Dans l’ombre du Grand Prix de Las Vegas et des centaines de millions de $ en retombées: «Jamais un événement n’a détruit ma ville comme la F1 le fait»
Randy Markin est impliqué dans une bataille judiciaire digne de David et Goliath contre la F1


François-David Rouleau
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LAS VEGAS | «La direction de la F1 pourrait rentrer dans mon bureau et on réglerait le problème en trouvant une solution équitable en moins de cinq minutes. On s’entendrait avec une poignée de main digne du Old School Vegas. L’adage par ici veut que ton meilleur atout soit ton nom de famille. Mais ce n’est pas la réalité avec la F1.»
Randy Markin, un Canadien né à Vancouver et débarqué à Vegas dans son enfance à la fin des années 1950, est engagé dans une véritable bataille judiciaire digne de David contre Goliath. Pour toutes les conséquences et les pertes financières entraînées par l’organisation du Grand Prix depuis le printemps 2023, il poursuit la F1, Liberty Media et son comté de Clarke.
«Jamais un évènement n’a détruit ma ville comme la F1», affirme le proprio du restaurant italien Battista’s Hole In The Wall, une enseigne reconnue depuis les années 1970, en plus du bar Stage Door et d’un dépanneur. Cordés sur Linq Avenue, à un coin de rue de la «Strip», ils ont aussi pignon sur Flamingo Road, une artère importante menant au Las Vegas Boulevard.
Mardi, Le Journal est allé à sa rencontre. Une discussion d’une trentaine de minutes dans son modeste petit bureau caché dans les dédales de son commerce a permis de comprendre l’ampleur des impacts négatifs du Grand Prix de Vegas sur les entreprises locales.
Les affaires de Markin sont en chute libre depuis plus de 18 mois.
Plus de 50% de diminution
Son restaurant a vu son affluence diminuer de plus de 50%. Et son bar, surtout fréquenté par des travailleurs, suit la même tendance.

«C’est horrible. Encore cette semaine, depuis dimanche, on sert moins de 300 couverts. Habituellement, on dépasse les 600. On est censé être complet. Les clients appellent pour annuler leur réservation parce qu’ils ne peuvent pas se rendre en raison du trafic et des fermetures. On est reconnu et on était le restaurant le plus occupé hors de la Strip». Cet événement force des entreprises sur Flamingo Road à fermer pour la semaine, tonne-t-il en entrevue. Ce n’est jamais arrivé dans l’histoire de cette ville.
Au passage du Journal à l’heure du souper lundi soir, on entendait anormalement un bruit de criquet dans son restaurant italien «old style», comme il le décrit.
Attitude déplorable de la F1
Au fil des six dernières décennies, il fut aux premières loges de la construction de la capitale mondiale du jeu en observant pousser les gigantesques casinos et complexes hôteliers.
Vegas a tenu nombre de grands événements. Il en a été témoin. Mais aucun d’entre eux n’a plongé autant d’entreprises dans le rouge.
Markin s’est fait loquace dans les médias depuis l’édition inaugurale l’an dernier. Pour cause, du haut de ses quasi-70 ans, il est l’un des rares commerçants à se lever et à poursuivre les responsables de ses déboires, selon les documents de cour consultés.
Avec les travaux routiers, les aménagements temporaires, le trafic causé par la construction du circuit et les blocages des voies menant à ses commerces, il estime avoir perdu, selon la poursuite intentée, des centaines de milliers de dollars en 2023 et en 2024.
Mais au-delà du fric, ce qui lui pue au nez, c’est surtout l’attitude de la F1.
«Ces gens s’en foutent complètement. C’est la première fois qu’une entreprise débarque à Vegas et qu’elle n’entre pas dans le tissu de la ville, explique celui qui désire juste retrouver ce qu’il a perdu. Et Dieu seul sait combien d’entreprises sont venues ici. Aucune ville au monde ne sait faire les choses comme nous le faisons en organisant de grands événements, fait-il savoir en notant le succès du Super Bowl en février dernier.
«Mais pourquoi donc les citoyens détestent autant cette course? demande-t-il. C’est que la F1 se promène le nez en l’air en se fichant de tout et en détruisant tout autour.
«Ils débarquent en jet privé, font leurs affaires et redécollent vers Denver. Ça ne fonctionne pas comme ça par ici.»
L’économie locale roule croche
Dans ses démarches publiques, la F1 dit être à l’écoute des citoyens et des commerçants de la ville, mais la réalité est tout autre, selon Markin. «Elle ne s’implique pas dans l’économie locale et n’aide pas à la faire tourner en soutenant les entreprises touchées négativement par la course.»
«Et si la F1 avait vraiment Vegas à cœur, on n’aurait pas à se battre en cour. C’est impossible de s’asseoir avec ces gens-là pour discuter, car ils n’en ont rien à faire. Ils n’ont aucune loyauté. Et leur façon de faire en se croyant plus importante et plus forte avec leur argent ne marche plus de nos jours. Surtout pas dans ce marché unique.»
Markin n’est pas un abonné des tribunaux pour régler ses problèmes. Ayant possédé casino, hôtel et autres entreprises dans le passé, il raconte avoir négocié durement en confirmant ses ententes par la bonne vieille poignée de main.
Cette vieille manière de faire les choses à Sin City n’est pas dans les cartes de la F1.