Habiter le pouvoir sans armure: Catherine Fournier refuse de jouer un «rôle»
Élise Fiola
Partager
Il y a chez Catherine Fournier quelque chose qui déjoue les catégories. Quelque chose qui force l’attention sans jamais la réclamer. Une présence douce, mais qui laisse transparaître son audace, sa détermination. Une façon bien à elle d’habiter le pouvoir sans en adopter les codes les plus attendus...
• À lire aussi : Catherine Fournier est sublime dans sa robe de princesse lors de son mariage
• À lire aussi : Shina Novalinga : la magie d’être soi
C’est à la mairie de Longueuil que je l’ai rencontrée pour la première fois. Un grand bureau où les meubles sont massifs, d’un brun profond ou revêtus de cuir. Un univers qui répond aux codes de ses prédécesseurs, se moque-t-elle en m’accueillant. Mais malgré la dureté de l’endroit, on sent la jeune mairesse à sa place.
Quand elle a été élue à l’Assemblée nationale pour la première fois en 2016, sous la bannière du Parti québécois, à 24 ans, Catherine sait qu’elle devra se prouver à ses collègues, à ceux et celles qui lui ont fait confiance. La jeune femme qu’elle était, la tête pleine d’idées et d’ambition, arrive dans un lieu chargé de traditions, de protocoles et d’hommes plus âgés qui se ressemblent souvent, avec cette question sourde au creux de l’oreille : va-t-on me prendre au sérieux ?
« J’étais intimidée par l’institution, par ce qu’elle représente. Mais j’étais aussi intimidée parce que j’étais seule. La seule jeune. La seule ayant mon profil. » Rapidement et malgré ce qu’on pourrait penser des milieux de pouvoir, Catherine s’est sentie accueillie dans cet environnement qu’elle fera sien. « Je sentais une curiosité. Une ouverture. Peut-être parce que je représentais quelque chose de différent », se remémore-t-elle, soulignant le caractère capital d’une pluralité de points de vue dans cette sphère où elle choisissait de contribuer.
« Quand tout le monde autour de la table a vécu la même chose, il y a des angles morts », soulève celle qui, à ce jour, a été la plus jeune députée provinciale de l’histoire du Québec. Elle conçoit que la représentation est un acte concret. Représenter, ce n’est pas seulement parler « au nom de ». C’est parler « depuis »: depuis une réalité. Et c’est aussi accepter que certains enjeux deviennent visibles uniquement lorsqu’ils touchent directement ceux et celles qui ont la parole. D’où l’importance d’écouter et de reconnaître la richesse de l’expérience et du bagage de chacun, quels qu’ils soient.

• À lire aussi : [VIDÉO] Catherine Fournier se confie au magazine « Clin d’œil » sur ses coups de cœur mode et beauté
Tracer la voie
Bien qu’on puisse penser le contraire quand on est face à la femme accomplie qu’elle incarne aujourd’hui, la confiance en soi n’est pas une qualité innée chez Catherine. Elle s’est construite lentement, par essais et erreurs, mais surtout en sortant de sa zone de confort. Son aplomb s’est forgé tant au moment de faire une présentation orale au secondaire qu’en argumentant ensuite sous les projecteurs. Ce qui l’a toujours poussé à se dépasser ? Son ambition, répond-elle. Pas question de s’arrêter aux obstacles qui s’érigent devant elle.
Fille aînée d’une fratrie de trois enfants, Catherine a très tôt incarné ce rôle de meneuse. Cette force de caractère, son exigence envers elle-même et envers les autres, ainsi que ce désir constant de se dépasser lui ont valu autant de succès que de taquineries : elle était souvent perçue comme trop ambitieuse, trop exigeante... bref, « germaine », dit-elle elle-même ! Mais plutôt que la freiner, ces commentaires lui ont appris avec le temps à conjuguer discipline et bienveillance, faisant de son vouloir l’une de ses plus grandes forces.
Dans sa famille, elle est la première à fréquenter l’université. Elle parle de ses parents comme de ses premiers piliers. Reconnaissante, elle souligne l’influence qu’ils ont eue dans sa vie, forgeant la femme qu’elle est devenue : « Ils m’ont donné un cadre sécurisant, sans pression. » Un terrain de jeu où elle s’est sentie libre d’explorer, de poursuivre ses envies et de se définir elle-même. Bref, « un amour inconditionnel » qui l’a soutenue, peu importe ses choix, embrassant autant ses qualités que ses petits défauts.

À l’âge de seulement 22 ans, celle qui, petite, voulait être journaliste sportive se lance finalement dans sa toute première campagne politique, aux élections fédérales de 2015. Elle s’y investit corps et âme. Un an et demi de travail acharné et d’engagement. « J’ai perdu par environ 2 500 voix. Et le candidat qui a gagné n’avait pratiquement pas fait campagne », se rappelle-t-elle, constatant à l’époque qu’effort ne rime injustement pas toujours avec succès. Aujourd’hui, elle parle de cette défaite comme d’un détour nécessaire. « Je ne la vois plus comme un échec. Ça m’a menée ailleurs. Probablement à un meilleur endroit. »
Cette mentalité l’habite : faire confiance. À elle, à l’autre, au travail et à l’idée que rien n’est perdu même quand l’objectif initial n’est pas atteint d’emblée. Cette confiance, elle la met aussi au cœur de sa manière d’être, refusant de jouer un personnage politique. Elle n’a jamais cru à l’idée de se protéger derrière une fonction. Elle parle plutôt d’authenticité et d’humanité pour cultiver un lien direct avec les gens.
C’est entre autres pour cette raison qu’elle gère elle-même ses réseaux sociaux, où elle écrit ses mots, assume ses silences, ses émotions, ses fragilités. « Je ne pourrais pas accepter que quelqu’un parle en mon nom », explique celle qui célèbre les différentes facettes de sa personnalité à travers ses publications. Cette posture l’expose. Certes. Mais elle renforce aussi selon elle une relation de confiance rare entre une élue et la population. « Quand ils me lisent et m’écrivent, les gens savent que c’est à moi qu’ils parlent, que c’est moi qui réponds, plutôt que d’envoyer un message formaté. » Elle observe que cette sincérité facilite aussi la compréhension des citoyens lorsqu’elle doit prendre des décisions — pas toujours populaires — dans des dossiers complexes. L’empathie circule ainsi mieux dans les deux sens.
• À lire aussi : Léa Clermont-Dion : l’espoir en bandoulière
Se tenir debout
Catherine a cette façon d’habiter l’espace public sans faux-semblants, sans se protéger derrière une armure. Et c’est dans un esprit de transparence, de justice et de concordance à ses valeurs profondes qu’elle a choisi, en 2020, de dénoncer un ancien collègue pour une agression sexuelle subie trois ans plus tôt.
Lorsque son identité a été révélée contre son gré dans les médias, Catherine Fournier s’est retrouvée exposée. Plutôt que de subir le récit imposé de sa propre histoire, elle décide alors d’en faire œuvre utile et de se réapproprier la parole dans un documentaire intitulé Témoin C.F. (du bureau d’enquête de Québecor, Vrai, en 2023) pour instruire et témoigner de son parcours à travers le procès.

Son courage est d’ailleurs souligné la même année lorsqu’elle reçoit un prix Mammouth de Télé-Québec, décerné par des adolescents. Ceux-ci ont salué sa force pour « sortir de l’ombre afin d’inciter d’autres victimes d’agressions sexuelles à porter plainte ». « Ça m’a vraiment émue de recevoir cet honneur parce que je crois profondément à la jeunesse et au fait qu’on devrait davantage l’écouter. »
Être vue par cette génération qui observe, qui absorbe, qui cherche des repères, c’est aussi mesurer la portée de chacune de ses actions. C’est être vue dans ce que l’on transmet, dans ce que l’on autorise, dans ce que l’on normalise.
Ainsi, sa dénonciation et son parcours politique inspirant ne sont pas des gestes isolés. Ils s’inscrivent dans une chaîne ; celle constituée de femmes qui, comme elle aujourd’hui, ont osé prendre la parole à des moments où tout était plutôt mis en place pour les inciter à rester dans l’ombre.
Grâce à elles et pour les suivantes
L’impact d’un discours, de la représentativité, Catherine l’a appris grâce à l’héritage précieux de ses grands-mères, qui ont façonné sa vision du monde.
Il y a d’abord sa grand-mère maternelle, Rose-Anne, née en 1923 dans un milieu rural : une femme brillante, engagée et profondément généreuse, mais qui a vécu à une époque où il l’ambition n’était pas permise aux femmes. « Elle n’a jamais eu le droit de penser qu’elle pouvait faire autre chose. Elle a travaillé, élevé des enfants, servi sa communauté... sans jamais pouvoir aspirer à ce qu’elle aurait pu devenir si elle avait vécu aujourd’hui », nomme Catherine. Puis, il y a sa grand-mère paternelle, Clémence, née en 1940, mère monoparentale. Une femme lucide, politisée, qui raconte à ses petites-filles qu’elle ne pouvait pas signer un bail ni même faire soigner son enfant sans l’autorisation d’un homme... même si le père n’était plus dans le portrait. « Elle nous racontait ça pour nous conscientiser. Pour qu’on sache d’où on vient », se souvient celle qui a fait siennes leurs revendications féministes.
En grandissant auprès de ces femmes fortes, Catherine a hérité d’une vigilance à l’égard des jeux de pouvoirs, mais aussi d’une gratitude envers les femmes qui ont façonné le Québec d’aujourd’hui. Et pour la conscience que les droits qu’on pense acquis ne sont jamais définitifs ; ils sont fragiles, réversibles — et c’est de notre devoir de constamment les protéger, surtout lorsqu’ils sont bafoués.
« Je dois ce que je suis aujourd’hui aux femmes qui m’ont précédée. »
• À lire aussi : La nouvelle ère de Mitsou

Transmettre à son tour
L’automne dernier, Catherine Fournier a été réélue pour un deuxième mandat, avec une très large majorité des voix, à titre de mairesse de la cinquième plus grande ville du Québec, Longueuil. Une réalité qui aurait été inimaginable à peine quelques décennies plus tôt. Sans oublier qu’elle s’est lancée dans ce second mandat avec le corps en métamorphose, le ventre arrondi par un bébé à naître au printemps.
En chemin vers la grossesse, elle avait dû faire appel à la médecine pour concevoir. Une leçon intime de résilience, de certain lâcher-prise et d’acceptation de ce qui échappe au contrôle, qui fait écho à son parcours public. « Tu contrôles les efforts, pas toujours les résultats », dit-elle, s’estimant toutefois chanceuse que le processus ait porté ses fruits malgré les nombreuses déceptions qui ont précédé.
Ce rêve de devenir mère a toujours fait partie d’elle : « J’ai toujours su que je voulais un enfant. C’était viscéral. » Aujourd’hui, la « Mèresse » (un jeu de mots qu’elle a apposé sur une de ses pancartes électorales, au moment de l’annonce publique de sa grossesse) réfléchit à ce que cette expérience transformera dans sa vie, et à ses priorités, à travers ses rôles dans les sphères tant personnelle que professionnelle.

En tous les cas, elle voit des avantages à cette nouvelle réalité et refuse de choisir entre maternité et carrière. En réponse à ceux et celles qui doutent de sa décision de poursuivre un deuxième mandat avec un bébé, elle se défend : « La définition de ce qu’est un bon équilibre est propre à chaque personne. Je vais définir le mien. »
En assumant ce choix, elle sait que des regards désapprobateurs seront posés, que des jugements viendront. Mais elle est prête à relever ce défi, appuyée par ses proches et par son équipe. Elle espère aussi que sa décision ouvrira la voie à celles qui suivront.
Délibérément ou non, elle incarne une génération de femmes qui prennent le pouvoir sans se dénaturer. Des femmes qui avancent dans les pas de celles qui les ont précédées, conscientes de ce qu’elles doivent à l’histoire, mais résolument tournées vers l’avenir. Prêtes à y faire face – sans compromis.
• À lire aussi : « Je suis une personne plurielle »: Catherine St-Laurent se confie au magazine « Clin d’œil »
• À lire aussi : Anne Dorval : la Vérité ou rien
• À lire aussi : Lisa et Ingrid Falaise : Comme une seule femme