Coup sur Marc Tardif en 1976: «La pire agression de l’histoire du hockey moderne», selon l’auteur d’un livre sur l’histoire des Nordiques


Kevin Dubé
Partager
Le passage des Nordiques à Québec aura permis aux gens de vivre plus de bons moments que de mauvais. Parmi les moins bons, cette soirée du 11 avril 1976 lorsque l’attaquant des Cowboys de Calgary Rick Jodzio a asséné un violent double-échec au visage du joueur vedette des Fleurdelisés, Marc Tardif, le laissant inconscient sur la patinoire.
À 6 min 16 s de la première période du deuxième match de la série de quarts de finale de la division canadienne de l’Association mondiale de hockey (AMH) entre les Cowboys et les Nordiques, Jodzio «a envoyé Marc Tardif, meilleur compteur du circuit, sur la glace avec un bâton élevé à la suite d’une charge de 30 pieds. Il l’a ensuite assailli de ses deux poings le mettant littéralement K.-O.», tel que l’écrivait le journaliste Claude Cadorette dans l’édition du 12 avril 1976 du Journal de Québec.
Ce jour-là, Le Journal titrait en page frontispice: «Tardif mis K.-O. par un sauvage».
Près de 50 ans plus tard, une question demeure au sujet de ces tristes incidents: Jodzio a-t-il agi après avoir reçu une commande de son entraîneur-chef Joe Crozier?
Dans le tout nouveau livre Il était une fois... les Nordiques: 100 joueurs racontent, les auteurs Benoît Clairoux et Pierre-Yves Dumont ont consacré 6 des 528 pages de l’ouvrage à retranscrire les témoignages des acteurs de l’époque ainsi que leurs souvenirs de cet incident qui aura fait en sorte que Tardif n’a plus jamais été le même joueur par la suite.
«Cet incident a beaucoup marqué les gens de l’AMH. Le hockey était très violent à cette époque et j’ai senti que certains durs à cuire étaient encore très amers de ce qui s’était passé en 1976», a raconté Pierre-Yves Dumont lors d’un entretien avec Le Journal.
«C’était important pour nous de retranscrire tous les témoignages sur cet incident. Les gens pensent qu’il ne s’est pas passé grand-chose, mais c’est l’une des pires, sinon la pire agression de l’histoire du hockey moderne», ajoute quant à lui Benoît Clairoux.
«Ç’a changé ma carrière»
Dans le livre, sans revenir sur l’événement en tant que tel, Tardif se désole que ce genre de geste ne soit pas que le reflet d’une époque révolue.
«Ce qui a mené à ce soir malheureux pour moi n’a été que le reflet des années de gloire des Flyers, qui venaient de gagner la coupe Stanley deux ans de suite», mentionne-t-il dans le livre.
«Selon moi, ça n’a pas changé tant que ça depuis mon agression, sinon aujourd’hui [les bagarres] seraient interdites», ajoute-t-il.

Rencontré lors du lancement officiel du livre, jeudi soir, dans un restaurant de Québec, Tardif n’a pas caché qu’il s’agissait de moments difficiles à revisiter.
«C’est sûr que ce n’est pas un événement heureux... ç’a changé ma carrière», avoue celui qui avait poursuivi Rick Jodzio en justice... en vain.
«Je regarde ça aujourd’hui et je ne comprends pas pourquoi le hockey est encore le seul sport où les bagarres sont permises. Je trouve que ça n’a pas sa place.»
Commandé ou pas?
Dans Il était une fois... les Nordiques: 100 joueurs racontent, la très grande majorité des anciens joueurs interrogés accusent l’ancien entraîneur Joe Crozier d’être à l’origine des débordements du 11 avril 1976.
«Je le vois [Jodzio] encore se rasseoir en rentrant du banc des punitions. L’instructeur Crozier se penche à son oreille, et un instant plus tard, il saute sur la glace et fonce pour balancer un double-échec au visage de Marc qui vient de contourner le filet», raconte Serge Bernier dans le livre.

Quand on dit que c’est la très grande majorité des anciens qui témoignent contre Crozier, c’est qu’un témoignage détonne des autres: celui de François Lacombe, qui, cette saison-là, se retrouvait dans le camp ennemi, avec les Cowboys de Calgary, après avoir passé les trois saisons précédentes à Québec.
«Certains ont dit que Joe Crozier avait callé la shot. Non. C’est arrivé tellement vite», lance-t-il à l’auteur de ces lignes lorsque rencontré, lui aussi, au lancement du livre, mercredi soir.
«C’était effrayant»
L’ancien défenseur, qui était revenu avec les Nordiques la saison suivante, s’empare alors d’une salière et d’une poivrière placée au centre de la table, où il était assis.
«Tu te souviens, Marc avait fait ça», dit-il tout d'abord.
Il place ensuite la salière au milieu de la table: «Le but est là», illustre-t-il.
Puis, il déplace la poivrière à l’extrémité gauche et la fait contourner la «salière-servant-de-but».
«Marc prenait la rondelle, faisait le tour du but et coupait en avant. Jodzio est arrivé de l’autre bord», raconte-t-il.
Prémédité ou pas, Lacombe reconnaît toutefois une chose: les moments qui ont suivi n’ont absolument rien de réjouissant.
«Il s’est pété la tête par terre. Dans le Colisée, tu aurais pu entendre une mouche voler. C’était effrayant. Je jouais pour Calgary, mais les gars étaient encore des chums de l’autre côté. Je suis allé voir Christian Bordeleau et Serge Bernier et on s’est parlé. Heureusement, Marc s’en est sorti.»
Il s’en est sorti, mais, il le reconnaît lui-même, Tardif n’a plus jamais été le même joueur par la suite.
«Au moins, il y a des éléments beaucoup plus positifs dans le livre!» conclut ce dernier.
Quelques témoignages tirés du livre
«De son côté, Crozier se servait des médias pour intimider ou déconcentrer l’adversaire. Lorsqu’il s’est penché vers Rick Jodzio au banc des Cowboys, c’était clair selon moi.» –Jean Bernier
«Les Cowboys et leur instructeur Joe Crozier savaient bien qu’ils ne pouvaient pas rivaliser avec nous. Ils se devaient de sortir Marc de la glace.» –Christian Bordeleau
«Jodzio a donné un double-échec au visage de Marc, puis il s’est mis à le rouer de coups. J’ai sauté dans le dos de Jodzio pour l’arrêter, mais il avait déjà atteint Marc plusieurs fois.» –le gardien Richard Brodeur
«Je ne veux pas défendre Rick Jodzio, mais le gars a été mis dans une situation épouvantable. Le coach Crozier l’a envoyé pour faire un job pas correct.» –Charles Constantin
«Dans un combat au hockey, il y a des règles non écrites. Tu ne frappes pas un gars sur le côté, tu t’assures qu’il te voit, qu’il est prêt à se battre et si tu l’as atteint solidement, eh bien, tu arrêtes de le frapper. Jodzio n’a pas respecté ce dernier aspect ce soir-là: il a continué à frapper Marc, qui gisait inconscient sur la glace après son agression préméditée.» –l’ancien dur à cuire Curt Brackenbury