Golf féminin: être sexy est devenu plus payant que d’être bonne
Dans le département de ce qui fait briller notre idiotie collective, le populaire phénomène des «golf babe» est dur à battre


Jean-Nicolas Blanchet
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L’été dernier, au majestueux parcours de Pebble Beach en Californie, 1,59 million de téléspectateurs ont écouté la ronde finale du US Open féminin au golf. C’est remarquable et parmi les meilleures cotes d’écoute de l’histoire pour du golf féminin. Également cet été, l’influenceuse sexy Grace Charis qui n’a jamais joué au golf professionnel a publié sur le web une vidéo de son élan où on voit une bonne partie de sa poitrine et 27 millions de personnes l’ont regardée.
Le web amène beaucoup plus de bonnes choses que de mauvaises dans nos vies. Mais dans le département de ce qui fait briller notre idiotie collective, le populaire phénomène des «golf babe» ou des influenceuses de golf est dur à battre.
Ce sont de jeunes femmes qui n’ont jamais joué au niveau professionnel et qui se filment en train de jouer dans des habits très sexys. Parfois elles donnent des trucs, d’autres fois, elles font des blagues, sinon elles font juste ne rien dire et se filmer au ralenti. Certaines ont des comptes OnlyFans où elles peuvent en montrer un peu plus.
L’éditrice de Golf Monthly, Alison Root, a récemment publié une chronique courageuse juste avant Noël, en marchant sur des œufs. Elle a écrit soutenir les femmes qui s’expriment, mais que de se montrer à moitié nue en joueuse de golf n’est peut-être pas dans le meilleur intérêt du golf féminin.
Elle affirme que les photos et vidéos sexy ne font mal à personne. Et ceux qui n’aiment pas n’ont qu’à ignorer. Mais elle souligne, avec raison, que c’est devenu difficile à ignorer avec les algorithmes sur les réseaux sociaux.
Autrement dit, si vous aimez le golf, ce contenu de joueuses de golf sexy risque de se rendre à vous. Bref, vous voulez arrêter de frapper tout croche sur votre coup de départ ou vous voulez voir au ralenti l’élan d’un joueur ou d’une joueuse professionnel(le)? Il y a de bonnes chances que vos réseaux sociaux se mettent à vous pousser du contenu de golfeuse en brassière.
- Écoutez l'entrevue du journaliste avec Richard Martineau via QUB :
Vous connaissez la meilleure au monde?
Vous connaissez Atthaya Thitikul? À seulement 20 ans, elle est présentement la meilleure joueuse de golf sur la planète. Cinquante-deux mille personnes la suivent sur Instagram.

Vous connaissez Paige Spiranac? Elle n’a jamais joué une seule ronde dans la LPGA. Elle est suivie par 4 millions de personnes sur Instagram, c’est 76 fois plus. Elle fait souvent les manchettes de tabloïds dès qu’elle éternue. J’exagère à peine. Un peu comme Eugenie Bouchard au Québec, mais puissance 1000. Et ce, à la grande différence qu’Eugenie est une athlète professionnelle, tandis que l’autre n’a jamais joué parmi les meilleures.
Un média américain à potins consacrait un article à Grace Charis le 11 janvier en racontant à quel point regarder la poitrine de la jeune femme, quand elle court sur un terrain de golf, relève de la poésie.
Si on prend les 10 meilleures joueuses de la LPGA aujourd’hui, elles totalisent 2 millions d’abonnés sur Instagram.
Si on prend plutôt les 10 influenceuses de golf les plus populaires (dont aucune n’a joué dans la LPGA), elles totalisent plus de 12 millions d’abonnés sur Instagram.
Elles passent la gratte sur tous les réseaux sociaux.
La plupart sont rendues millionnaires et bien plus riches que la majorité des golfeuses professionnelles.
Grace Charis est tellement rendue populaire qu’elle invite maintenant ses admirateurs à jouer une ronde de golf avec elle pour 100 000$ US. Ça comprend la bouteille d’eau et le garde du corps.
Des entreprises embarquent
Et si ces influenceuses sont si riches, c’est aussi et surtout en raison des entreprises qui s’associent avec elles.
Les grandes marques comme Callaway, Lululemon, Emirates, PXG Golf, des boissons énergisantes, bières, lingerie ou compagnies automobiles décident d’investir avec ces femmes pour la publicité. Pour la visibilité, on peut très bien les comprendre.

Mais ça divise la tarte publicitaire des compagnies. Et ça veut dire qu’il y en a moins pour les véritables joueuses professionnelles.
Sur la LPGA en 2023, 50 joueuses ont touché moins de 55 000$. Avec ce que coûtent transport, hébergement, entraîneur et équipement, il ne devait pas rester un cent dans leur poche.
Sur le Epson tour (circuit professionnel avant d’atteindre la LPGA), toujours en 2023, 155 des 188 joueuses ont gagné moins que 50 000$. Et 113 ont gagné moins que 20 000$.
Les commandites sont plus difficiles à obtenir pour ces joueuses qui sont parmi les meilleures au monde, mais pas parmi les meilleures des meilleures au monde.
Mais si elles montraient la moitié de leur derrière et de leur poitrine, on comprend qu’elles augmenteraient leurs chances d’avoir des ententes de commandites. Même si elles arrêtaient le golf.
Est-ce que c’est grave tout ça? Non pas du tout.
Mais c’est triste. Des joueuses inspirantes qui bûchent depuis toujours pour atteindre le sommet sont de plus en plus poussées à l’ombre par des mannequins en bobettes qui ramassent même la publicité de compagnies de golf.
Le golf féminin n’a jamais été aussi populaire. Aux États-Unis, de jeunes femmes imitent leur influenceuse préférée en se filmant sur des terrains de pratique. Jamais les vidéos de golf avec des femmes n’ont été consultées autant que présentement.
Mais premièrement, est-ce que c’est du golf ou du sexe? Et deuxièmement, est-ce vraiment bon pour le golf féminin? On ne voit pas ça avec les hommes. J’imagine mal un gars jouer torse nu et en caleçon faire plus d’argent que certains joueurs de la PGA.
Les perdantes dans tout ça, ce sont seulement les joueuses pros dont tout le monde se fiche et qui n’ont aucune chance d’avoir de l’attention contre les mannequins du golf.
Est-ce qu’elles font pitié? Non.
Mais elles doivent tellement trouver qu’on est épais.
«C’est triste»
La meilleure golfeuse québécoise au monde, Maude-Aimée Leblanc, comprend parfaitement que ce phénomène des influenceuses amène de la visibilité au golf féminin, mais estime que ça «dévalorise» ce que font les joueuses professionnelles.

La golfeuse de 34 ans s’entraîne très fort pour préparer sa saison 2024 sur la LPGA qui débutera en mars. Elle aspire également à représenter le Canada aux Jeux olympiques. Le Canada enverra deux joueuses et c’est elle qui est pour l’instant au sommet de cette course avec l’autre machine Brooke Henderson.
Ceux qui suivent la carrière de Leblanc savent qu’elle n’est pas la plus active sur les réseaux sociaux. Et elle ne s’intéresse pas beaucoup au phénomène des influenceuses du golf.
Même si la LPGA conseille aux joueuses de publier du contenu sur les réseaux sociaux pour faciliter la recherche de commandites, l’athlète de Sherbrooke explique qu’elle n’a tout simplement pas le temps.
«La plupart des joueuses, on n’a vraiment pas de temps à consacrer à ça. Nous, on travaille sur notre jeu», m’a-t-elle raconté en entrevue téléphonique.
Ce qui la désole dans tout ça, c’est «le fait que le talent et le travail attirent moins les regards et les commandites que ces influenceuses-là».
Parlant de commandites, même si Leblanc est l’une des meilleures cogneuses au monde (plus de 277 verges en moyenne en 2023) et qu’elle fait partie de l’élite mondiale dans son sport, elle nous raconte que «c’est extrêmement mort».
«Ce n’est pas facile pour bien des joueuses», regrette-t-elle.
Pas question pour elle de victimiser les joueuses pour autant, à son avis.
«J’utiliserais plutôt le mot perdantes, dit-elle. Je trouve que c’est triste l’image que ça projette.»
Elle dit ne pas connaître de joueuses sur la LPGA qui ont été tentées de produire du contenu à l’image des influenceuses. Mais dans le circuit inférieur, le Epson Tour, «où c’est beaucoup plus difficile de gagner sa vie, je te dirais qu’il y en a sûrement qui le considèrent», regrette la Québécoise.