Ces vêtements pourraient nuire à la santé, mais leur popularité explose au Québec

Flore Tellier
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Il s’avère que 30 % des Québécoises ont magasiné sur Temu au cours des six derniers mois, 19 % ont fait de même sur Shein. Des chiffres en hausse depuis janvier 2025, selon le plus récent Baromètre du Conseil québécois du commerce de détail. La raison, on la connaît : des prix alléchants, des tendances accessibles en quelques clics, et la dopamine d’un colis qui arrive à la porte en un claquement de doigts. L’impact réel de ces plateformes d’ultra fast fashion, en revanche, va au-delà de l’environnement et de l’économie. Il touche aussi la santé.
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Quelle est la différence entre le fast fashion et l’ultra fast fashion ?
La fast fashion et l’ultra fast fashion partagent une même logique de départ : rendre les tendances accessibles rapidement. La différence, c’est l’ampleur.
Là où la fast fashion fonctionne avec des collections fréquentes et des délais raccourcis, l’ultra fast fashion accélère tout le processus, de la conception à la mise en ligne, en s’appuyant sur une production massive, très réactive et quasi continue. Shein en est devenu l’exemple le plus parlant : selon Rest of World, la plateforme aurait ajouté entre 2000 et 10 000 nouveaux styles par jour à son application en 2021, tandis qu’un rapport français publié en 2026 parle d’une moyenne d’environ 7200 nouveaux vêtements par jour.
Ce rythme-là n’est pas possible sans couper quelque part. Et manifestement, on coupe sur plusieurs fronts.
Ce que les laboratoires ont trouvé dans ces vêtements
Depuis 2022, plusieurs organismes indépendants ont fait tester des vêtements vendus sur ces plateformes. Les résultats sont cohérents d’une étude à l’autre.
En novembre 2025, Greenpeace Allemagne a analysé 56 articles de Shein et conclu que les vêtements contenaient des produits chimiques dangereux pour la santé, dépassant largement les normes autorisées par l’Union européenne. Parmi les substances détectées : des PFAS (les “produits chimiques éternels”, qui s’accumulent dans l’organisme sans jamais se dégrader), des phtalates (des perturbateurs endocriniens liés à des problèmes hormonaux et de fertilité), du plomb et du formaldéhyde.
Les concentrations relevées donnent le vertige. Sept vestes Shein testées contenaient des PFAS à des niveaux atteignant 3 300 fois la limite fixée par l’UE. En août 2024, les autorités sud-coréennes ont testé 144 produits de Shein, Temu et AliExpress : plusieurs articles de chacune des plateformes n’ont pas respecté les normes légales. Des chaussures Shein contenaient des phtalates à des niveaux 229 fois supérieurs à la limite légale. En février 2026, le procureur général du Texas a intenté une poursuite contre Shein, alléguant la présence de plomb, de PFAS et de phtalates dans des vêtements pour enfants et des vêtements portés par des femmes enceintes. Shein conteste les allégations, mais la poursuite est en cours.
Et si on a déjà acheté là-bas, on fait quoi ? Pour limiter les risques, on pense à laver les vêtements avant de les porter, on évite de garder sur la peau un morceau qui dégage une forte odeur chimique, qui déteint anormalement ou qui provoque une irritation, et on redouble de prudence avec les vêtements pour enfants, les sous-vêtements, les maillots ou les vêtements très ajustés.
Pourquoi est-ce que ces produits sont encore permis au Canada ?
Ce qui complique tout, c’est le vide réglementaire. Le Canada n’a aucun programme fédéral complet de tests sur la teneur chimique des vêtements importés. Shein achemine ses commandes directement aux consommateurs, contournant ainsi l’infrastructure de contrôle que les importateurs traditionnels doivent traverser. Un détaillant canadien qui fait entrer des vêtements en gros est soumis à des vérifications. Une plateforme qui expédie des millions de petits colis individuels, beaucoup moins.
D’autres pays ont commencé à agir. En France, depuis le 1er janvier 2026, les premières mesures d’une loi anti-ultra fast fashion sont entrées en vigueur : une taxe sur les petits colis importés hors Union européenne, une interdiction de publicité pour les plateformes visées, et un malus environnemental qui pourrait atteindre 10 euros par article d’ici 2030.
L’Union européenne, de son côté, doit imposer dès le 1er juillet 2026 un droit de douane sur les colis de commerce en ligne de moins de 150 euros. Au Royaume-Uni, Shein et Temu ont aussi été convoquées devant une commission parlementaire pour répondre à des questions sur leurs pratiques. Autrement dit, le Canada n’est pas seul devant ce casse-tête, mais il apparaît pour l’instant moins avancé dans sa réponse réglementaire.
Exploitation systémique
Une robe à 8 $ n’est pas le simple résultat d’une innovation fulgurante ou d’un tour de magie logistique. À ce prix-là, le coût réel est forcément absorbé ailleurs, souvent par les conditions de production et les travailleurs les plus vulnérables de la chaîne.
Une enquête publiée en juillet 2025 par ActionAid France et China Labor Watch, menée pendant près de trois ans dans une vingtaine d’ateliers partenaires de Shein dans la région de Guangzhou, en Chine, révèle une exploitation systémique : travailleurs sans contrat, horaires à rallonge, et salaires à la pièce variant entre 0,06 et 0,27 euro par vêtement produit. Selon ce même rapport, entre décembre 2024 et février 2025, en anticipation des droits de douane américains, de nombreux travailleurs ont déclaré avoir enchaîné sept jours sur sept, plus de dix heures par jour.
Et les commerces d’ici dans tout ça ?
La hausse de consommatrices sur les plateformes chinoises étant en hausse, ce sont des dollars qui quittent l’économie locale pour atterrir dans des entrepôts en Chine, sans passer par les mains d’un commerce d’ici, sans créer d’emplois dans notre réseau de détail.
Le CQCD le rappelle : quand une plateforme peut vendre des vêtements et des accessoires à des prix impossibles à égaler, les détaillants d’ici ne jouent tout simplement pas avec les mêmes règles du jeu. La pression concurrentielle devient trop grande pour une entreprise québécoise qui doit composer avec des loyers, des salaires, des taxes, des normes, des inventaires achetés à l’avance et un service à la clientèle.
Des alternatives réalistes
La solution n’est pas d’arrêter d’aimer la mode. Ce serait à la fois irréaliste et, franchement, un peu triste. La solution à l’échelle individuelle réside probablement dans la reprise du contrôle sur notre façon de consommer. Pour les tendances qu’on veut essayer sans trop dépenser, la seconde main reste l’une des options les plus intéressantes, surtout avec les friperies mieux organisées, les boutiques de consignation, les plateformes de revente et les groupes locaux où l’on peut chercher par marque, taille ou style.
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Pour les occasions spéciales, la location, l’emprunt ou la revente après usage peuvent aussi remplacer l’achat impulsif d’un morceau qu’on ne portera qu’une seule fois.
Et pour les essentiels, acheter moins, mais mieux, demeure le calcul le plus rentable.