Honte (encore) à Hockey Canada qui boude un bijou québécois


Jean-Nicolas Blanchet
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Imaginez un hockeyeur québécois qui, comme recrue dans la LHJMQ, terminait meilleur pointeur au Canada et remportait le titre du joueur le plus utile au pays... mais qui n’était ensuite pas repêché dans la LNH ou invité par Équipe Canada.
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Pire encore, que le dépisteur d’Équipe Canada n’ait jamais cru pertinent de se déplacer pour voir ce joueur en action.
Ça brasserait au Québec.
Pourtant, c’est pas mal ce qui s’est produit, mais dans le hockey féminin, avec l’attaquante Gabrielle Santerre.
C’est démentiel ce que la jeune femme de 21 ans a réalisé la saison dernière avec les Gaiters de Bishop’s, à sa première année: 45 points en 25 matchs. Tout ça après avoir complètement dominé le circuit collégial québécois pendant deux ans, avec 108 points en 57 matchs.
Aucune des joueuses des 25 équipes de la ligue universitaire canadienne n’est arrivée proche de Santerre l’an passé, sauf celle qui jouait sur son trio à Bishop’s, Maude Pépin, qui a fait huit points de moins. Je rappelle que Gabrielle était une recrue. Elle affrontait donc des joueuses souvent quatre ans plus âgées.
Première historique
Évidemment, elle a été nommée recrue de l’année, mais aussi joueuse la plus utile au pays. C’est la première fois dans l’histoire du sport universitaire canadien qu’un athlète reçoit ces deux prix, que ce soit du côté féminin ou masculin.

Pour donner une idée, Santerre a connu une meilleure première saison universitaire que la triple médaillée olympique Mélodie Daoust à l’époque.
Malgré l’arrivée de la Ligue professionnelle de hockey féminin (LPHF), il faut savoir que le rêve pour les hockeyeuses, leur ligue nationale à elles, ça demeure de jouer pour Équipe Canada.
Et cette année, Santerre était donc plutôt bien placée pour mériter une place sur Équipe Canada des moins 22 ans.
C’était déjà une grande surprise qu’elle n’ait pas été invitée l’an dernier, après avoir tout démoli sur son passage au niveau collégial.
Imaginez si elle n’était pas sélectionnée cette année!
Incompréhensible
Mais c’est ce qui s’est produit. Elle a été ignorée. Et le pire, c’est que l’entraîneuse de Santerre a mentionné que la responsable du recrutement de Hockey Canada, l’ancienne joueuse Cherie Piper, qui est basée à Toronto, n’a pas vu jouer Gabrielle Santerre en personne une seule fois l’an passé.
«Personne ne comprend»; «J’aimerais réussir à comprendre»; «C’est impossible»; «Un non-sens»: voilà quelques-unes des réactions des intervenants les plus crédibles du hockey féminin québécois d’élite.
En plus du cas de Santerre, celui d’Émilie Lussier, qui évoluait avec l’Université Concordia, demeure incompréhensible.
Lussier en était également à sa première année dans le circuit universitaire et a terminé cinquième meilleure pointeuse au pays. Elle a en plus dominé en séries, pour aider son équipe à remporter le Championnat universitaire canadien, au terme d’une saison de 25 victoires et zéro défaite.

J’ai envoyé plusieurs questions à Hockey Canada, destinées à Mme Piper. Personne ne m’a répondu.
De son côté, Gabrielle Santerre a versé dans la sagesse pour commenter tout ça. Elle dit avoir été déçue en apprenant cette nouvelle, durant l’été. Mais «cette décision est complètement hors de mon contrôle», nous a-t-elle expliqué.
«Dans la dernière année, j’ai fait tout en mon possible pour recevoir cette invitation et je compte faire la même chose cette année», a ajouté celle qui aura une dernière chance, cette saison, d’être choisie au sein de l’équipe canadienne pour ce groupe d’âge.
«Personne ne comprend»
«S’il y avait une seule joueuse qui évolue au Canada à inviter, c’était clairement Gabrielle Santerre.»
Cette opinion, c’est celle d’une des femmes les plus influentes dans le hockey au Québec. Depuis six ans, Katerine Aubry-Hébert est coordonnatrice du programme d’excellence du hockey féminin à Hockey Québec. Elle vient aussi d’être embauchée à titre de recruteuse pour le Phoenix de Sherbrooke, dans la LHJMQ.
«Personne ne comprend», m’a-t-elle dit en entrevue.
Ce qui la dérange le plus, c’est que Cherie Piper n’ait pas fait la route pour venir voir Santerre une seule fois durant la dernière année.
«C’est la meilleure pointeuse au Canada et tu travailles pour Hockey Canada», a-t-elle déploré.
Katerine Aubry-Hébert explique avoir tenté d’exprimer à Hockey Canada tout son désarroi, mais ça n’a rien changé.
Elle raconte avoir vécu d’autres frustrations depuis quelques années concernant des joueuses qui n’étaient pas invitées par l’équipe nationale, mais le cas Santerre est clairement le pire, à son sens. Le cas d’Émilie Lussier est aussi difficile à avaler.
Silence radio de Hockey Canada
L’entraîneuse de Santerre à Bishop’s, c’est Valérie Bois. C’en est une autre qui connaît son tabac. Elle a été entraîneuse adjointe avec les défuntes Canadiennes de Montréal et dirige dans le hockey d’élite depuis près de 10 ans.
«Je ne comprends pas et j’aimerais réussir à comprendre», a-t-elle lancé.
«J’ai coaché beaucoup de grandes joueuses comme Hilary Knight, Anne-Sophie Bettez, Marie-Philip Poulin... Donc quand j’ai communiqué avec Cherie Piper [pour lui dire qu’elle aurait dû inviter Gabrielle Santerre], je n’étais pas une coach “fafan”. Je suis quand même capable de savoir ce que ça prend pour passer au prochain niveau. Et je voulais leur dire de garder un œil ouvert sur Santerre. [...] Mais ç’a été silence radio», a-t-elle regretté.
Pascal Dufresne, lui, dirige l’équipe collégiale féminine des Titans de Limoilou depuis 22 ans. Il a été à six reprises l’entraîneur-chef d’Équipe Québec au Championnat canadien des moins de 18 ans.
L’absence de Gabrielle Santerre avec Équipe Canada, notamment, «est impossible» à justifier, a affirmé, sans détour, celui qui l’a déjà dirigée.

Il qualifie la joueuse de «génie sur la glace, qui rend tout le monde meilleur, très engagée, avec une superbe personnalité et un leadership hors pair».
Non-sens
Pour Isabelle Leclaire, qui dirige depuis 15 ans l’équipe de hockey féminine des Carabins de l’Université de Montréal, cette situation, c’est juste un «non-sens».
«Tu ne peux pas avoir autant dominé ton circuit sans qu’on se dise plutôt: “OK même si on ne l’a pas vue, on l’invite quand même, peu importe ce qu’on lui reproche?”» suggère-t-elle.
Dans le cas de Gabrielle Santerre, ce qui lui est reproché, c’est son coup de patin, comme on le reprochait à Mélodie Daoust, d’ailleurs, rappelle Isabelle Leclaire.

Et si Daoust manquait de vitesse, elle a tout de même remporté trois médailles olympiques et est devenue l’une des plus grandes joueuses de sa génération. Pas si pire.
Isabelle Leclaire a une hypothèse, néanmoins, pour justifier la décision de Hockey Canada.

«C’est comme si nos joueuses ne répondaient pas aux profils qu’ils se font d’une joueuse. S’ils cherchent des joueuses robots, qui patinent nord-sud, lancent la rondelle dans le fond et courent après, bien, nos Québécoises, ce n’est pas ce qu’elles font.»
«Ça flashe peut-être moins pour eux et ils se disent que nos joueuses ne seront pas assez rapides ou robustes», ajoute-t-elle, avec dépit.