Jacques Rougeau c. Pierre-Carl Ouellet: 30 ans déjà


Patric Laprade
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Le Québec a toujours aimé les batailles entre locaux. Alors, lorsque le 21 octobre 1994, il y a 30 ans aujourd’hui, la World Wrestling Federation présente un spectacle au Forum de Montréal mettant en vedette le populaire Jacques Rougeau, dans son dernier match en carrière, face à son ancien partenaire, Pierre-Carl Ouellet, tout le Québec sait que cet événement sera un succès. Tout le Québec, sauf Pat Patterson, Vince McMahon et la WWF!
Pour bien comprendre le succès de ce combat, il faut en faire sa genèse.
Après avoir fait ses débuts réguliers avec la WWF en 1986 en équipe avec son frère Raymond et après avoir campé le personnage du Mountie, cette police montée canadienne, Jacques Rougeau avait pris une pause de la WWF à l’automne 1992.
Puis, le 10 avril 1993, Rougeau fait un retour à la lutte, mais à Porto Rico. Sur le même spectacle se trouve un autre Québécois, Carl Ouellet, luttant sous le nom de Killer Karl Wallace. Originaire de la Rive-Sud de Montréal, Ouellet avait fait ses débuts à la fin des années 1980 et avait surtout connu du succès en Europe et en Afrique.
Ouellet et Rougeau se rencontrent donc pour la première fois et après avoir vu le match et le CV de Ouellet, Rougeau est fort impressionné, au point de dire à son compatriote qu’il allait lui trouver un emploi avec la WWF.
Ouellet est cependant sceptique, jusqu’à ce que Rougeau appelle Vince McMahon directement de Porto Rico. Après lui avoir vanté Ouellet, McMahon répond à Jacques qu’il va donner un essai à Carl en Caroline du Sud. Les agents de la WWF aiment ce qu’ils voient de Ouellet et quelques semaines plus tard, Rougeau l’appelle pour lui faire savoir qu’il va effectivement faire ses débuts à la WWF, en équipe avec lui.
Selon ce que Jacques dira à Ouellet, McMahon lui aurait demandé s’il s’entendait assez bien avec lui pour en faire son partenaire, ce à quoi Jacques aurait répondu par l’affirmative. Selon d’autres, le ticket de retour à la WWF pour Rougeau passait par la division par équipe et ce dernier croyait avoir trouvé le bon partenaire en Ouellet.
Après avoir tergiversé avec quelques noms, les deux s’entendent sur les Quebecers. Rougeau devient Quebecer Jacques et Ouellet, Quebecer Pierre.
«La WWF trouvait que Carl ne faisait pas assez Québécois, explique Ouellet. Jacques est un nom très québécois, mais Carl fait plus anglophone. Comme le vrai prénom de Pat Patterson est Pierre, j’imagine que c’est de là que c’est venu.»
Toutefois, Rougeau tient à ce que Ouellet garde son identité. Alors, lorsque les journaux au Québec parlent d’eux, Ouellet devient Pierre-Carl Ouellet, un nom qui restera. Encore aujourd’hui, plusieurs amateurs croient que Ouellet se prénomme Pierre-Carl!
Champions par équipe rapidement
Le 6 juillet 1993, les deux Québécois font leur début en équipe lors d’un enregistrement pour la télévision à Wilkes-Barre, face au duo composé de Rich Meyers et Tony Webb. Après quelques courts combats à la télévision et dans des événements non télévisés, les Quebecers affrontent les champions par équipe de la WWF, les frères Rick et Scott Steiner, le 13 septembre 1993, à New York.
À peine deux mois après leur début, Rougeau et Ouellet remportent les titres par équipe, lors de la 31e édition de la nouvelle émission de la WWF, Monday Night Raw.
Jacques profite alors non seulement de son nom, mais aussi de la relation qu’il a tissée avec plusieurs membres de la colonie artistique et du monde journalistique pour médiatiser la nouvelle au Québec. Celle-ci se répand comme une traînée de poudre partout dans les médias.
En parallèle, le duo défend ses titres un peu partout, dont le 26 novembre 1993, au Forum de Montréal, dans l’un des nombreux matchs revanche entre les deux équipes. Le spectacle attire 13 800 spectateurs, la plus grosse foule au Forum depuis 1989, alors que Dino Bravo avait affronté Hulk Hogan.
WrestleMania X: la raison qui pousse Rougeau à la retraite
Étant heels, le duo remporte souvent ses combats en trichant ou perd par le biais d’une disqualification. Toutefois, les patrons de la WWF promettent à Jacques et Carl une grosse victoire, c’est-à-dire une victoire par tombé, dans le milieu de l’arène, lors de la dixième édition de WrestleMania, présentée au prestigieux Madison Square Garden de New York.
Mais le tout tourne au vinaigre.
«La journée de WrestleMania, vers 15h ou 16h, Pat Patterson vient nous voir pour nous dire qu’il a une bonne et une mauvaise nouvelle pour nous autres, raconte Ouellet. La bonne c’est qu’on ne perdait pas nos titres, mais la mauvaise c’est qu’on perdait par compte à l’extérieur face à Men on a Mission. Jacques était vraiment fâché.»
Rougeau avait eu maille à partir avec la WWF pour d’autres raisons plus tôt dans l’année et combiné à ce qu’il considère comme un affront, il ne veut plus continuer son association avec la compagnie. Ouellet se souvient très bien des paroles de Jacques quelques heures avant leur match à WrestleMania.
«Il m’a dit qu’on allait donner notre démission, mais qu’on allait être professionnel. Qu’on allait leur donner trois mois de préavis, qu’on allait se faire battre partout pendant trois mois et qu’après, on s’en irait à la WCW.»
Mais ce scénario n’enchante pas Ouellet.
«Ça m’avait pris un an pour me placer les pieds, je ne voulais pas recommencer à zéro. Et je n’avais pas le goût de travailler pour la WCW, j’avais toujours été un fan de la WWF et c’est là que je voulais travailler. Jacques, c’était différent. Il avait travaillé avec les Kevin Sullivan, Terry Taylor, Hulk Hogan, tous des gars qui étaient là-bas. Pas moi. Alors j’ai dit à Jacques que je ne donnerais pas ma démission et que j’étais pour rester avec la WWF.»
Un scénario bien préparé
C’est alors que Jacques a l’idée de prendre sa retraite.
On prépare donc le tout le 26 avril 1994, à Raw, alors que les Headshrinkers, Fatu et Samu, remportent les titres par équipe. Les deux Samoans profitent d’une bévue de leurs adversaires pour l’emporter. En effet, Ouellet a frappé Rougeau par inadvertance, permettant à Fatu de faire son saut du troisième câble pour ainsi battre Jacques et procurer la victoire, et les titres, à son équipe.
Puis, le 25 juin 1994 au Forum, un match revanche a lieu entre les deux tandems. En pleine période où le souverainisme bat son plein au Québec et au lendemain de la fête de la St-Jean-Baptiste, les Quebecers arborent une chemise aux couleurs du drapeau du Québec devant les 12 248 personnes présentes sur place.
Et alors qu’ils semblaient sur le point de remporter le championnat à nouveau, Jacques se fait battre par un petit paquet. Blâmant Rougeau pour les deux défaites, Ouellet, en compagnie de leur gérant Johnny Polo (qui deviendra Raven à l’ECW) tabasse, à la surprise générale, le pauvre Rougeau. On poussera le tout jusqu’à faire sortir Rougeau sur une civière, devant les yeux de son frère Raymond.
La table est donc mise pour le combat de retraite de Jacques Rougeau contre son ancien partenaire, prévu pour le vendredi 21 octobre 1994 au Forum.
La WWF n’y croit pas
Le 9 août, une grande conférence de presse, animée par Raymond Rougeau, est organisée à l’hôtel Westin de la rue Saint-Antoine à Montréal afin d’officialiser le match. Vince McMahon lui-même débarque à Montréal. Killer Kowalski, Bob Langevin, Yvon Robert fils et bien entendu, Jacques Rougeau Sr, y sont tous, représentant ainsi le passé glorieux de ce sport-spectacle au Québec.
Rougeau raconte aux médias qu’il prend sa retraite parce qu’il est fatigué d’être aussi souvent sur la route et qu’un divorce l’attendait s’il continuait. Il reviendra à la lutte deux ans plus tard et prendra d’autres retraites au cours de sa carrière, mais à ce moment précis, Ouellet croit que Rougeau en a fini pour de bon avec la lutte.
«Je l’ai vraiment cru, avoue Carl, trente ans plus tard. Il avait commencé à faire les sports à CKOI, je pensais qu’il allait débuter une autre carrière. Il avait l’air écœuré de toute la politique. Il avait l’air d’avoir son voyage !»
Reconnaissant l’importance du nom Rougeau pour la lutte au Québec, McMahon prend la parole et dit qu’il souhaite que la soirée d’adieu de Jacques soit quelque chose de vraiment spécial. Cependant, personne dans l’état-major de la WWF, incluant le bras droit de McMahon, le Québécois Pat Patterson, n’y croit vraiment.
«Personne dans l’office ne s’attendait à ce que ça fonctionne, se souvient Ouellet. Ils s'attendaient à avoir 6 000 ou 7000 personnes. Je me souviens d'avoir croisé Pat Patterson et il m’avait dit que ça ne marcherait pas notre affaire.»
Pourtant, certains baromètres indiquaient le contraire. Chaque fois que les Quebecers avaient défendu les titres à Montréal, les foules étaient plus nombreuses. De plus, la rivalité entre Dave Hilton et Mario Cusson à la boxe, celle entre Dino Bravo et Ricky Martel à la lutte et celle entre les Canadiens et les Nordiques au hockey étaient de parfaits exemples que des Québécois qui s’affrontent dans un gros événement vont attirer l’attention des amateurs.
Merci aux Canadiens et aux Expos!
Mais comme si ce narratif n’était pas suffisant, une parfaite tempête allait tomber sur le monde du sport.
Deux jours après la conférence de presse, le syndicat des joueurs du baseball majeur annonce une grève indéterminée, alors que les Expos de Montréal sont premiers de leur division et ont de fortes chances de participer à une première série mondiale. Le 14 septembre, la saison et les séries seront officiellement annulés. Puis, le 1er octobre, un peu moins de trois semaines avant le match, la LNH annonce un lock-out. La saison ne reprendra qu’en janvier.
Sans les performances de fin de saison des Expos et sans le début de saison des Canadiens, les pages sportives des journaux, les lignes ouvertes des stations de radio et les bulletins de sports des stations de télévision ont peu de choses à se mettre sous la dent, permettant de donner presque toute leur attention à la lutte professionnelle.
Une promotion à faire fâcher Mario Tremblay!
Jacques Rougeau part le bal en livrant des commentaires au Journal de Montréal.
«Ouellet m’a manqué de respect. Je ne peux pas lui pardonner ses commentaires selon lesquels je suis fini et que c’est lui qui faisait toujours le travail dans nos combats par équipe.»
Ouellet réplique dans le même journal.
«C’est du Rougeau tout craché. Il semble convaincu qu’il peut tout faire et que lui seul connaît de lutte.»
Du bonbon pour les amateurs. Et quand ce n’est pas dans les journaux, c’est à la radio que la rivalité se poursuit.
«Mario Tremblay et Pierre Trudel à CKAC nous avaient consacré leur émission, Les Amateurs de Sports, raconte Ouellet. Vince McMahon lui-même avait appelé. Jacques a dit quelque chose, je l’ai poussé et j’ai quitté le studio en furie. Tremblay avait essayé de me ramener, il me disait de ne pas partir de même ! Je pense que Trudel et Tremblay nous en veulent encore d’avoir fait un spectacle et de leur avoir fait croire à notre histoire durant leur émission !»
Une victoire sur toute la ligne
La promotion du combat fonctionne tellement bien que le soir du spectacle, ce sont 16 843 personnes qui se présentent au Forum de Montréal, la dernière fois qu’une foule aussi nombreuse franchira les tourniquets du Forum pour y voir de la lutte professionnelle.
Rougeau, accompagné par son frère Raymond, fait son entrée sur la chanson «We are the champions» du groupe Queen. Mais il n’a pas le temps d’enlever sa robe de chambre que Ouellet l’attaque sous les huées de la foule. L’ambiance est à son paroxysme lorsque Ouellet pousse Rougeau sur l’arbitre Tim White. Il tente un tombé pendant que la foule scande le nom Rougeau, mais ce dernier soulève son épaule à la dernière seconde. Et comme il fallait le prévoir, Rougeau renverse un marteau-pilon afin d’en appliquer un lui-même à son adversaire, pour ainsi remporter le combat.
«Une heure après le dernier combat, de deux à trois mille spectateurs bloquaient la rue Maisonneuve, comme par un soir de Coupe Stanley», explique Bertrand Raymond dans le Journal de Montréal, le lendemain matin.
Ouellet: encore reconnaissant de ce combat
Rougeau et Ouellet seront les derniers Québécois à s’affronter dans un combat final dans l’enceinte du vénérable Forum de Montréal. Et il faudra attendre près de 20 ans afin d’en voir deux autres, Kevin Owens et Sami Zayn, faire de même à Montréal.
Trente ans plus tard, qu’est-ce que Ouellet retient de ce combat ?
«Ah, écoute, 30 ans plus tard, j’ai une fierté d'avoir fait ce spectacle-là. C’était vraiment cool pour moi. Ça m’a permis de me faire connaître davantage. On parlait de nous dans des heures de grande écoute, on a fait la page frontispice des journaux, la une des nouvelles de sports, c’était quelque chose de gros. C’était surréel d'avoir l'attention des Canadiens de Montréal, l'attention des Expos, l’attention des premières places dans les nouvelles. Ce match-là a énormément contribué à la popularité que j’ai eue par la suite, à me faire connaître du public et des médias. C’est l’un des matchs les plus importants de ma carrière.»