ETC et commotions cérébrales: pourquoi le commissaire de la LNH, Gary Bettman, continue-t-il à nier les liens?


Jessica Lapinski
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Que faudra-t-il à Gary Bettman pour reconnaître que son sport est dangereux pour le cerveau?
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- En 2011, une autopsie menée par des chercheurs de l’Université de Boston révèle que le dur à cuire Derek Boogaard, décédé la même année, était atteint d’encéphalopathie traumatique chronique (ETC), une maladie dégénérative survenant chez certaines personnes ayant subi des commotions cérébrales à répétition et qui peut entraîner la démence. M. Bettman nie alors le lien entre la pratique du hockey et la maladie (voir les symptômes de la maladie ainsi que ses propos plus bas).
- En 2016, alors que la ligue est poursuivie par 318 anciens joueurs, M. Bettman est blâmé par le sénateur américain Richard Blumenthal pour son refus de reconnaître les liens entre le hockey est l’ETC. Le commissaire de la LNH a encore nié le lien avec l’ETC.
- En 2019, M. Bettman est convoqué devant les parlementaires à Ottawa dans le cadre d’un comité sur les commotions cérébrales. Gary Bettman a de nouveau nié le lien avec l’ETC.
- En 2022, une étude menée par des chercheurs de l’Université de Boston conclut que les chocs répétés à la tête sont une cause de l’ETC. Bill Daly, l’adjoint de Gary Bettman, a nié à son tour le lien avec l’ETC.
Puis, interrogé à nouveau la semaine dernière par la radio américaine NPR, au sujet des résultats préliminaires de l’étude menée à l’Université de Boston, le commissaire a encore une fois nié qu’il existe un lien entre le hockey et l’ETC.
Le constat de l’étude est pourtant alarmant. L’autopsie du cerveau de 74 hockeyeurs, dont 19 anciens professionnels, a montré que 54 % d’entre eux étaient atteints d’ETC.
«Chaque année additionnelle de pratique du hockey peut augmenter d’environ 23 % les risques qu’une personne développe l’ETC», y indiquent aussi les chercheurs.
«Il y a eu des cas isolés»
À NPR, M. Bettman a affirmé que la ligue «écoute les opinions médicales concernant l’ETC», mais qu’il «ne croit pas qu’il existe une étude documentée suggérant que des éléments de notre sport entraînent l’ETC».
«Il y a eu des cas isolés de joueurs qui ont pratiqué notre sport qui ont été atteints de l’ETC. Mais ça ne signifie pas nécessaire que cela [soit lié au fait] qu’ils aient joué dans la LNH», a-t-il ajouté.
Ces cas «isolés», il faut maintenant plus des doigts de la main pour les compter. Ils sont au moins 13, provenant de plusieurs époques, à avoir souffert d’ETC.
Et ce nombre risque de croître, puisque la maladie n’est détectable qu’après la mort.
Au service des propriétaires
Ancien dur à cuire des Nordiques, Jacques Mailhot a récemment confié à notre collègue Marc de Foy qu’il craignait d’être un jour atteint d’Alzheimer.
M. Mailhot, 61 ans, n’a que brièvement joué dans la LNH. Son séjour avec le «Fleurdelysé» s’est limité à cinq matchs, au cours desquels il a notamment jeté les gants devant Cam Neely, ainsi qu’avec les matamores Lyndon Byers et Tim Hunter.
Mais il a aussi roulé sa bosse dans les circuits mineurs durant 13 saisons. Il estime avoir livré environ 300 combats et subi entre six et huit commotions cérébrales par année.

S’il est heureux que la Ligue nationale l’ait pris en charge quand il a connu des problèmes de santé, M. Mailhot regrette vivement que celle-ci ne soit pas plus ouverte à parler des enjeux liés aux coups à la tête.
«Gary Bettman travaille pour les propriétaires, lance-t-il en entrevue au Journal. Il ne peut pas dire au public que oui, les bagarres, les coups à la tête et les commotions cérébrales [qui en découlent] sont la cause de l’ETC. Notamment parce que c’est seulement prouvé que les joueurs en souffraient quand ils sont décédés [après une autopsie].»
«C’est comme le gros éléphant dans la pièce. Ils ne peuvent pas en parler», poursuit-il.
Risques de poursuites monstres
L’éléphant dans la pièce, c’est aussi le risque de poursuites monstres si la ligue en venait à admettre les liens entre le hockey et l’ETC.
Dans les dernières années, la Ligue nationale s’est retrouvée devant la justice à quelques reprises en raison des impacts des coups à la tête.
Mais rien ne se compare à la NFL, qui a versé 765 millions $ à 4500 footballeurs retraités en 2013 (environ 170 000 $ par athlète, un montant qui pouvait être considérablement plus élevé selon la gravité des dommages subis).
Le circuit de football professionnel avait reconnu, trois ans plus tard, l’existence d’un lien entre les coups à la tête découlant de la pratique de son sport et l’ETC. Là encore, M. Bettman a refusé la semaine dernière de dresser un parallèle entre le hockey et le football.
«Les deux ne sont pas comparables en termes de quantité de contacts», a-t-il dit à NPR.
22 000 $ par hockeyeur
L’une des poursuites auxquelles le circuit Bettman a fait face, intentée par d’anciens joueurs, concernait les conséquences des commotions cérébrales subies durant leur carrière. Elle s’est réglée pour 18,9 millions $ (22 000 $ par athlète) en 2018.
Si la LNH a sorti le chéquier à l’époque, elle a du même coup déclaré, lors du règlement de l’accord, «ne [reconnaître] aucune responsabilité en lien avec les allégations des plaignants», qui stipulaient que la ligue n’avait pas assuré leur sécurité.
Le père du défunt Steve Montador, un robuste défenseur, a également intenté deux poursuites contre la Ligue nationale dans les dernières années. L’une d’elles est toujours en cours.
Montador, décédé en 2015 à seulement 35 ans, a subi au moins 11 commotions cérébrales lorsqu’il jouait dans le circuit, dont quatre en l’espace de seulement trois mois. Après sa mort, l’autopsie a révélé qu’il souffrait d’ETC.

La majorité des joueurs qui ont reçu un diagnostic d’ETC à titre posthume étaient des bagarreurs. Celles-ci sont en chute libre dans la LNH, a pointé M. Bettman à NPR. «Environ huit matchs sur 10 n’impliquent pas de combat», a-t-il déclaré.
Depuis le début des séries éliminatoires, pourtant, Auston Matthews et Steven Stamkos, deux joueurs qui ont déjà atteint le plateau des 60 buts dans leur carrière, ont jeté les gants pour défendre un coéquipier. Ils ne sont pas les seuls. Même le gardien des Bruins de Boston, Linus Ullmark, a failli en venir aux coups avec Matthew Tkachuk.
Et les commotions cérébrales ne sont pas que l’apanage des bagarres: elles peuvent être le fruit d’un coup à la tête ou d’une mise en échec, entre autres.
Le hockey est l’un des sports qui en occasionnent le plus, révèle une autre étude.
Il n’aurait jamais joué au hockey
M. Mailhot affirme qu’il n’aurait pas joué au hockey s’il avait su, à 20 ans, qu’il allait vivre dans les conditions dans lesquelles il se trouve aujourd’hui. « J’aurais fait autre chose », a-t-il réitéré au Journal dans les derniers jours.
Car outre le fait qu’il prenne des médicaments pour l’Alzheimer, il souffre d’intenses douleurs aux mains, qui l’empêchent de réaliser une tâche aussi simple que de prendre sa tasse de café le matin.
C’est pourquoi il plaide maintenant pour une discussion plus transparente au sujet des impacts des coups à la tête.

Auteur de l’étude de l’Université de Boston, Jesse Mez précise dans un article en lien avec celle-ci «que le risque absolu qu’un hockeyeur soit un jour atteint d’ETC est encore inconnu».
Celui-ci affirme également que l’étude a ses limites, puisque certains donneurs ont pu jouer davantage ou qu’ils pouvaient avoir plus de symptômes cognitifs, notamment, que l’ensemble des joueurs de hockey.
Jacques Mailhot est aussi conscient que le débat est complexe. Il est d’ailleurs le seul ancien joueur contacté par Le Journal qui a accepté d’en parler. Les autres ont refusé, car ils connaissaient mal les enjeux ou en raison de leurs liens avec la ligue.
Mais aux yeux de M. Mailhot, «des recherches comme celles-là devraient faire en sorte que l’on parle ouvertement [des impacts des coups à la tête]».
«Parlez-en. Essayez de trouver des solutions, martèle-t-il. Donnez l’occasion aux gens de décider ce qu’ils veulent faire [en toute connaissance de cause]. Veux-tu jouer au hockey? Veux-tu te battre?»
L’ETC, ce mal seulement diagnostiqué après la mort
L’encéphalopathie traumatique chronique (ETC) est une maladie dégénérative qui ne peut être diagnostiquée qu’après un décès, à la suite d’un examen des tissus cérébraux. C’est pourquoi de plus en plus d’athlètes, comme Henri Richard, ont donné leur cerveau à la science.
L’ETC peut survenir chez les personnes ayant subi des traumatismes crâniens multiples (des commotions cérébrales). Une protéine, appelée Tau, se répand de façon anormale dans le cerveau et tue les cellules.
Les patients atteints ressentent habituellement des symptômes plusieurs années après les blessures crâniennes. Ils peuvent avoir des problèmes de mémoire, devenir agressifs ou impulsifs. Les personnes atteintes d’ETC avancée développent une démence.
L’analyse du cerveau de 320 anciens joueurs de la NFL a permis de découvrir qu’ils en étaient atteints. C’est également le cas pour plus d’une dizaine de hockeyeurs de la LNH, de boxeurs, de joueurs de soccer et de rugby, notamment.
Source : Lésion cérébrale Canada
13 hockeyeurs qui en étaient atteints
- Larry Zeidel
Années d’activités*: 1951-1969 - Henri Richard
Années d’activités: 1955-1975

- Stan Mikita
Années d’activités: 1958-1980 - Reggie Fleming
Années d’activités : 1959-1971 - Richard Martin
Années d’activités: 1971-1982 - Bob Probert
Années d’activités: 1985-2002

- Jeff Parker
Années d’activités: 1986-1991 - Todd Ewen
Années d’activités: 1986-1997 - Zarley Zalapski
Années d’activités: 1987-2000

- Wade Belak
Années d’activités: 1996-2011 - Steve Montador
Années d’activités: 2001-2012 - Marek Svatos
Années d’activités: 2003-2011

- Derek Boogaard
Années d’activités: 2005-2011
*Dans la LNH
Sources: Le Journal et TSN.ca
Cinq fois où la LNH a nié les liens entre la pratique du hockey et l’ETC
Décembre 2011
Une autopsie menée par des chercheurs de l’Université de Boston sur le cerveau de l’ancien dur à cuire Derek Boogaard, décédé la même année à seulement 28 ans, révèle qu’il était atteint d’ETC. Interrogé à ce sujet, le commissaire de la LNH, Gary Bettman, répond que les données sur les causes des traumatismes au cerveau sont insuffisantes pour renforcer les pénalités liées aux bagarres dans son circuit.
Juillet 2016
Questionné par le sénateur américain Richard Blumenthal, M. Bettman répond notamment, dans une lettre de 24 pages, que «la relation entre les commotions cérébrales et les symptômes cliniques associés à l’ETC demeure toujours inconnue».
Mai 2019
Le commissaire de la LNH est convoqué devant les parlementaires à Ottawa. M. Bettman déclare, en réponse à une question posée par un membre du Sous-comité des commotions cérébrales liées aux sports, que rien ne prouve que ces dernières, lorsque subies au hockey, peuvent entraîner des traumatismes au cerveau appelés «ETC». «Outre quelques éléments anecdotiques de preuve, ce lien n’a pas été démontré de façon concluante», précise-t-il.

Août 2022
Une étude menée par 14 chercheurs de l’Université de Boston conclut que les chocs répétés à la tête sont une cause de l’ETC. Questionné à ce sujet par le Toronto Star, l’adjoint de Gary Bettman, Bill Daly, répond au quotidien: «Un seul article médical ne détermine pas notre vision de cet enjeu. Afin de nous guider, nous nous basons sur l’opinion consensuelle des experts médicaux. Présentement, ce consensus ne correspond pas aux conclusions de l’article que vous nous avez envoyé.»
Avril 2023
Interrogé par la radio américaine NPR au sujet des conclusions de cette même étude, M. Bettman déclare : «Nous écoutons les opinions médicales concernant l’ETC, et je ne crois pas qu’il existe une étude documentée suggérant que des éléments de notre sport résultent en l’ETC. Il y a eu des cas isolés de joueurs qui ont pratiqué notre sport qui ont été atteints de l’ETC. Mais ça ne signifie pas nécessaire que cela [soit lié au fait] qu’ils aient joué dans la LNH.»