Escrime: absolument rien à voir avec les combats de cinéma


Joseph Facal
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Je suis au Grand Palais pour l’escrime.
Je suis un romantique. J’aime les sports millénaires, chargés d’histoire, ignorés en dehors des Olympiques, avec ces athlètes qui savent qu’ils ne seront jamais ni très connus, ni très riches.
Rolande la matante a déjà au moins entendu le nom de Lebron James, mais jamais celui d’Aron Szilagyi.
Aujourd’hui, c’est l’épée par équipes chez les femmes.
Quarts de finale, demi-finales et finale ont lieu dans un seul après-midi. Je reste donc jusqu’à tard en soirée.
On perçoit l’escrime comme un sport d’élite un peu snob, mais l’ambiance est chaude, populaire, festive. Pas un siège libre.
Subtil
Oubliez Pirates des Caraïbes. L’escrime sérieuse n’a rien à voir avec les combats de cinéma. On ne court pas partout en enjambant des tables.
La piste est rectiligne et étroite. On avance ou on recule.
J’ai choisi la compétition d’épée parce que les assauts durent plus longtemps plus longs qu’au sabre, où l’on se rue immédiatement sur l’adversaire.
À l’épée, on s’étudie, on attaque, on bloque, on contre-attaque.
Chaque équipe est composée de trois tireuses. Chacune affronte les trois de l’équipe adverse.
Neuf matchs en tout, donc, et on fait le total des touches à la fin.
Pour gagner un match, il faut parvenir le premier à 15 points ou être en avance au bout de trois minutes.
Au bout de l’épée, un bouton électrique est connecté à une lumière qui s’allume quand vous touchez le premier la zone payante de l’adversaire avec suffisamment de pression.
Sans cette assistance technologique, la vitesse et l’enchevêtrement des armes rendraient très incertaines les décisions prises.
À l’épée, vous pouvez viser tout votre adversaire, y compris ses jambes, ce qui n’est pas le cas au fleuret (taille) et au sabre (tête et taille).
Le juge utilise encore les expressions françaises «en garde» et «touché».
Devant une foule acquise à leur cause, les Françaises écartent difficilement les Coréennes en quart de finale.
Beaucoup plus grandes, leur portée supérieure ne leur donne pas l’avantage que j’escomptais.
Chaque touche payante fait exploser la foule comme lorsque le Canadien marque un but.
En demi-finale, les Italiennes, grosse tradition en escrime, classées premières au monde, écartent sans mal les Chinoises, mais les Françaises, portées par une foule en feu, doivent revenir de l’arrière pour battre les Polonaises, championnes du monde l’an dernier.
Je vous le dis, quand vous avez une épée dans les mains et que la foule entonne La Marseillaise, vous devez avoir envie de refaire la bataille d’Austerlitz avec Napoléon. Décoiffant.
Trop d’émotion peut cependant se retourner contre vous. La maîtrise de soi et une concentration maximale sont essentielles. Si vous «pognez les nerfs», vous êtes foutu.
Je finis par comprendre que certaines escrimeuses préfèrent avancer sur l’adversaire, tandis que d’autres choisissent de laisser l’autre charger.
En revanche, quand vous tirez de l’arrière et qu’il reste peu de temps, vous devez charger, prendre des chances, et c’est là que vous vous exposez et devenez une cible facile.
Voilà pourquoi les écarts se creusent parfois vers la fin.
Tension
Avant la finale, je me suis contenté d’un maigre sandwich, car je voulais être certain de garder ma place dans la tribune des médias.
La France était finaliste, et j’avais en tête les chicanes entre journalistes survenues la veille à Roland-Garros.
Les épéistes arrivent en descendant un escalier majestueux, comme pour un bal au 19e siècle. Quelle classe! La Marseillaise à tue-tête! «Allez les Bleues»!
Finale d’anthologie, époustouflante, tendue jusqu’à la fin, avec une tension qui montait, montait, montait.
La magnifique victoire italienne (30-29), en temps supplémentaire et en mort subite, fut noblement applaudie par le public.
J’ai adoré. Si on écœure ma blonde, j’exigerai du malotru un duel à l’épée.
ZOLA, LES TOILETTES ET MOI
Le Grand Palais, où se déroulent les compétitions d’escrime, est sur les Champs-Élysées, entre le Louvre et l’Arc de Triomphe.
Je ne vois pas ce qu’il y a de comparable en Amérique du Nord pour la majesté architecturale.
L’entrée pour les médias est cependant labyrinthique et les pancartes intérieures sont confuses.
Je cherche le guichet d’information et j’aboutis aux toilettes. Je cherche les toilettes et je tombe sur la boutique de souvenirs.
Je me sens comme M. Hulot dans un film de Jacques Tati.
Les organisateurs veulent tellement lutter contre la canicule que l’air conditionné donne l’impression qu’on est au bord du fleuve en Gaspésie.
Zola
Le Palais est une splendeur construite pour l’Exposition universelle de 1900, dans le style Belle Époque.
La coupole au-dessus de nos têtes est une verrière, comme un gigantesque solarium circulaire, recouverte cependant d’une toile pour que le soleil n’aveugle pas les escrimeurs.
Vous êtes transporté dans un Paris qui n’est plus celui de Victor Hugo, mais celui d’Émile Zola.
Le Paris du Grand Palais, c’est celui d’une bourgeoisie nouvelle, enrichie par les chemins de fer, les mines et la spéculation boursière, qui, au début du XXe siècle, bouscule la vieille aristocratie.
Les messieurs portent des costumes trois-pièces, des cannes à pommeau, des montres à chaînette.
Leurs dames portent des corsets serrés et d’extravagants chapeaux à plumes.
Ils se pavanent au volant des premières autos et exhibent leurs maîtresses, totalement insouciants des écarts de richesse qui se creusent.
Forcément, c’est l’époque des premiers anarchistes poseurs de bombes, Jules Bonnot et compagnie.
Bon, j’écris, j’écris, et je finis par ressentir le besoin de trouver une cabine de toilettes.
J’y suis. Devinez mon occupation. Soudainement, tout devient noir. Heureusement, je sais où est mon derrière.
Vous auriez dû voir la longueur des files devant ces toilettes trop peu nombreuses. Carton jaune foncé aux responsables de ce site.
Mais quand vous commencez à vous énerver, une bénévole vous sourit, vous demande si tout va bien, et tout est effacé.
PRIMA DONNA
La nageuse australienne Ariarne Titmus explique ses temps décevants par les conditions de vie «ridicules» au village olympique. Une autre se plaint du matelas et une autre du papier de toilette. Une semaine comme caissière dans un Wal-Mart ferait du bien à leur petit caractère.
COCORICO
Si vous trouvez que nos médias focalisent beaucoup sur les athlètes québécois et canadiens, ce n’est pas différent dans les médias français. Il n’y en a que pour eux et, bien sûr, pour ces «chers-parents-qui-ont-fait-tant-d’efforts-pour-que-fiston-réalise-son-rêve-olympique».
SAVOUREUX
Sur les écrans géants, pour meubler le temps, on passe des extraits des Jeux de 1924. Les hommes ont des moustaches en guidons de bicyclette et les femmes ont des jupes jusqu’aux chevilles. Mais on a truqué les images pour leur faire chanter Highway to Hell d’AC/DC. J’adore.
COUAC
Les médias grossissent tout. Un athlète se plaint qu’il fait chaud dans sa chambre et on en fait tout un plat. Globalement, ça se passe très bien. Seul couac vraiment sérieux: la natation dans la Seine. Je ne mettrais pas un orteil là-dedans.