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Chaque Saint-Valentin me rappelle mon grand-père, mort par les mains des nazis, il y a 80 ans

Mes grands-parents Jean-Armand Maréchal et Marcelle-Léonie Vernochet, le jour de leur mariage
Mes grands-parents Jean-Armand Maréchal et Marcelle-Léonie Vernochet, le jour de leur mariage Photo fournie par Isabelle Maréchal
Photo portrait de Isabelle Maréchal

Isabelle Maréchal

2025-02-14T05:00:00Z
2025-02-14T05:05:00Z

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Ce matin du 14 février 1945, la neige froide tombe dru sur Dora-Ellrich. Ce camp de concentration nazi est dédié à la production des missiles V2 qui bombardent Londres depuis des mois. Des milliers de prisonniers, polonais, belges, russes, y sont entassés. Des Juifs avant d’être envoyés à Auschwitz. On compte beaucoup de résistants français. Mon grand-père, Jean-Armand Maréchal, est l’un d’eux. Il porte le matricule 43989. Pour ses tortionnaires SS, il n’est que ça, un numéro. Et bientôt, un autre corps parmi tant d’autres cadavres, jeté à la fosse commune.

Ce jour-là, mon grand-père sait sans doute qu’il n’embrassera plus jamais sa femme, Marcelle. Qu’il ne serrera plus jamais dans ses bras son petit «Jeannot», mon père Jean-Louis. Qu’il ne me connaîtra jamais, moi, sa petite-fille.

Ce jour-là, il sait qu’il va mourir. Mais il ignore à quel point sa mort dans ce camp maudit va fucker la vie de sa descendance. La vie de mon père. Et la mienne.

Jean-Armand a-t-il encore la force de penser à ses proches? Le désespoir prend-il toute la place? A-t-il encore des larmes pour pleurer sur son sort?

La peur l’assaille-t-elle à chaque instant? Lui fiche-t-elle la paix par moments? Croit-il pouvoir survivre à l'horreur quotidienne? Supplie-t-il encore ses geôliers de l’épargner? A-t-il fini par abandonner?

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Déporté à mort

Le taux de survie à Dora est plus bas que dans les autres camps de concentration nazis. Les prisonniers trop faibles ou malades sont envoyés aux chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau.

J’imagine Jean-Armand, dans son uniforme rayé de déporté, le corps amaigri, meurtri, rompu par des conditions de détention et de travail inhumaines. Il doit y avoir un moment où le corps ne sent plus rien. Gazé.

Pendant des années, je n’ai pas compris pourquoi mon grand-père avait choisi de défendre sa patrie plutôt que de protéger femmes et enfants. Déjà qu’il cachait des Juifs et des résistants recherchés dans son grenier, ce n’était pas suffisant comme effort de guerre?

Je lui en voulais d’être devenu ce résistant du groupe de Beaubery qui a tenu tête aux Allemands. D’avoir risqué sa vie. Et de l’avoir perdue. Je lui en voulais surtout d’avoir privé mon père de sa présence. De l’avoir scrapé à jamais.

Mon père avait 4 ans quand il a vu la Gestapo débarquer en trombe chez lui. À 14 jours de Noël, méchant cadeau de la vie. Un manque que mon père a traîné jusqu’à la fin.

Par amour

À chaque Saint-Valentin, je pense à cet homme que je n’ai pas connu. Cet aïeul dont je sais peu de choses. Sinon qu’il est mort un 14 février. Un mercredi. Huit semaines plus tard, jour pour jour, les Alliés libéraient les quelques survivants de Dora. Le destin, parfois...

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J’y vois un signe aujourd’hui. Comme une déclaration d’amour posthume. Cela fait 80 ans cette année. Je continue de chercher. Des bribes de sa vie. Des réponses à la mienne.

Je passe des heures sur des photos d’archives du camp de Dora-Mittelbau dans l’espoir de reconnaître son matricule. À scruter les visages émaciés. Je lui ressemble un peu. Mon désir de liberté et ma soif de justice, c’est une part de lui qui vit en moi.

Je comprends mieux son geste. Sa volonté de se battre contre l’envahisseur. De ne pas tolérer le fascisme. De protéger son pays. J’en suis fière.

Mémoire

Je ressens surtout un profond devoir de mémoire. J’entretiens «la flamme sacrée de son souvenir». Comme en témoigne le Mémorial des déportés de Dora, «le temps coule et franchit tous les abîmes, mais ne perdons pas ce sens conquis au prix de tant de larmes de ce que, parfois, l’homme peut souffrir par l’homme, et nous n’en sentirons d’ailleurs que mieux la douceur d’un ciel, la fraîcheur d’une voix d’enfant ou la gentillesse d’un sourire».

Notre époque trouble et incertaine nous rappelle que nous ne sommes jamais à l’abri d’un fou furieux, prêt à tout pour affirmer son pouvoir suprême.

Soyons vigilants. Ne laissons pas les dictateurs occuper tout l’espace.

Ne leur laissons pas le dernier mot.

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