Gardez vos insultes et vos canettes: les arbitres au football sont des humains


Stéphane Cadorette
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«Est** de pourri!». «T’es juste un vendu!» «Fuck you, ref!» «On va régler ça dans le parking»... Ces insultes et menaces à l’endroit des arbitres, longtemps réservées au hockey, sont devenues la routine autour des terrains de football scolaire au Québec. Tout ça m’amène à poser une question importante.
À quel moment, pour un parent qui est censé se présenter à un match de football pour encourager son enfant et son équipe, ça devient une bonne idée de se vider de sa colère sur un arbitre comme de l’urine dans une toilette chimique? On va se le dire, ça ne sent pas plus bon!
J’ai envie de vous parler d’arbitrage au football scolaire pour deux raisons. D’une part, deux de mes trois fils jouent au football à leur école secondaire, dont un qui vit pleinement la fièvre des éliminatoires actuellement sur la scène juvénile. Dans plusieurs catégories, c’est le Bol d’or en fin de semaine, qui couronne les champions provinciaux.
Personnellement, j’ai toujours dit à mes garçons que si dans leur esprit, leur défaite est la faute des arbitres, c’est peut-être qu’à la base, leur équipe n’a pas suffisamment réalisé les gros jeux. C’est toujours bien plus difficile de se regarder dans le miroir que de planter quelqu’un d’autre.
L’autre raison qui me pousse à vous parler d’arbitrage au football scolaire est bien plus déconcertante. Un arbitre est entré en contact avec moi. Un véritable passionné de football qui se nourrit de ce sport, comme moi.
Un passionné qui, chaque semaine, en vient à se répéter une phrase: «Pourquoi je fais ça?» Un passionné qui m’a longuement parlé des dérives de parents. Mais surtout, un passionné qui m’a encore plus longuement parlé des rouages et de l’investissement inimaginable de temps derrière ce don de soi qu’est le fait d’arbitrer.
Pourquoi parler du charabia derrière les matchs des «jambons» d’arbitres?
Peut-être pour essayer de convaincre encore une fois les plus hostiles qui s’imaginent chaque week-end au Super Bowl qu’aucun arbitre ne mérite de se faire lancer une canette de bière. Ce fut vraiment le cas récemment en provenance des parents d’une équipe visiteuse, à Greenfield Park. Pensez-y...
Des heures de préparation

Mettons tout de suite une chose au clair. Les «maudits vendus» d’arbitres que des parents se plaisent à injurier vont chercher entre 50 et 80$ par match au football mineur. Comme fonds de pension pour être vendu, on a déjà vu mieux.
Vous pensez vraiment que «l’aveugle» d’arbitre en a sincèrement quelque chose à cirer que les Taureaux Cornus de Saint-Anselme gagnent contre les Anges Blancs de Val-Racine?
Pour progresser, les «incompétents» d’arbitres doivent passer par un rigoureux système d’évaluation et de gradation par leurs pairs, dont un arbitre provenant de l’extérieur de leur région.
Pour espérer avoir l’opportunité d’arbitrer un match collégial, des notes de 80% sont nécessaires.
Chaque match est scruté à la loupe sur vidéo, décortiqué dans ses moindres détails et commenté. Chaque décision d’un arbitre est passée après coup au peigne fin, image par image.
Les arbitres y vont de leur propre auto-évaluation et sont aussi observés par leurs collègues. Des critères comme le jugement, la constance, l’application des signaux, la mécanique sur les bottés, les jeux de course, les jeux de passe, le contrôle et une panoplie d’autres détails sont évalués sur 10.
Il y a aussi l’apprentissage continu. Chaque printemps, par exemple, une dizaine de séances de deux heures de formation en direct sur différents sujets sont données.
«C’est une job à temps plein!» me confie l’arbitre qui m’a parlé de sa réalité.
«Durant ma game d’en fin de semaine, il y a eu 180 jeux. Admettons que j’ai huit jeux où j’ai été impliqué dans une décision difficile, on ne parle même pas de 5% de cas à problèmes. On décortique chaque jeu image par image. Ça va bien, mais à la vitesse réelle, c’est autre chose», me dit-il.
Des incidents inquiétants
Le cas de la canette de bière dont je vous parlais est un cas bien réel, issu d’un rapport d’incident. D’ailleurs, ces rapports d’incidents, remplis à la tonne, font aussi partie de la description de tâches des «pas bons» d’arbitres.
L’an passé, un autre rapport a signalé que lors d’un match à l’école Curé-Antoine-Labelle, «les partisans des Loups se sont montrés hargneux, féroces et vindicatifs».
Un grand sage a cru bon de crier aux arbitres après un match qu’ils étaient «une grosse cri*** de gang de pourris». L’arbitre en chef, qui s’est interposé pour calmer le jeu, s’est fait répondre: «J’ai pas peur de vous, on peut en jaser dans le parking, je vais vous attendre».
Vous en comptez combien, à titre de parents de jeunes sportifs, des conflits qui se sont réglés de manière intelligente et civilisée dans un parking?
Pourquoi continuer?

Inutile de spécifier que l’arbitre qui m’a interpellé en a gros sur le cœur. Si, au moins, de tels incidents n’étaient que des cas isolés.
«On envoie ces rapports, mais après, on ne reçoit aucun feedback pour nous dire si les parents ont été identifiés et rencontrés», déplore-t-il.
Celui qui m’a parlé ne prenait pas plaisir à le faire. Chaque semaine, en dehors des heures de son «vrai» travail bien sûr, il remplit ses sacs de vêtements pour le froid et de vêtements pour la pluie. Il embrasse ses enfants et part pour arbitrer trois ou quatre matchs dans son week-end, qui pourrait plutôt être meublé par un vendredi cinéma et un samedi au spa.
Comme passionné de football, ce n’est pas ce qu’il souhaite. Son souhait, c’est seulement qu’on réalise que les arbitres aussi sont humains.
«Après un match, je redeviens autre chose qu’un arbitre. Moi aussi, je prends pour le Canadien. Moi aussi, j’ai tripé sur les Blue Jays. On a peut-être plein de points en commun. On aime peut-être la même bière et les mêmes séries sur Netflix. Je ne suis pas une machine que tu ranges dans le garde-robe et que tu ressors pour arbitrer la fin de semaine», explique-t-il.
Maintenant, les arbitres sont-ils parfaits? Non! Peuvent-ils commettre des erreurs? Oui et ils sont les premiers à s’autoflageller quand c’est le cas. Mais en fin de compte, ils en travaillent un coup pour que les jeunes puissent pratiquer leur sport.
J’en reviens donc à la question qui hante l’arbitre qui m’a appelé. «Pourquoi je fais ça?»
Contrairement à la croyance populaire, aucun arbitre au football scolaire ne gagne quoique ce soit si l’équipe qui joue contre celle de votre fils gagne vendredi soir.
L’arbitre, en fait, ne va jamais rien gagner. Donc, pourquoi fait-il ça? Peut-être juste pour la fierté de contribuer à faire vivre le sport qu’il affectionne. Et l’espoir d’arbitrer un Bol d’or un jour.
C’est un peu ça, son Super Bowl.
Insultes contre les arbitres: «Probablement 10% de cabochons»

Comme dans bien des sphères de la société, pendant qu’une majorité silencieuse sait se tenir, une petite minorité se trouve derrière les incidents déplorables qui touchent les arbitres au football scolaire.
Kevin Riopel est l’un des arbitres d’expérience au Québec qui peut évaluer objectivement la situation de l’arbitrage scolaire au Québec. Œuvrant depuis quelques années dans les rangs professionnels au sein de la Ligue canadienne de football, il demeure impliqué dans le football amateur à titre de répartiteur provincial.
«Je dis souvent que 90% des entraîneurs et des parents, c’est un gros wow. Les gens dont on parle, ce sont les 10% de cabochons qui, peu importe ce qu’on fait, vont rester des cabochons.
«Le football est un sport émotif et on comprend que les joueurs ou entraîneurs peuvent s’emporter un peu parfois. Mais le parent, tout ce qu’il a à faire, c’est d’encourager les jeunes», a-t-il plaidé.
En étant mis au courant des propos tenus sous le couvert de l’anonymat d’un arbitre qui a contacté Le Journal, Kevin Riopel n’a pas sursauté et n’a pas cherché à le contredire pour dédramatiser.
«Les parents d’arénas sont rendus sur le bord des terrains de football», a illustré l’officiel, en faisant allusion aux problèmes bien documentés de parents corrosifs contre les arbitres dans le hockey mineur.
«Au hockey, les parents connaissent généralement bien le sport et c’est devenu facile pour eux de critiquer. On dirait que tout ça s’est transposé au football, même si les parents ne connaissent pas toutes les subtilités des règlements», a-t-il indiqué.
Trop d’incidents
Riopel a lui-même arbitré plus de 1000 matchs de football amateur. Il a déjà fait partie du lot des arbitres qui sortent leur sifflet lors de quelque 90 matchs sur une période intensive de 12 à 15 semaines au football.
«On ne parle pas de 100 incidents par semaine, mais des agressions verbales, il y en a beaucoup dans un match. Pour les agressions physiques, l’histoire d’un arbitre de Sherbrooke qui s’était fait attaquer dans un match collégial est la pire situation qu’on a vécue. À la suite d’un appel serré en fin de demie, un spectateur l’avait attaqué de nulle part et il s’était retrouvé avec des dents cassées et des côtes fracturées.
«Sinon, on parle de gens qui se placent devant nous pour nous parler quand on retourne au vestiaire. Au départ, c’est civilisé, mais après huit secondes, ça dérape», a-t-il dénoncé.
Des solutions?
Pour l’arbitre d’expérience, il n’y a pas 1000 pistes de solutions. Il estime que le fait de donner plus de pouvoir aux arbitres pour expulser des spectateurs hargneux, comme c’est le cas dans plusieurs États américains, serait un premier pas.
Évidemment, l’amélioration des conditions pour aider à pallier le manque d’arbitres ne nuirait pas non plus.
«On peut expulser un spectateur, mais ce sont des mesures extrêmes qu’on applique très rarement. Je suis un de ceux qui militent pour des règles plus strictes.
«Imaginez le jeune qui va se faire donner de la merde au froid toute la journée pour 50$... S’il a le choix de continuer à faire ça ou d’aller placer des boîtes de conserve dans les allées d’une épicerie, la décision ne sera pas trop difficile s’il n’est pas un passionné de sport. On n’a rien d’attractif par rapport au salaire et aux conditions. Tout ça est un frein au recrutement.»