent à cohabiter gentiment, malgré la rivalité. «On a les amis qu’on a, personne n’est parfait», me lance en riant Markus Henne, aux abords d’une ambulance modifiée qu’il a renommée Mbulance, avec le fameux M du Michigan.

«Pendant quelques heures, on se tolère avec nos différences et on s’agace, mais parfois, ça devient plus sérieux», note-t-il.

L’un de ses amis de la même allégeance m’aborde, un tantinet éméché. «Si l’envie de pisser te prend, tu peux te laisser aller sur lui», me balance-t-il en pointant son complice dans le camp rival d’Ohio State.

C’est probablement signe qu’il est temps de mettre le cap sur le stade.

Puisqu’il le faut, certains fanatiques d’Ohio State et de Michigan arrivent à bien coexister.
Puisqu’il le faut, certains fanatiques d’Ohio State et de Michigan arrivent à bien coexister. Stephane Cadorette
Vers le stade

Mine de rien, le temps file et l’appel du football se fait sentir. Les trottoirs pour traverser la rue débordent de monde comme c’est pas possible. Même les policiers affectés à la circulation se prêtent au jeu en criant quelques «Go Blue!» qui soulèvent les acclamations.

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On sent que les esprits s’échauffent. Un partisan tout de rouge vêtu invective un supporteur des Wolverines. Il le traite de tous les noms en référant à la partie de l’anatomie humaine où le soleil ne brille pas. Ça promet!

C’est une saisissante marée de bleu et jaune qui déferle vers les estrades. Plus de 30 minutes avant le botté d’envoi, tout le monde est debout et va le rester jusqu’à la fin du match. Personne, mais alors là personne, ne s’assoit ne serait-ce qu’un instant pendant les 3h30 que dure la rencontre. Pas question de se reposer les jambes, on ne déroge pas aux traditions.

Stephane Cadorette
Stephane Cadorette
Un duel à la hauteur

L’ambiance est absolument incomparable à tout autre sport. Les fanfares des deux équipes en mettent plein les oreilles. Les étudiants et tous les autres qui embarquent dans leur délire sont bruyants, festifs, bien en vie. Les tambours martèlent, les cuivres s’énervent et les cymbales surenchérissent, pendant que tous lèvent le poing pour suivre le rythme qui fait bourdonner les oreilles. Les spectateurs entassés ne font qu’un et s’époumonent. Cette énergie juvénile est enivrante.

Sur le terrain, après quelques possessions infructueuses, l’impasse persiste et le demi défensif des Wolverines Will Johnson sème l’émoi en interceptant une passe en zone ennemie. Quatre jeux plus tard, c’est l’euphorie quand Blake Corum ouvre la marque avec un touché sur un quatrième essai.

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Le fameux chant «Hail to the Victors», appuyé par la fanfare, témoigne d’un bonheur collectif orgasmique, gonflé à la puissance 1000 aux stéroïdes. Oui, c’est fou à ce point!

Une fin euphorique

Pendant tout le reste de la partie, les deux rivaux s’échangent la politesse et la tension ne cesse de monter. Avec 1 min 05 s à écouler, les Buckeyes, qui tiennent ici le rôle des méchants visiteurs, tirent de l’arrière 30-24 et reprennent le ballon pour la séquence décisive.

L’attaque progresse rapidement et tout le monde dans la place se méfie du redoutable receveur Marvin Harrison Jr, qui sera l’un des choix au repêchage de la NFL les plus convoités de la prochaine cuvée. 

La nervosité est palpable et les hurlements fusent de partout. Harrison semble se détacher de son couvreur et son quart-arrière le vise. Au dernier instant, le demi défensif Rod Moore s’impose en plongeant pour intercepter le relais et assurer la victoire aux Wolverines.

Rod Moore est certainement devenu un héros qui s’inscrira dans la légende des Wolverines en raison de son gros jeu en fin de match.
Rod Moore est certainement devenu un héros qui s’inscrira dans la légende des Wolverines en raison de son gros jeu en fin de match. Getty Images via AFP
Scène surréaliste

S’il y avait eu un toit sur le Michigan Stadium, il aurait assurément explosé. Les partisans s’enlacent, s’embrassent, sautent, célèbrent comme si leur vie en dépend. Dès le dernier sifflet, les partisans bondissent de leur place et envahissent le terrain par milliers dans une extase jubilatoire.

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C’est une tradition au football universitaire au terme d’un duel aussi capital, qui n’a pas de commune mesure dans d’autres sports. Positionné derrière la zone des buts, même avec un bon billet, on ne peut que constater l’étendue du tsunami qui déborde pour créer un merveilleux chaos.

Le tube des Killers Mr. Brightside retentit dans les haut-parleurs et les supporteurs chantent les paroles à l’unisson dans une assourdissante vague d’émotions. Quiconque ne se retrouve pas le corps envahi de frissons devrait immédiatement aller faire vérifier ses signes vitaux. 

C’est toute la beauté du sport étudiant à son meilleur. En étant impliqués dans des événements d’une telle envergure, ces jeunes ne peuvent faire autrement que de devenir grands, que je me dis en quittant le stade. Des heures plus tard, à l’hôtel, j’ai encore les tympans qui battent au rythme des élans frénétiques des fanfares et les Let’s Go Blue me résonnent dans les oreilles.

Je ne compte plus les moments d’émotions fortes que le monde du sport m’a fait vivre. Celui-là se classe assurément en haut de la liste. Ce n’est même pas proche d’être serré.

La journée émotive au Michigan Stadium s’est terminée avec des célébrations mémorables sur le terrain.
La journée émotive au Michigan Stadium s’est terminée avec des célébrations mémorables sur le terrain. Getty Images via AFP

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