Chronique féministe retirée à Radio-Canada: une autrice dénonce la décision en pleine vague de féminicides


Anne-Sophie Poiré
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Une autrice féministe dénonce le retrait des extraits de sa chronique abordant la crise de la solitude masculine sur les réseaux sociaux de Radio-Canada après une déferlante de commentaires haineux à son égard. Elle considère cette décision particulièrement dangereuse au moment où six féminicides sont survenus au Québec depuis le 1er janvier.
«Vous avez croulé sous la pression d’hommes sexistes en retirant ma chronique féministe», écrivait Elizabeth Lemay sur Instagram, lundi, après que sa chronique a été retirée des réseaux sociaux de Radio-Canada.
Invitée du segment «C’est chaud» de l’émission De l’huile sur le feu, vendredi soir, l’autrice féministe a livré une chronique de six minutes sur la crise de la solitude masculine.
Ce «malaise» vécu par certains hommes serait une bonne nouvelle, selon elle, puisqu’il est le signe de l’affranchissement des femmes dans la société qui n’ont plus besoin d’un partenaire pour assurer leur sécurité financière.
Des extraits de la chronique ont été relayés sur les réseaux sociaux de Radio-Canada.
Et sans surprise, la posture de la féministe n’a pas plu à certains utilisateurs – des hommes surtout – qui se sont empressés de le faire savoir derrière leur écran.
Ce n’est toutefois pas la violence des commentaires qui a choqué Elizabeth Lemay, habituée à la haine en ligne. Elle en a d’ailleurs fait une marque de commerce sur Instagram en partageant avec ses quelque 12 000 abonnés certains de ces messages. Elle souhaite ainsi démontrer ce à quoi s’exposent les féministes qui prennent la parole publiquement.
Radio-Canada a cédé
Le segment «C’est chaud» expose chaque semaine l’opinion «polarisante ou impopulaire» d’un invité qui n’engage que la personne derrière le micro, précise en ondes l’animatrice Rebecca Makonnen.
«Les hommes sont plus seuls que jamais, oui, mais de quels hommes il s’agit au juste?», demandait Elizabeth Lemay vendredi soir.
«Les alliés, les féministes, ceux avec de l’empathie, débarrassés de la culture de la masculinité toxique, ceux qui votent pour protéger l’autonomie des femmes, ceux qui sont indignés par les féminicides, ceux qui ne prennent pas toutes les occasions pour répondre “not all men”. Ceux-là n’auront jamais de difficulté à se trouver des partenaires de vie», croit l’autrice.
«C’est comme si les femmes ne veulent pas copuler avec des hommes qui ne veulent pas les respecter, ironise-t-elle. Bizarre.»
Malgré l’intention claire du segment, censé présenter une opinion controversée, les extraits de sa chronique ont été retirés des réseaux sociaux de Radio-Canada.
Et c’est précisément ce que dénonce Elizabeth Lemay malgré les excuses d’ICI Première publiées mardi soir, qui dit «regretter» la publication d’un extrait sur ses réseaux sociaux qui ne reflétait pas «fidèlement» l’ensemble des propos tenus dans la chronique.
Mais l’autrice refuse ces explications. Elle juge que Radio-Canada a plutôt cédé à des messages de haine «de l’extrême droite et d’hommes dangereux» qui n’écoutent pas De l’huile sur le feu.
Elle considère la décision du diffuseur public particulièrement troublante dans le contexte actuel, rappelant que six féminicides sont survenus au Québec depuis le 1er janvier. À ce rythme, près de 63 femmes seront tuées parce qu’elles sont des femmes d’ici la fin de l’année.
La montée du discours masculiniste fait craindre le pire
Les organismes spécialisés en violence conjugale sont unanimes: la montée du discours masculiniste est «très inquiétante» pour la sécurité des femmes qui partagent leur vie avec un conjoint aux comportements violents.
Selon les données recueillies par la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, le Québec connait le début d’année le plus meurtrier pour les femmes depuis 2020. Et cette réalité n’a rien d’un hasard, plaide le regroupement.
«La démocratisation du discours masculiniste et sexiste offre à certains une justification explicite et partagée avec d’autres hommes d’utiliser des comportements violents envers leur conjointe», fait valoir la responsable du soutien clinique à SOS violence conjugale, Claudine Thibaudeau.
«C’est épeurant pour les jeunes générations qui y sont particulièrement exposées», ajoute-t-elle.
Les centres d’intervention auprès des hommes violents en contexte conjugal et familial observent par ailleurs une hausse du discours masculiniste dans leurs groupes de soutien.
«Durant la pandémie, on voyait beaucoup d’hommes arriver en colère contre les mesures sanitaires. Maintenant, on voit de plus en plus de jeunes qui adhèrent aux discours misogynes et qui font la promotion des stéréotypes de genre», souligne la directrice générale du réseau À cœur d’homme, Sabrina Nadeau.
«Les mécanismes de radicalisation des garçons dans les rapports de genre sont les mêmes que dans la violence conjugale. Ils sont ancrés dans le sexisme, le pouvoir et la perte des droits des femmes qui doivent se subordonner à leur partenaire», explique-t-elle.
La présidente du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, Annick Brazeau, rappelle que dans plusieurs des cas de féminicides cette année, les femmes avaient laissé leur conjoint et s’étaient justement libérées de leur emprise.
«Le risque de féminicide augmente après une séparation: c’est une question de contrôle. Si une femme décide de quitter un homme violent pour s’en échapper, il prendra d’autres moyens pour retrouver son pouvoir», signale-t-elle.
«Et le féminicide est le geste ultime de prise de contrôle», ajoute Mme Brazeau.
Réduire au silence
Pour Elizabeth Lemay, donc, le retrait de sa chronique féministe des réseaux sociaux de Radio-Canada n’est pas anodin.
«Les gars vont se souvenir qu’ils ont réussi à réduire une fille au silence», a-t-elle déploré sur Instagram.
«En continuant à donner aux gars la présomption de compétence et de leadership puis à attribuer aux filles l’écoute et la bienveillance, on n’arrivera jamais à l’égalité des genres», avise d’ailleurs la doyenne de la Faculté de science politique et de droit de l’UQAM, Rachel Chagnon.
Et pour prévenir la violence faite aux femmes et empêcher les agresseurs d’agir, selon elle, il est primordial de se débarrasser de ces préjugés.
«Veut-on vivre dans un climat social qui continue à autoriser les hommes de penser qu’ils ont un droit de domination sur les femmes ou dans une société qui lie plutôt les mains des agresseurs et refuse ce genre de comportement», questionne la professeure.