«Cette semaine, je suis allée en prison. Je suis allée à Bordeaux»: Eve-Marie Lortie nous raconte sa rencontre touchante avec une vingtaine de détenus en formation
Eve-Marie Lortie
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Salut Bonjour, chers lecteurs. Cette semaine je suis allée en prison. Je suis allée à Bordeaux. J’ai eu la chance d’être invitée à donner une conférence à l’établissement de détention de Montréal, que tout le monde appelle encore la « prison de Bordeaux », par l’enseignante de français du centre de formation, pour parler de mon métier et des communications avec ceux qu’elle appelle affectueusement « ses p’tits gars ». Je précise tout de suite que je n’utiliserai aucun prénom dans mon texte, ce n’est pas important dans l’histoire.
Comment ai-je fini en prison pour parler de mon métier ? Une amie romancière m’a raconté qu’elle avait donné une conférence dans un établissement de détention et que les hommes présents s’étaient montrés curieux et intéressés. Je lui ai demandé si elle pensait qu’ils aimeraient m’entendre parler de Salut Bonjour et des métiers de la communication. La réponse a été rapide : deux jours plus tard, la professeure de français responsable des conférences me contactait. Au téléphone, l’enseignante m’a parlé de ses élèves avec tant de respect et d’affection que j’avais vraiment hâte de les rencontrer.
L’arrivée à Bordeaux
Quelques semaines plus tard, je me retrouve devant l’établissement de détention de Montréal. Je laisse ma voiture dans le stationnement des visiteurs, avec mon cellulaire et mon sac à main à l’intérieur. J’ai respecté les consignes : je n’ai dans mes poches que mes clés, ma carte d’identité, mes lunettes, un cahier de notes et un crayon.
Je me dirige vers l’immense prison. Construit en 1912, le bâtiment en impose. Une réflexion sur la liberté, les murs, la criminalité, le temps, les barreaux et les barbelés me gagne.
Je marche vers l’entrée pour les contrôles de sécurité. Je suis attendue. Le personnel est fort sympathique et tout se déroule rondement.
Je me trouve dans une classe équipée d’un bon vieux tableau vert pour écrire à la craie, face à une vingtaine d’hommes, détenus et prévenus. Certains purgeront une courte peine, d’autres savent qu’ils en ont pour bien plus longtemps. Le plus jeune a tout juste 19 ans, le plus âgé a franchi le cap de la soixantaine. J’ai serré la main de chacun d’eux. Il y avait des gaillards costauds, d’autres plus réservés. Tous ont accepté ma main tendue. J’ai vu des sourires et des regards directs. L’un des hommes s’est fait taquiner parce qu’il venait de se faire couper les cheveux. « Ben quoi, on se met propre pour la visite », ont répliqué les autres.
• Regardez aussi ce podcast vidéo tiré de l'émission de Benoit Dutrizac, diffusée sur les plateformes QUB et simultanément sur le 99.5 FM Montréal :
L’école en prison
Le centre de formation de l’établissement de détention de Montréal, c’est l’école de la prison. On y enseigne le français, les mathématiques, l’anglais, la musique, les arts plastiques, la poterie et la prévention en toxicologie.
Les hommes s’y inscrivent sur une base volontaire. Chacun a ses raisons d’aller à l’école ; tous n’ont pas le même bagage scolaire. Les gars veulent surtout continuer d’apprendre et oui, ils le disent eux-mêmes, sortir de l’aile où se trouve leur cellule de détention.
Venir au cours, ça permet de changer d’air, mais la prof les fait travailler. C’est loin d’être une récréation.
Échanges sur la communication
La plupart des détenus me connaissaient. Ils me racontent que quand ils arrivent dans une de leurs aires communes à 8 heures le matin, il y a une télé allumée, qui diffuse souvent Salut Bonjour. On a échangé sur les entrevues, les personnalités qui viennent nous voir à l’émission.
On a parlé de l’importance de communiquer, de se préparer quand on a un message à passer, quand on a une prise de parole à faire. On a ensuite enchaîné sur une belle discussion sur la question : « Pensez-vous que toutes les questions peuvent être posées ? » Les réponses allaient dans tous les sens. Oui si c’est fait avec respect, oui si la personne est un élu et qu’il doit rendre des comptes. Non si c’est sur la vie privée, il faut la protéger.
J’expliquais aux participants de la conférence qu’une question courte est souvent plus efficace en entrevue, comme le simple « pourquoi ? »
Le poids du « pourquoi »
Un détenu m’a regardé et m’a dit : « Nous aussi, on se la pose souvent cette question... Pourquoi j’ai fait ça ? Pourquoi je suis ici ? Pourquoi je suis comme je suis ? » Il y a eu quelques secondes de flottement après cette intervention.
Nous avons parlé de musique, de hockey et de mon horaire de travail.
En fin de rencontre, j’ai dit aux gars que j’avais envie d’écrire sur notre rencontre dans mon billet du samedi publié dans Le Journal. La réaction a été positive. J’apprends que certains détenus sont des abonnés du Journal et qu’ils partagent leurs exemplaires. D’ailleurs, un texte que j’ai écrit pendant le temps des Fêtes sur les Grincheux de Noël a particulièrement touché un des gars du cours de français. Il a voulu en parler, mais les larmes sont rapidement montées. On a changé de sujet.
Préparer la réinsertion
Les détenus m’ont dit : « Quand vous écrirez sur nous, n’oubliez pas de dire que nous sommes ici dans une démarche de cheminement. Nous préparons notre réinsertion, pour que la société puisse nous accueillir en toute sécurité. » Ces gars-là se sentent tassés, perdus, et savent que traîner un dossier criminel, c’est lourd. En allant à l’école, ils contemplent une possibilité d’améliorer leur sort quand ils auront purgé leur peine.
« Vous madame, feriez-vous une entrevue avec un criminel notoire, qui a commis des crimes impardonnables à vos yeux ? » Le détenu qui me pose la question n’avait pas encore pris la parole de tout l’après-midi. La réponse demandait réflexion. « J’ai toujours voulu entendre les histoires de tous. D’autant plus qu’une histoire en dissimule souvent une autre. Mais, il faut se poser la question à quoi et à qui servirait l’entrevue. Est-ce pour propager des propos haineux, de la haine, de la violence ?... » Le jeune a accepté ma réponse avec un hochement de tête discret.
Ces deux heures avec les « p’tits gars » de la prof de français ont passé trop rapidement. Je vous laisse avec une pensée qui est affichée à quelques endroits sur les murs du centre de formation : « C’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs étroites appartenances et c’est notre regard aussi qui peut les libérer. »