Gucci, champagne et A&W: on a visité le (pas si) chic Royalmount et voici ce qu’on en a pensé


Anne-Sophie Poiré
Partager
Après des années de travaux, il est enfin arrivé: le mégacentre commercial Royalmount situé au carrefour des autoroutes 15 et 40 a ouvert ses portes jeudi, avec tambours et trompettes! La promesse du «luxe inclusif» saura-t-elle convaincre la population montréalaise de la pertinence du projet? J'ai visité l’endroit pour mieux comprendre l’engouement.
À la sortie de la station De la Savane sur la ligne orange du métro de Montréal, j'arrive devant la passerelle de plus de 200 m, «chauffée ou climatisée selon les saisons», qui surplombe l’autoroute Décarie.

«Royalmount», peut-on lire sur une grosse pancarte avant d’ouvrir les portes de verre qui mènent aux 170 boutiques du nouveau centre commercial, où des marques comme Gucci, Versace, Louis Vuitton et Balenciaga promettent une expérience de «luxe inclusif».
Les promoteurs du projet, quant à eux, préfèrent utiliser le mot «midtown» pour décrire l’endroit, qui a jusqu’à présent nécessité un investissement de plus de 1,5 milliard $, dont 50 millions $ pour ladite passerelle.
Ils prévoient que 30% du public se rendra au Royalmount en transport collectif.
Le passage pour piétons grouillait bel et bien de monde à l’ouverture. Qui n’a pas un jour rêvé de s’offrir un ticket de métro à 3,75$ pour ensuite dépenser 6000$ sur un sac à main griffé?
Le reste des visiteurs pourra bénéficier d’un des 1800 espaces de stationnement intérieurs et payants.
10 milliards $ pour un «deuxième centre-ville»
Après 10 ans de travail, donc, la première phase du projet a été dévoilée au public le 5 septembre.
En entrant dans le centre commercial de 824 000 pieds carrés, je remarque tout de suite l’imposant plafond de verre, les œuvres d’art exposées ici et là et les arbres et les plantes verdoyantes – la plupart en plastique – qui habillent l’espace.

Aussitôt arrivée, je sens l’effervescence du nouvel établissement, où les gens se bousculent pour découvrir les magasins, profiter de la démonstration d’acroyoga devant la boutique Alo Yoga, ou admirer les joueurs de taiko installés à l’entrée du Uniqlo.
Il n'y a aucun doute: Royalmount a mis le paquet pour convaincre les Montréalais de sa pertinence.
Les toilettes non genrées, impressionnantes certes, ont beaucoup fait jaser dans les derniers jours. Il est vrai que cette «petite touche moderne», précise le promoteur, est peu commune dans les centres commerciaux du Québec.
@noemiemorinn Don’t walk, run!🛍️ #shopping #shoppinghaul #royalmount #louisvuitton #gucci #yvesstlaurent #balenciaga ♬ im obsessed - ❤️
«On a fait le tour du monde pour s’inspirer. On est allé voir les meilleurs projets à Londres, Paris, New York, Miami, Singapour. On a pris un peu de tout pour l’adapter au marché montréalais», racontait à Radio-Canada le vice-président exécutif et associé du promoteur immobilier Carbonleo derrière le projet, Claude Marcotte.

On comprend que l’esthétisme n’a pas été laissé au hasard.
Peut-être est-ce mon manque de connaissances architecturales qui parle, mais, à l’exception du plafond de verre qui baigne l’espace d’une luminosité d’exception, j'ai l'impression que Royalmount demeure un centre d’achats qui se rapproche de la Place Ste-Foy, à Québec.
À terme, Royalmount promet toutefois de devenir un «deuxième centre-ville». Entre 7 et 10 milliards $ seront nécessaires pour compléter le projet, qui comporte 20 phases. Des espaces verts, un cinéma VIP, un aquarium géant, des tours de bureaux et 6000 logements y sont attendus dans les prochaines années.
Plusieurs opposants au projet dénoncent le trafic qu’il pourrait engendrer et son modèle de développement «dépassé» qui incite à la surconsommation.
Champagne et «chefs renommés»
Je dois l'admettre: la foire alimentaire se distingue de celle des centres commerciaux «réguliers».

Une douzaine de restaurants et de bars munis d’une grande terrasse composent ce qui s’appelle le Fou Fou, un peu à la manière du Central, à l’angle de Sainte-Catherine et Saint-Laurent, ou du Time Out Market, au Centre Eaton.
Ils offrent une ambiance bistrot chic et moderne, autant pour les amateurs de bols santé aux accents de Tulum que pour les amateurs des plats cuisinés dans les buvettes à la mode. Certains établissements fermeront même après minuit.

«On n’a pas de start-up, ici, on a des chefs renommés, ce sont tous des restos qui pourraient être sur l’avenue Mont-Royal ou ailleurs», confiait fièrement Claude Marcotte au Journal de Montréal.
Vers 13 h, assise à une table aux allures de bistrot parisien, une dame sirote un verre de champagne à côté d’une pile de sacs des boutiques haut de gamme M2.

Son passage dans «l’allée du luxe» au rez-de-chaussée semble avoir été payant pour le magasin. Il faut dire que la majorité des marques comme Gucci, Rolex, Versace, Louis Vuitton ou Tiffany & Co. ne sont pas encore prêtes à recevoir des clients.
Jouer sur la mixité
Où est donc ce luxe tant attendu? me suis-je demandé lors de ma visite. Il faut dire que j'affichais, pour l'occasion, mes habits les plus coûteux en espérant passer inaperçue dans la chic foule du Royalmount.
Mais pour tout dire, à peine 10% de la superficie des 170 boutiques – dont seule la moitié étaient ouvertes jeudi – est occupée par de grandes marques de luxe ou d’ultraluxe.

Ces grandes marques ont fait des études de marché détaillées, soulignait Claude Marcotte au micro de Patrick Masbourian, mercredi matin. Et ce n’est pas un hasard si elles ont choisi de s’installer au Royalmount: il y aurait un manque flagrant de commerces de luxe à Montréal dans un marché où la population a pourtant les moyens de dépenser.
La majorité des clients que j'ai croisés dans le nouveau centre commercial arboraient pourtant des sacs à l’effigie d’Uniqlo ou de Zara, et plusieurs ont été aperçus en train de déguster un repas du A&W.

Normal, diraient les promoteurs: le projet joue sur la mixité.
Mais manger un sandwich de la famille Burger après avoir acheté une chemise Gucci, est-ce vraiment ce qui définit le luxe inclusif?