Des romans de La courte échelle retirés d’une bibliothèque scolaire parce qu’ils «finissent mal»

Yannick Beaudoin
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Une employée du Centre de services scolaire des Mille-Îles (CSSMI), dans les Laurentides, aurait choisi de retirer plusieurs classiques de la littérature jeunesse pour des raisons discutables.
Selon une bénévole ayant participé à l’élagage de nombreux volumes au sein d’une école de Blainville, la personne responsable de l’opération aurait notamment décidé d’enlever l’ensemble des Tintin en raison du racisme et des stéréotypes qu’on y retrouve. Elle aurait également élagué la collection Archie parce que le personnage principal est polygame. Finalement, l’employée du CSSMI aurait indiqué que certains romans de la collection Noire de La courte échelle ne pouvaient être admis à l’école parce que ces histoires se terminaient mal.
Ces motifs mentionnés par la bibliothécaire d’expérience à la bénévole découleraient de directives du Centre de services scolaire. Or, ce dernier affirme n’avoir jamais donné de telles instructions.
À la fin octobre, la bénévole est venue aider deux employés du Centre de services scolaire pour élaguer des livres de la bibliothèque de l’école de son quartier, a confié la dame à l’émission de Benoit Dutrizac à QUB radio et télé, diffusée simultanément sur les ondes du 99,5 FM à Montréal.
«Là, j’ai eu plusieurs surprises. La journée, tu sais, ça a commencé le ménage dans les documentaires. Puis là, j’ai senti que la personne responsable avait besoin de justifier un peu parce qu’il y a eu beaucoup de livres sur le christianisme qui ont été enlevés. Moi, je n'ai pas posé de questions, mais elle m'a expliqué qu'on devait avoir une équité sur nos tablettes. Il faudrait qu'il y ait le même nombre de livres sur le christianisme que sur toutes les autres religions. Si on a juste un livre sur l'hindouisme et un livre sur le judaïsme, on ne pourrait pas avoir plus de livres sur le christianisme», a raconté la bénévole.
Après les documentaires, le ménage s’est poursuivi dans la section des bandes dessinées, où la bibliothécaire a indiqué qu’il fallait retirer toutes les BD de Yakari, une série suisse suivant les aventures d’un enfant de la tribu autochtone des Sioux.
«Elle a dit: “Ça, c'est rempli de stéréotypes. On ne peut pas garder ça sur les tablettes”», relate la bénévole.
Par la suite, l’employée du CSSMI a indiqué à la bénévole qu’il fallait enlever la collection complète des Aventures de Tintin.
«Dans ma tête, je me suis dit: “Peut-être un ou deux albums qui ont été controversés. On en a entendu parler dans d’autres provinces, dans d’autres écoles”, mais la surprise était très grande quand elle a vraiment tout enlevé la série», mentionne-t-elle.
«On m’a dit: “Il y a des propos racistes, c’est stéréotypé, même péjoratif pour certains. Donc on ne les garde pas”», ajoute la citoyenne de Blainville, indiquant avoir été particulièrement étonnée de cette décision.

L’opération d’élagage s’est ensuite attaquée aux bandes dessinées Archie.
«Là, elle me dit: “Ça aussi, ça doit partir.” Puis là, j’ai dit: “Oui, pour quelle raison?” Et puis là, elle me dit: “Parce qu’Archie est polygame.” Et puis là, honnêtement, j’ai pouffé de rire. Je pensais que c’était une blague. Puis là, elle m’a regardée, très sérieuse, et elle a dit: “Non, ce n’est pas une blague. Archie est polygame. Des fois, il sort avec Betty, des fois, il sort avec Veronica. Ce n’est pas des valeurs qu’on veut inculquer à nos jeunes garçons.” Là, là, j’étais sans mots à ce moment-là», mentionne la bénévole.

Cette dernière affirme avoir ensuite demandé d’où provenaient ces directives et la bibliothécaire lui aurait répondu que «la décision est prise dans chaque centre de services scolaire. Donc chaque CSS a une personne qui prend la décision de retirer les livres. Et elle, cette dame-là, elle suit la consigne qui lui a été donnée dans le fond».
Des romans de La courte échelle retirés
La bénévole soutient également avoir demandé à la bibliothécaire pourquoi certains romans de la collection Noire de La courte échelle n’étaient pas disponibles dans l’école.
Les tomes de cette collection sont classés selon un système de «lunes». Les livres avec une lune sont destinés aux enfants de 7 ans et plus, ceux avec deux lunes pour les 9 ans et plus et ceux avec trois lunes pour les 11 ans et plus.
«Je lui dis: “Pourquoi on n'a pas des romans à trois lunes pour notre troisième cycle?” [Elle a répondu:] “Non, vous ne les aurez jamais ces livres-là parce que la plupart de ces livres-là se terminent mal. Puis on ne peut pas faire vivre ça à des enfants. Ça ne peut pas mal se terminer ou la fin ne peut pas être ambiguë ou remplie d'incertitudes. Il faut vraiment que l’enfant sache exactement comment ça se finit et il faut que ça se termine bien», témoigne la bénévole.
«J’étais un peu sous le choc, honnêtement», ajoute-t-elle.

Toute cette expérience, et surtout les arguments de la bibliothécaire, a laissé un goût amer dans la bouche de la Blainvilloise.
«Je sens vraiment qu’on est un petit peu dans la culture du bannissement. Surtout sachant que ce n’est pas à l’échelle nationale. C’est seulement notre centre de services qui a pris cette décision-là. Je trouve ça un petit peu plate pour nos élèves», clame-t-elle.
Réaction de La courte échelle
La directrice générale des Éditions de la courte échelle, Mariève Talbot, a avoué être préoccupée par cette histoire et a tenu à défendre la collection Noire.
«C’est une collection qu’on a établie[...] Ce sont des livres d’horreur pour les jeunes, mais c’est adapté au public en question [...] L’objectif de cette collection, c’est avant tout de susciter le plaisir de lire, et ça fonctionne. Clairement, on a beaucoup, beaucoup d’attrait des jeunes par rapport à cette collection-là et des enseignants aussi qui voient l’intérêt que ça suscite chez les jeunes, puis qui les encouragent à lire ça, parce que bon, en fait, c’est aussi une façon d’apprivoiser, puis de déjouer la peur qu’offrent ces livres-là», a-t-elle déclaré en entrevue au micro de Benoit Dutrizac.

Celle-ci s’explique mal que des romans puissent être exclus seulement parce qu’ils «finissent mal».
«On propose des textes de qualité littéraire, des histoires qui sont bien construites, mais c’est sûr que ce n’est pas tout joyeux. Ça demeure des histoires qui font peur, qui dans certains cas vont aborder des sujets difficiles, mais en même temps, la vie est remplie de sujets difficiles. Puis je pense qu’il y a un élément qui est important, il faut faire confiance à l’intelligence des jeunes. Ils vont comprendre. Des fois, on surprotège les enfants», argumente Mme Talbot.
Le Centre de services scolaire se défend
Le cabinet de la nouvelle ministre de l’Éducation Sonia LeBel a indiqué à l’équipe de QUB qu’une enquête avait été lancée par le centre de services scolaire. Mme LeBel souhaite laisser la direction du CSSMI gérer cette histoire.
Roch-André Malo, directeur général du Centre de services scolaire des Mille-Îles, a admis avoir interrompu le processus d’élagage dans les bibliothèques scolaires de son territoire, mais assure n’avoir jamais donné de directives similaires à celles qu’aurait mentionnées la bibliothécaire à la personne bénévole.
«Il n’y a aucune directive qui a été envoyée, puis il n’y a aucune liste [...] Il y avait une liste qui circulait, qu’il fallait retirer de façon systématique des rayons certains titres ou certains ouvrages. Il n’y a pas ça qui circule au CSSMI», a martelé M. Malo, en entrevue à l’émission de Benoit Dutrizac.
Le directeur général du CSSMI soutient que l’opération d’élagage dans les 62 écoles du territoires est chapeautée par une équipe de six bibliothécaires et se déroule selon plusieurs critères, dont l’âge du livre, la fréquence d’emprunt et l’adéquation avec le programme de formation du ministère de l’Éducation.
«La bibliothèque, dans une école, elle doit soutenir le programme de formation de l'école québécoise. Elle doit soutenir l’apprentissage des élèves. Son contenu doit être en adéquation et être en soutien aux apprentissages des élèves», indique M. Malo.
Celui-ci a d’ailleurs affirmé que la bibliothécaire au cœur de cette histoire rapportée par une bénévole était une employée d’expérience travaillant avec d’autres collègues.
Dans le cas de la collection Tintin, les livres retirés auraient été enlevés parce qu’il s’agissait d’une édition de plus de 25 ans et que les albums étaient défraîchis. Une fois l’élagage effectué, l’école peut, à sa discrétion, décider de recommander une édition plus récente de cette collection.
«Pour tous les titres qui ont été nommés, il n’y a aucun qui est banni de nos écoles», affirme Roch-André Malo. Si on avait une directive que Tintin, ce n’est pas acceptable dans nos écoles, on aurait envoyé une directive, elle serait sortie de l’ensemble de nos établissements.»
Quant à la collection Noire, il n’est pas non plus question de la sortir des écoles du CSSMI, assure M. Malo. Toutefois, un employé du CSSMI relit chaque livre et décide si celui-ci a sa place sur les tablettes des bibliothèques scolaires, même si l’équipe de la maison d’édition a déjà classé ses livres selon les groupes d’âge pour lesquels elle juge que chaque roman est approprié.
Néanmoins, le CSSMI entend réviser son processus d’élagage.
«On va se rasseoir avec nos équipes, en qui j’ai une grande confiance, ils sont très compétents. Ce sont des gens très qualifiés, mais à la fin de la journée, si les gens ont l’impression que ce qu’on est en train de faire, c’est de la censure par notre processus, il faut qu’on le revoie. Il faut que ce soit consensuel et collaboratif dans nos établissements, ce processus-là. Parce qu’il n’y rien de ce qui a été sorti qui devait impérativement sortir de la bibliothèque», soutient M. Malo.
Pour voir l’ensemble des entrevues, visionnez les différentes vidéos dans cet article.