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J’ai couru avec un gars qui court à la place des autres pour les faire bien paraître

Félix Léonard s’adonne à la course à pied et il a décidé d’offrir ses services comme jockey Strava à ceux qui veulent récolter les statistiques sans courir.
Félix Léonard s’adonne à la course à pied et il a décidé d’offrir ses services comme jockey Strava à ceux qui veulent récolter les statistiques sans courir. PHOTO FOURNIE PAR FÉLIX LÉONARD
Photo portrait de Stéphane Cadorette

Stéphane Cadorette

2025-08-23T04:00:00Z
2025-08-23T12:44:39Z

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Imaginez un monde où, sans verser la moindre goutte de sueur et sans même quitter votre divan, vos amis vous prennent quand même pour le meilleur coureur en ville. Voyons donc? vous dites-vous. C’est pourtant bel et bien une réalité.

Commençons par le début pour les plus néophytes. Strava, c’est une plate-forme à la Facebook où chaque utilisateur enregistre ses performances, qu’il s’agisse de courses, de sorties à vélo ou d’entraînements de toute sorte.

Sa popularité ne se dément pas avec 150 millions d’abonnés dans 185 pays. Comme sur d’autres réseaux sociaux, il faut vite montrer à tout le monde que tout va bien et que la vie est belle.

En Europe, la tendance des jockeys Strava est donc née. Qu’est-ce que ça mange en hiver, un jockey Strava? Des kilomètres de course pour embellir la réalité d’usagers qui n’ont pas le temps, l’intérêt ou la volonté pour courir, mais qui souhaitent tout de même vivre l’euphorie des félicitations liées à leurs supposées performances.

Une annonce typique de jockey Strava sur Facebook.
Une annonce typique de jockey Strava sur Facebook. CAPTURE D’ÉCRAN FACEBOOK

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Bref, André ne veut pas courir, mais Anthony court pour lui et André récolte la gloire sur son Strava en payant Anthony. Anthony transmet ses données à André, qui les affiche, et le tour est joué. On est rendu là!

N’est-ce pas la quintessence de la superficialité de notre époque? Tentons d’y voir plus clair...

Une course avec un jockey

En tant que jockey Strava, Félix Léonard préfère ne pas juger ceux qui peuvent demander que quelqu’un coure à leur place dans le but de bien paraître.
En tant que jockey Strava, Félix Léonard préfère ne pas juger ceux qui peuvent demander que quelqu’un coure à leur place dans le but de bien paraître. PHOTO STÉPHANE CADORETTE

Pour comprendre un phénomène qui m’apparaît incompréhensible, j’ai décidé de tendre quelques perches à des jockeys Strava au Québec.

Premier constat: ça existe vraiment! Deuxième constat: il semble que cette tendance n’a pas encore frappé de plein fouet chez nous.

Dans quelques annonces sur Marketplace, on m’a répondu qu’on ne voulait pas être identifié.

Heureusement, il y a Félix Léonard, un coureur amateur qui s’entraîne en vue du Marathon de Québec en octobre et qui a accepté de venir jaser de sa vision des jockeys Strava en courant avec moi.

Félix se disait que, quitte à s’entraîner, aussi bien gagner quelques dollars en proposant d’échanger ses statistiques contre de l’argent. Par chance, ce chargé de projet en informatique ne misait pas sur ce deuxième emploi pour se concocter une retraite dorée, puisqu’il n’a eu aucune réponse à ce jour en 12 semaines.

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Attention, toutefois, son annonce a vite fait sensation. Lorsqu’il a publié un soir avant de sauter au lit, il ne s’attendait à rien. Le lendemain, au lever, devant son café, il a constaté que l’annonce avait été vue 1500 fois. En une semaine, il en était à 10 000 vues.

«J’ai énormément de gens qui m’ont contacté directement. J’ai reçu environ 200 messages, où on me demandait si ça marchait. Je n’ai pas fait d’étude de marché, c’est peut-être mon prix qui est trop élevé!» a souri celui qui facture 2$ le kilomètre pour les 10 premiers kilomètres, 3$ pour les kilomètres de 10 à 15 et un tarif progressif au-delà de cette distance. Sa limite personnelle? Il jure sur la Bible que jamais il ne refilerait ses statistiques à quelqu’un d’autre dans le cadre d’une course chronométrée officielle.

Ne pas juger

La course à pied gagne de plus en plus d’adeptes, comme on le voit ici au Marathon de Montréal.
La course à pied gagne de plus en plus d’adeptes, comme on le voit ici au Marathon de Montréal. Photo Agence QMI, MARIO BEAUREGARD

Félix se dit conscient que l’initiative peut choquer. Certains lui ont dit que, s’il aidait quelqu’un à tricher en gonflant artificiellement ses statistiques, ça ferait de lui un tricheur.

D’autres diront que cette tendance est l’illustration parfaite de la société du paraître, le comble de la paresse, le summum de l’artificiel.

Félix, qui n’a aucune malice, ne voit pas les choses de cette façon.

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«Il y a un engouement généralisé envers la course à pied. Est-ce qu’il y a des gens qui ont besoin d’éliminer des complexes ou de montrer à d’autres qu’ils sont dans le coup pour être plus acceptés socialement? Ça peut être simplement ça aussi. Il ne faut pas envoyer de roches à ces gens-là.

«Je ne juge absolument pas la personne et je n’ai pas à le faire. J’offre un service et je ne veux pas savoir dans quel objectif cette personne-là aurait besoin de ce service. Je suis qui pour juger? Les gens ont un miroir et ils n’ont qu’à faire leur état de conscience eux-mêmes», m’a-t-il expliqué entre quelques enjambées.

Ils ne le crieront pas sur les toits, mais il y a aussi ceux qui, de midi à 13h, ont dit à monsieur ou à madame qu’ils partaient courir, mais qui, en fait, se trouvaient avec un autre monsieur ou une autre madame... Les possibilités sont infinies!

Un laboratoire social

CAPTURE TVA ARCHIVES ÉDITION 2021
CAPTURE TVA ARCHIVES ÉDITION 2021

À la base, Félix a constaté la popularité de cette tendance en Europe et a décidé de tenter la chose ici. C’était en quelque sorte son laboratoire social.

«Ce que je vois, c’est que ça fait discuter et ça ouvre le débat éthique. C’est tant mieux qu’on parle de nos valeurs sociales et culturelles par rapport à l’honnêteté et la pression de performance», insiste-t-il.

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En effet, l’exercice permet de soulever des questions importantes. Jusqu’où les gens peuvent-ils aller pour épater leur entourage? Est-ce que des applications sportives comme Strava entraînent un stress qui n’a pas lieu d’être?

«Il ne faut pas démoniser non plus», plaide Félix.

«Strava me permet de garder le cap et me fait constater mes avancées sur le plan métrique. C’est tout. Si tu rentres sur Strava parce que tu as un déséquilibre et que cette vitrine te donne l’espoir d’aller chercher l’admiration de tes pairs, c’est là qu’il y a un problème.»

Après notre course, la discussion a continué un bon moment. Très analytique et ouvert, Félix en vient même à se questionner, malgré ses bonnes intentions, sur sa démarche.

«Pour l’instant je n’ai pas eu de client... donc je dors bien! Peut-être que la journée que quelqu’un va vraiment solliciter mes services, je vais me remettre en question», réfléchit-il.

C’est justement la meilleure nouvelle dans tout ça. Cette journée n’est pas encore arrivée.

Pour faire parler le boss

Dans les différentes annonces de jockeys Strava que l’on trouve en ligne, on ne passe pas par quatre chemins pour décrire l’offre de service proposée. «Besoin d’impressionner votre boss, faire taire un collègue ou simplement briller sans transpirer? Laissez-moi enfiler vos runnings», propose l’un d’entre eux en spécifiant «je ne pose pas de questions, je cours».

Les offres de jockey Strava ne passent pas par quatre chemins.
Les offres de jockey Strava ne passent pas par quatre chemins. CAPTURE D’ÉCRAN FACEBOOK

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Parti d’une blague

Le pire dans toute cette histoire de jockeys Strava, c’est que le phénomène est apparemment parti d’une simple blague. Un abonné indonésien du réseau social X a lancé l’idée en mars 2024 d’un service de jockey Strava en utilisant une image de parcours, non pas de l’application, mais du jeu vidéo Grand Theft Auto. Quatre mois plus tard, sa blague avait été vue par plus de 900 000 personnes et avait été relayée plus de 2500 fois. Quelqu’un, quelque part, a ensuite mis à exécution l’idée pour vrai.

Repérer les fausses courses

Différentes publications de course à pied prennent le dossier des jockeys Strava très au sérieux. Par exemple, The Running Week a publié un guide pour aider à «identifier les tricheurs sur Strava». Évidemment, on y suggère de remarquer si un chrono détonne particulièrement des habitudes d’un coureur. Une course au rythme très inconstant (un kilomètre en cinq minutes et un autre en huit minutes) peut aussi être louche.

Des sites dédiés

Si la tendance des jockeys Strava ne semble pas percer pour le moment au Québec, c’est un autre univers en France. À plus forte raison, certains sites web sont entièrement dédiés à cette proposition de courir pour les autres, comme Jog for me. Sur ce site, un client publie une demande de mission jogging, un jockey l’accepte et la réalise, puis le client valide l’activité. L’objectif est clair: «Soutiens des jockeys passionnés qui adorent courir pour les autres et atteins tes objectifs Strava sans transpirer», lit-on. En moins de deux semaines après le lancement, il y avait près de 100 inscriptions.

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