De quel projet Marcel Sabourin est-il le plus fier?

Nathalie Slight
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Fort de plus de 70 années de carrière, l’excellent raconteur Marcel Sabourin a plus d'une anecdote à raconter, lorsqu'on s'assoit pour discuter avec lui. À l’aube de son 90e anniversaire, cette figure emblématique du cinéma et de la télévision québécoise s’est replongée avec plaisir dans ses souvenirs les plus marquants.
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Marcel, j’aimerais revenir sur vos débuts. Comment le jeu est-il entré dans votre vie?
J'avais 16 ans. C'était à l’époque où je fréquentais le Collège Sainte-Marie, à Montréal. J’ai lu dans le journal que Le Théâtre du Nouveau Monde, juste en face de l’établissement où j’étudiais, allait ouvrir une école d'art dramatique. Le soir même, j’ai annoncé à mes parents que j’aimerais bien étudier le théâtre à cet endroit.
Comment ont-ils réagi?
Nous étions pauvres, mes parents n’avaient pas d’argent pour m’envoyer à cette école, mais je leur ai dit qu’avec les sous que j’avais amassés en travaillant comme placier au cinéma, j’allais payer mes études en théâtre. Mon père m’a répondu : «Va te coucher, on verra ça demain. Ce n'est pas impossible.» Ce soir-là, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, j’étais trop heureux. «Ce n’est pas impossible», ça voulait dire que c’était possible!
Comment se sont déroulées vos études?
L'école du Théâtre du Nouveau Monde était dirigée par Jean Dalmin, un Français qui s’est installé au Québec après être tombé en amour avec la comédienne Monique Leyrac. Nos locaux étaient installés dans un taudis épouvantable. Pendant qu’on récitait du Molière, on entendait, à travers les murs, des bouteilles de bière se fracasser dans l’escalier, suivi d’un «Tabarnak» bien senti de la part d’un soulon. Mais cette ambiance crasse n’est jamais venue à bout de notre passion.
Quel fut votre premier contrat en tant que comédien?
Paul Buissonneau cherchait de jeunes comédiens pour La Roulotte, un projet de théâtre ambulant pour enfants. Luc Durand, Jean-Louis Millette, Guy Sanche et moi étions tous de ce beau projet. Ce n’est pas un hasard si, par la suite, nous avons participé à des émissions jeunesse comme la Ribouldingue.
Votre carrière était lancée!
Oui, mais à 19 ans, j’ai décidé d’aller perfectionner mon art à Paris. J’avais tellement entendu parler de cette ville que j’étais fasciné rien qu’à l’idée d’y mettre les pieds. Mais si vous me demandez quel est le moment le plus marquant de mes études en Europe, c’est sans contredit mon séjour à Moscou. J’étais fasciné par Konstantin Stanislavski, l’un des pères fondateurs du théâtre moderne.
L’avez-vous rencontré?
Non, je n’ai pas eu la chance de rencontrer le bonhomme, puisqu’il était décédé depuis plusieurs années. Mais je me suis lié d’amitié avec son fils et j’ai même visité la maison familiale. Ça aurait pu mal tourner pour moi, là-bas! Staline venait tout juste de mourir, le climat politique était instable. J’étais téméraire, extrêmement naïf ou alors un peu con... peut-être un mélange des trois! (rires)
Le public québécois vous connaît comme auteur et comédien, mais peu de gens savent que vous avez aussi été parolier!
Lorsque j’enseignais l’improvisation à L’École nationale de théâtre, Robert Charlebois, Louise Forestier et Mouffe étaient tous les trois mes étudiants. À un moment donné, ils m’ont demandé d’écrire pour eux. C’est comme ça que je me suis retrouvé à collaborer au spectacle L’Osstidcho! J’étais juste à la bonne place, au bon moment, avec le bon monde!
Vous être plutôt humble, mais vous avez quand même signé plusieurs succès de Robert Charlebois, dont la mythique chanson Tout écartillé...
Après cette période, j’ai été approché par d’autres artistes pour écrire des chansons, mais c’était sur des thèmes bien précis. Et moi, je suis incapable d’encadrer ma créativité. Il faut que ça vienne de mes tripes, que ce soit un véritable cri du cœur. Je me suis donc concentré sur l’écriture de mes propres projets pour le théâtre, le cinéma et la télévision.

De quel projet êtes-vous le plus fier?
J.A. Martin, photographe, coécrit avec mon ami, le réalisateur Jean Beaudin. Au départ, on voulait raconter l’histoire d’un photographe ambulant. Puis, on a eu un maudit bon flash: raconter l’histoire de sa femme, qui l’accompagne dans le cadre de son travail! À travers ce film, on voulait rendre hommage aux grands-mères, aux mères et à toutes les femmes du Québec. En 1977, réaliser un film féministe, c’était audacieux! Voilà pourquoi je suis aussi fier de ce projet.
(Marcel réfléchit et ajoute)
D’un point de vue plus personnel, le «projet» dont je suis le plus fier, c’est ma famille! Gabriel est comédien, Jérôme est réalisateur et directeur photo, Thomas est urgentologue et Alexis, endocrinologue. Je n’ai pas été surpris que deux de mes fils se dirigent vers le milieu artistique, tout comme je n’ai pas été surpris que deux d’entre eux choisissent le milieu médical. Mon père et mon oncle étaient pharmaciens, et mon autre oncle était médecin.

Récemment, vous avez participé au balado Janette Bertrand et ses perles de sagesse. Vous abordez votre relation avec votre amoureuse, Françoise. Lorsque vous vous êtes mariés, dans les années 60, pensiez-vous faire un aussi grand bout de chemin ensemble?
Avant de l'épouser, j’ai été franc avec Françoise. Je lui ai avoué que j’ignorais si j’allais passer toute ma vie avec elle. Comment veux-tu faire cette promesse à 25 ans, lorsque tu ignores où tu seras dans 20, 40, 60 ans? Bien humblement, selon mon expérience, je peux vous dire que la longévité de l'amour n’est pas quelque chose qu’on promet. C’est quelque chose que l’on vit dans la petite magie du quotidien.
En terminant, votre fils Gabriel Sabourin a incarné un homme qui désirait être immortel dans la quotidienne STAT. Si c’était possible de vivre 200 ans, seriez-vous partant?
Ça dépend dans quelles conditions! Si je garde toute ma tête, que je suis relativement en forme et que Françoise est à mes côtés, je ne dis pas non! Curieux de nature, j’aimerais voir à quoi ressemblera la vie de mes petits-enfants. Est-ce qu’ils apprendront grâce à une puce implantée dans leur cerveau au lieu d’aller à l’école? Sera-t-il possible de se téléporter d’un endroit à un autre? Le monde a tellement changé en 90 ans... Que nous réserve le futur? C’est immensément intrigant!