Ce qui est arrivé à Bondi peut arriver à Montréal

Dr Karine Toledano, anesthésiologiste, professeure adjointe d'anesthésiologie à l'Université de Montréal et l'Université McGill Membre du conseil d'administration DARA et AMJQ
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Les éléments qui ont mené au massacre antisémite de Bondi sont tous présents aujourd’hui au Québec. Rien dans ce qui a rendu cette attaque possible ne nous est étranger ici.
Ce qui devait être une célébration de Hanouka, la fête de la lumière, de la résilience et de la survie, sur la plage emblématique de Bondi, en Australie, s’est transformé en massacre. Parmi les victimes se trouvaient deux rabbins, un survivant de la Shoah de 87 ans mort en protégeant son épouse de son propre corps et un enfant de dix ans.
Ce massacre n’est pas survenu dans un vide. Dès le 9 octobre 2023, devant l’opéra de Sydney, des manifestants scandaient des appels à la «globalisation de l’intifada» et à «gazer les Juifs». Ces appels explicites à la violence ont été tolérés ou relativisés au nom de la liberté d’expression.
Depuis, ce basculement s’inscrit dans un phénomène global. Un discours de haine et de violence se normalise dans plusieurs villes occidentales, de Sydney à Londres, de New York à Montréal. Il n’est donc pas surprenant que ces discours se traduisent ensuite en actes: la violence ne surgit jamais sans avertissement.
Banalisation
Ce que nous observons n’est pas seulement une montée de la haine, mais sa banalisation, sa normalisation voire sa légitimation, à l’encontre de nos valeurs fondamentales. Plus inquiétante encore est l’érosion de l’indignation: face à une incitation persistante à la haine des Juifs, l’outrage cède la place à l’indulgence et à l’acquiescement, le produit d’un leadership qui a toléré ou refusé de nommer une dérive devenue hors de contrôle.
Les condamnations, aussi nécessaires soient-elles, ne suffisent pas lorsqu’elles évitent de nommer ce qui nous a menés ici. Condamner sans reconnaître les causes ni assumer les responsabilités revient, à force d’inaction, à se rendre complice des conséquences.
Montréal n’est pas un îlot à l’abri de ce qui se joue ailleurs.
Des écoles juives ont été incendiées. Des synagogues ou des centres communautaires ne peuvent plus tenir de services sans recourir à des mesures de sécurité lourdes, souvent privées, devenues nécessaires pour assurer la sécurité des personnes qui s’y rassemblent. Ces faits s’inscrivent dans un contexte où des discours appelant à la violence contre les Juifs ont été tolérés dans l’espace public, dans nos universités et au sein d’organismes qui se présentent comme des phares de l’action humanitaire.
Haine
Il est indispensable de reconnaître le lien désormais indéniable entre la haine dirigée contre Israël et la haine dirigée contre les Juifs, tout en rappelant qu’Israël, comme tout État, peut faire l’objet de critiques et que celles formulées selon les mêmes standards que pour tout autre pays ne constituent pas de l’antisémitisme. Mais la diabolisation, la délégitimation systématique d’Israël ainsi que la déshumanisation des Israéliens et des sionistes constituent aujourd’hui le principal moteur de la violence envers les Juifs dans le monde.
L’incitation à la haine envers les Juifs fonctionne toujours de la même manière: elle vise à convaincre que les Juifs incarnent un mal si absolu que s’y opposer devient un acte moral. La propagande nazie décrivait les Juifs comme des parasites, des sous-humains responsables non seulement de la destruction de l’Allemagne, mais aussi des maux du monde afin de préparer les esprits à leur exclusion, puis à leur extermination, où le monde sera indifférent face à leur sort.
La propagande antisioniste contemporaine repose sur un mécanisme désormais bien établi. Elle commence par des récits et des campagnes de délégitimation présentant Israël et ceux qui soutiennent son droit à l’existence, soit l’écrasante majorité des Juifs, comme intrinsèquement génocidaires, colonialistes érigés en symbole central de l’injustice globale. Elle cherche ainsi à justifier l’hostilité, l’exclusion et l’effacement d’Israël ainsi que de ceux qui soutiennent son droit à l’existence, se banalise dans l’espace public, puis progresse vers des formes de violence de plus en plus explicites. Les attaques de Manchester et de Bondi n’en sont pas des anomalies, mais des aboutissements tragiques parmi d’autres manifestations d’une violence qui se propage lorsque l’incitation à la haine est laissée intacte – une intifada qui se globalise. Alimentée par ces libelles, cette haine transforme l’exclusion en devoir moral et lorsqu’elle se traduit par la violence, elle ne s’arrête pas pour demander qui est sioniste, ou même qui est Juif.
Prise de conscience
Nous ne sommes qu’au début de cette intifada globale, à moins qu’une prise de conscience collective n’ait lieu. On ne combat pas l’islamiste terroriste sans combattre l’idéologie qui le porte. Refuser de la nommer par crainte d’être accusé d’islamophobie ne protège ni la paix sociale ni ce qui nous définit collectivement.
En instrumentalisant le terme «islamophobie» pour défendre des idéologies extrémistes, on ouvre la porte à la radicalisation. Ce terme devrait plutôt protéger les musulmans contre la haine réelle, tout en affirmant les valeurs de l’islam compatibles avec les sociétés démocratiques – la tolérance, la coexistence et le respect de la dignité humaine –, comme le rappellent des voix courageuses telles que l’imam de la paix, imam Tawhidi.
La responsabilité du leadership ne peut plus se limiter à des déclarations ou à des condamnations rituelles. Des choix politiques répétés ont contribué à normaliser ce qui ne devait jamais l’être. Lorsque ces choix cessent de protéger ce qui nous définit collectivement, la responsabilité revient à chacun de nous.
Hanouka raconte l’histoire d’un peuple qui a refusé d’être effacé. Dans les moments de noirceur, la tradition juive ne se contente pas d’espérer; elle rappelle la responsabilité d’agir. À Bondi, Ahmed al-Ahmed a incarné cette responsabilité et par ce geste, il a créé la lumière du premier soir de Hanouka par son courage et son humanité. Son geste nous rappelle que lorsque le leadership faillit, la responsabilité se déplace vers chacun de nous.
Dans les derniers jours de Hanouka, je vous invite à allumer les bougies avec moi, non pas comme un geste symbolique, mais comme un acte de conscience et de responsabilité, et à être des défenseurs actifs de notre humanité partagée. Car la seule réponse à l’obscurité est de l’effacer par la lumière.
Nous sommes la dernière ligne de défense.
Dr Karine Toledano, anesthésiologiste
Professeure adjointe d’anesthésiologie (Université de Montréal et McGill)
Membre du conseil d’administration de Doctors Against Racism and Antisemitism (DARA) et de l’Association des médecins Juifs du Québec (AMJQ)