«C'est la pire saison de ma vie»: allégations de climat toxique dans une équipe de hockey de la Montérégie
En raison du comportement de leur entraîneur, trois jeunes joueurs déposent des plaintes officielles au Bureau de l’officier des plaintes en matière de protection de l’intégrité dans les sports


François-David Rouleau
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Abus de pouvoir, harcèlement psychologique, crises de colère répétées, dénigrement, discrimination à l’endroit des francophones, mises en place de règles de «discipline» injustifiées, menaces et coups sur le casque. Ce ne sont que quelques exemples des allégations du climat toxique raconté par des jeunes hockeyeurs de 13 et 14 ans.
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Pour changer les choses, ils ont formellement porté plainte, laquelle a été acceptée par le Bureau de l’officier des plaintes en matière de protection de l’intégrité dans les sports au Québec.
À l’aube du début des séries éliminatoires, Le Journal a rencontré indépendamment Nathan Rose, Justin André et Ulrik Lacoste des Titans bantam A (M15) de l’Association de hockey mineur Vaudreuil-Dorion (AHMVD). Ils ont raconté leur récit d’une triste saison de hockey récréatif à «oublier complètement».
En attendant leur audition devant un comité de l’outil de signalement indépendant «Je porte plainte» dans les sports et loisirs institué en 2021, ils dénoncent la situation afin d’éviter de revivre le même cauchemar.
- Écoutez la chronique culture et société avec Jean-François Baril et Sophie Durocher via QUB :
Au total, les parents et les adolescents de près de la moitié de l’équipe ont livré leur version en corroborant les agissements allégués envers l’entraîneur-chef Michel Gualtieri. Certains ont toutefois demandé à taire leur nom pour éviter de futures représailles.
Le président de l’AHMVD, Daniel Bradford, n’a pas voulu discuter spécifiquement du dossier des Titans. Mais avec l’accumulation de cas, l’un de ses collègues au conseil d’administration a par ailleurs, depuis nos questions, remis sa démission.
Réputation derrière le banc
Gualtieri avait été placé sur les lignes de côté il y a environ cinq ans puisqu’il s’était montré intimidant par sa forte voix et son «criage» envers des jeunes de huit ans, a-t-il été permis d’apprendre par l’entremise de sources bien au fait de son comportement en position d’autorité. Le président actuel de l’Association, Daniel Bradford, a dit en entrevue avoir «peur de partager cette information».

Cet entraîneur était pourtant «réputé pour crier après les jeunes», affirment nos sources.
Après une saison sans anicroche à titre d’entraîneur adjoint, la direction de l’AHMVD a décidé de lui réattribuer une équipe.
À la lumière des témoignages recueillis, les vieilles habitudes de M. Gualtieri auraient rapidement refait surface. En position d’autorité, il aurait fréquemment enfreint les principes de base du code d’éthique des entraîneurs. Dans le respect, ceux-ci doivent entre autres s’assurer de développer la passion et l’amour du sport de leurs joueurs.
«Il m’a traité comme de la merde. Je n’ai pas l’impression qu’il me respectait. Il a souvent été méchant envers moi, note Nathan Rose, 14 ans. Il m’a souvent engueulé.»

«Il m’a traité de pas bon dans ses mots et dans une rencontre avec l’adjoint, il m’a menacé qu’il passerait à la dernière étape si je n’étais pas mieux, ajoute Ulrik Lacoste, que l’entraîneur aurait visé pour son comportement. C’est la pire saison de ma vie.»

«Pire équipe»
Selon les joueurs et leurs parents, l'entraîneur aurait critiqué et visé constamment les sept joueurs francophones de son alignement sur qui il aurait passé sa colère. Il leur aurait notamment attribué les insuccès de l’équipe, les aurait vissé sur le banc à répétition et leur aurait injustement restreint l’accès au vestiaire. Ce qui va à l’encontre des principes énoncés dans le guide de l’entraîneur.
Plusieurs d’entre eux ont aussi raconté que Gualtieri les avait qualifiés «de pire équipe qu’il avait entraînée» et «qu’ils étaient ingérables».
«Ce n’est pas un drapeau, mais dix drapeaux rouges qui sont plantés dans une situation semblable, affirme Jean-François Mouton, un expert en coaching, formateur et consultant ayant près de 50 ans d’expérience, en écoutant le résumé des allégations. On est loin du positif, de l’enthousiasme et de l’intégrité envers les enfants. Un coach se doit d’être un modèle et contrôler ses émotions. C’est la première habileté requise.»

Or, toujours selon les récits des joueurs, la situation aurait perduré de novembre à février.
«Ce n’est normal de vivre ça, souligne Ulrik Lacoste qui a fréquemment pensé tout abandonner. On nous a écrasés. On veut juste jouer au hockey.»
Dans une étude du Journal of Applied Sport Psychology publiée en 2012, Gretchen Ker et Ashley Stirling, deux chercheuses de l'Université de Toronto, affirmaient que les «abus émotionnels surviennent plusieurs fois et sur une certaine période de temps». La violence psychologique «doit survenir à de multiples occasions dans la relation entre l’entraîneur et l’athlète», ajoutaient-elles.
Discipline?
Ce ne serait pas tout. Au nom de la «discipline», mot fort important de son langage selon ses joueurs, M. Gualtieri aurait aussi instauré un régime très strict dans le vestiaire. Il aurait interdit aux joueurs des habitudes aussi banales que de remplir leur gourde d’eau et d’enrubanner leur bâton. Il serait aussi défendu de faire affûter leurs patins à l’aréna avant un match ou un entraînement.
«Après les pratiques et les matchs, j’avais juste hâte de partir et d’essayer d’oublier. J’ai pensé lâcher, renchérit Justin André, disant avoir perdu la flamme avec l’accumulation de ce qu’il vivait dans ce climat. J’ai continué à jouer, parce que j’aime le hockey.»
Nous avons tenté de joindre M. Gualtieri à plusieurs occasions, mais celui-ci n’a ni répondu ni retourné nos appels malgré nos messages. Après un récent entraînement, il a fait la sourde oreille en quittant l’aréna, ne répondant à aucune de nos questions.
Dans le système
Pendant ce temps, les hockeyeurs attendent d’expliquer leur histoire au comité de protection de l’intégrité. L’entraîneur demeure derrière le banc.
De février 2021 à septembre 2023, le mécanisme «Je porte plainte» avait reçu 868 plaintes. Du lot, 66% concernaient les sports d’équipe et 59% des présumées victimes étaient âgées de moins de 17 ans. Au total, 40% des plaintes franchissent le seuil de recevabilité et cheminent vers le processus décisionnel. (voir tableau)
Le fonctionnement du mécanisme «Je porte plainte»
- Le plaignant porte plainte sur la plate-forme
- Le Bureau de l’Officier des plaintes en matière de protection de l’intégrité dans les sports au Québec l’étudie, pose des questions au plaignant et décide de la recevabilité de la plainte
- Jugée recevable, elle est remise au comité de protection de l’intégrité composé de trois membres neutres et indépendants, issus de plusieurs milieux professionnels (avocats, spécialistes en relation humaine, psychologues, etc.)
- L’auteur présumé visé par la plainte est averti et prend connaissance des allégations
- Possibilité de médiation pour régler la plainte
- Si la médiation est refusée, audition des parties devant le comité. Le plaignant et l’auteur présumé, accompagnés de leurs témoins, racontent leur version et livrent leurs preuves.
- Délibération du comité (jusqu’à quelques jours)
- Décision: en accueillant la plainte, le comité peut recommander des sanctions à l’intimé.
Types de sanctions: Réprimande au dossier, pénalité financire allant jusqu’à 2000$ à verser à la Fédération, imposition de conditions, engagements ou restrictions, obligation de suivre une formation, suspension d’une durée maximale de 12 mois, expulsion.
Le climat nocif aurait dérivé durant des semaines
La situation nocive chez les Titans perdurerait depuis novembre. Dans la tourmente et devant le mécontentement des enfants et des parents, l’entraîneur aurait raté de nombreuses occasions de résoudre les problèmes, notamment en annulant une rencontre d’équipe à la dernière minute.
Saisie de l’affaire, l’AHMVD dit avoir rencontré les parents et les instructeurs afin d’assainir l’atmosphère. Ce ne fut pas suffisant.
L’envoi d’un courriel laconique de la part de l’Association, sur lequel on peut lire que «la saison est longue et les dernières semaines ont tendance à être difficiles», a plutôt mal passé parmi les parents et leurs enfants. Ceux-ci auraient souhaité que leurs enfants cessent d’être constamment visés.
Le cri du cœur d’une mère dans une lettre ensuite envoyée aux membres de l’équipe à la mi-février aurait permis à ce que l’entraîneur diminue ses représailles envers les jeunes. Dans sa missive, elle a identifié les nombreux problèmes, pointant le «comportement de l’entraîneur» et la «prise en grippe de sept joueurs à qui il s’en prend constamment». Notant l’intimidation, «la violence verbale et psychologique qui sont en aucun cas tolérables», elle réclamait le départ de Gualtieri.

Pour la protection des bénévoles ou des jeunes?
Malgré la situation, la direction de l’AHMVD a gardé M. Gualtieri en poste alors qu’il continue toujours de gérer les entraînements et les matchs.
Dans ses explications, le président de l’association Daniel Bradford n’a pas voulu répondre à plusieurs de nos questions, soulignant que le dossier fait l’objet d’une plainte. Une directive que lui auraient conseillée Hockey Québec et Hockey Lac-St-Louis. Il s'agit d'ailleurs de l'une des régions pointée par la haute direction de la Fédération provinciale il y a deux semaines pour les ennuis de division entre les opérations et la politique, citait le RDS.ca.

«Je suis le processus afin de protéger les bénévoles et les enfants, lance-t-il. Ce processus est super important, mais je le connais peu. Je n’aime pas recevoir des commentaires comme ceux autour des Titans. On essaie d’améliorer le processus pour voir ce qu’on peut faire de mieux pour les enfants.»
Démission au conseil
Un autre membre du conseil d’administration jusqu’à samedi dernier, Simon Willemme, estime que l’entraîneur Gualtieri «s’est ramassé avec les cas les plus difficiles à gérer», précisant aussi au passage que celui-ci adopterait «une approche plus stricte et disciplinaire».
Willemme a depuis démissionné du conseil alors qu’il occupait aussi le poste de secrétaire et directeur de la culture hockey. Il espérait plus de changements au sein des opérations de l’AHMVD, dont l’une de nos sources a affirmé «qu’elle ne fait pas du tout son travail. Ce dossier aurait dû être réglé bien avant de se rendre-là».
«Je suis un partisan de la prise de parole et je ne suis pas sûr que nous prenions toujours les décisions courageuses nécessaires au changement», a-t-il écrit pour entre autres motiver sa démission.
Selon l’expert en coaching Jean-François Mouton, quand des dirigeants d’association sont mis au fait de problèmes, ils devraient prendre tous les moyens nécessaires pour trouver des solutions et assurer un suivi serré avec des objectifs concrets. «On veut un environnement sain et sécuritaire. Un environnement malsain va au-delà de l’intégrité de l’enfant. Quand on n’applique pas les solutions, il y a de sérieux problèmes.»
Malgré la situation, le président Daniel Bradford a refusé de dire s’il conservera les services de l’instructeur Gualtieri la saison prochaine.
Quelques-uns des joueurs, eux, confirment déjà qu’ils en sont à leurs derniers coups de patin au hockey.
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