Grève des CPE: j’ai pris congé pour m’occuper d’un bambin de 2 ans et c’était pas reposant


Anne-Sophie Poiré
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Les mauvaises conditions de travail des éducatrices de la petite enfance sont responsables de la pénurie de places dans les services de garde, plaident syndicats et organismes. Pour en comprendre — un peu — les conséquences, j'ai pris une journée de «congé» pour m’occuper de l'enfant de mes amis dont le CPE était en grève. Ça n'a pas été de tout repos.
«On s’en va au parc De Normanville avec Anne-So», s’exclame Elio du haut de ses deux ans (ou 28 mois pour les personnes qui préfèrent cette échelle de mesure), lorsque je l’installe dans sa poussette.
Il est 9h, lundi matin. Le centre de la petite enfance (CPE) qu’il fréquente est en grève, comme 399 autres à travers le Québec.
Les éducatrices de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS), affiliée à la CSN, tenaient le 14 avril leur 11e journée de grève. Le syndicat représente près de 80% des CPE de la province.
Elles sont ainsi 13 000 travailleuses à presser Québec d’améliorer leurs conditions de travail.
«La négociation entre le syndicat et le gouvernement est en phase intensive depuis la fin de semaine dernière, mais il n’y a pas d’accord qui a été conclu», a précisé mardi à 24 heures le conseiller syndical aux communications à la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN).
La grève se prolongeait jusqu’à mercredi, mais elle pourrait bien s’étirer. Il y a un mois, 91% des travailleuses des CPE de la FSSS-CSN ont voté en faveur d’un mandat pouvant aller jusqu’à la grève générale illimitée.
Les parents risquent de devoir user d’encore plus d’adresse pour assurer la garde de leurs enfants.
C’est ici que l’amie (moi) arrive dans l’équation.
Quitter le réseau
En arrivant au parc, Elio croise quelques amis de la garderie qui, comme lui, doivent s’occuper tant bien que mal. Il faut dire que les parents de 50 000 enfants sont touchés par le conflit de travail.
«Je veux aller dans la piscine», me demande le bambin.
Il parle ici d’une installation de jeux d’eau faisant office de pataugeoire pour les tout-petits, que l’on imagine à sec en ce milieu du mois d’avril.
Il faut «faire semblant», donc. Simuler les éclaboussures, les jets dont on s’asperge, l’eau dans les yeux, les cheveux mouillés, mais pas les rires. Les sourires, eux, sont bien réels. J’ai l’impression que la journée est déjà bien entamée, que j’ai accompli mon travail.
Mais il n’est que 9h25.

«Je peux comprendre toutes les dépressions et les burn out dans les CPE, c’est non-stop», lance une mère parée d’un poupon dans un porte-bébé. Son fils Édouard, approximativement 3 ans, n’arrête pas de pleurer pour rentrer à la maison.
Depuis 2021, 28 354 places subventionnées en garderie ont été créées par le ministère de la Famille.
«C’est bien, mais beaucoup de travailleuses ont aussi décidé de quitter le réseau. Les conditions de travail actuelles mettent en péril la pérennité des services de garde éducatifs à l’enfance», signale la directrice générale de l’organisme Ma place au travail, Marylin Dion.
L’an dernier, près de 4000 éducatrices ont déserté le milieu de la petite enfance pour changer de carrière.
«Chaque jour, 10 éducatrices en moyenne quittent le réseau, résume Mme Dion. Ça fait en sorte qu’il y a une pénurie de main-d’œuvre et pas de relève. Deux cégeps au Québec n’offrent plus la technique d’éducation à l’enfance, faute d’inscriptions.»
Résultat: un peu plus de 27 000 enfants sont toujours en attente d’une place.
Une histoire de femmes
Aujourd’hui, c’est ça ma job: m’occuper d’un enfant de deux ans, que je connais, que j’aime, mon jeune pote Elio.
Quand j’aperçois des groupes d’une garderie — qui n’est pas en grève — débarquer au parc, je pense au salaire de celles qui s’occupent des enfants des autres, et au nombre de bambins qu’elles doivent gérer.
Les détentrices d’une formation technique en petite enfance commencent actuellement leur carrière à 21,60$ l’heure. Au dernier échelon, elles gagneront 30,03$ pour une heure de travail.
La bonification accordée aux éducatrices affiliées à la CSQ, qui vient d’être conclue avec le gouvernement, prévoit un salaire de 25,15$ l’heure au début de l’échelle.
Il s’agit d’une hausse de 17,4% sur cinq ans, comme pour le reste des employés de l’État.
Mais ce que les travailleuses de la FSSS-CSN demandent, c’est un rattrapage de l’écart entre les CPE et le reste du secteur public.
Un poste de technicienne de service de garde dans les écoles offre, par exemple, 27,07$ l’heure dès la première année. Le salaire grimpe à 36,14$ l’heure au dernier échelon.
«Comme trop souvent, quand vient le temps de s’entendre avec des milieux de travail féminins, le gouvernement se traîne les pieds», rappelait la présidente de la CSN, Caroline Senneville, dans un communiqué diffusé la semaine dernière.
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La main-d’œuvre des services de garde éducatifs à l’enfance est à 99% féminine, selon le Conseil du statut de la femme. Et ce sont elles, observées au parc lundi, qui jouent, poussent, abreuvent, attrapent, mouchent, consolent et nourrissent la relève québécoise.
Les autres, comme moi, qui ont pris une journée de «congé» pour aider les parents des CPE en grève, sont des mères, des grands-mères, des tantes, des cousines ou des voisines.
Sur une quinzaine d’adultes présents au parc De Normanville lundi, un seul était un homme.
«L’impact de la pénurie de main-d’œuvre dans les services de garde est vraiment plus significatif pour les femmes. Ce sont elles qui prennent un congé prolongé à la fin de leur maternité. Ce sont elles qui se chargent de trouver une place en garderie. Et en cas de grève, ce sont elles qui prennent congé et vivent avec la perte de revenus», signale Marylin Dion de Ma place au travail.
«Cette négociation n’est pas seulement entre un syndicat et un gouvernement, poursuit-elle. C’est une lutte pour l’avenir de notre réseau de CPE. On ne peut pas ouvrir de places s’il n’y a pas de personnel.»