Nos Québécois aux Olympiques de Paris: un rare futur doc sur le peloton


Richard Boutin
Partager
À l’aube des Jeux de Paris, Le Journal vous propose une série de reportages sur les athlètes d’ici qui vivront leur rêve dans la Ville Lumière. Derrière tout le talent, la grâce et la puissance de ces machines se retrouvent aussi une vie de sacrifices, de choix difficiles et de travail acharné pour aller au bout de leur passion.
Présenté comme le Laurent Duvernay-Tardif du sport olympique, le coureur Jean-Simon Desgagnés a réussi à se hisser parmi les huit meilleurs de sa discipline tout en menant des études de doctorat en médecine, à l’instar de l’ancien garde des Chiefs de Kansas City qui a remporté le Super Bowl en 2020.
On n’a pas commandé de sondage scientifique pour valider le champ d’études de ses rivaux, mais on ne risque pas de trop se tromper en affirmant que le spécialiste du 3000 m steeple-chase qui a terminé au 8e rang au dernier mondial à Budapest à l’été 2023 fait partie d’un groupe très, très restreint. Il est possiblement le seul docteur du peloton.
«C’est une fierté de faire les deux et ça me fait chaud au cœur quand on me dit que je suis le Laurent Duvernay-Tardif du sport olympique, déclare Desgagnés. J’entends souvent ces comparaisons et c’est le fun d’être comparé aux grands. J’ai deux passions et j’accomplis des choses différentes.»
«Je n’ai jamais vu mes études en médecine comme un handicap pour bien performer sur la scène internationale, d’ajouter Desgagnés et, d’un autre côté, je ne considère pas que j’ai plus de mérite qu’un autre d’avoir obtenu un bon résultat au mondial en menant deux projets de front.»
Un entraîneur impressionné
Si Desgagnés fait preuve de modestie, Félix-Antoine Lapointe, lui, est impressionné par son poulain. «C’est la plus grosse réalisation que j’ai vue depuis mes débuts dans le métier, souligne l’entraîneur de demi-fond de l’équipe du Québec et entraîneur personnel de Desgagnés. J’ai eu des moments de doute quant à savoir si Jean-Simon serait en mesure de compétitionner au plus haut niveau tout en menant un programme d’études exigeant. Sa 8e place au championnat mondial nous a rassurés en prévision de sa préparation olympique.»
Lapointe et Desgagnés ont jonglé avec la possibilité que le coureur prenne une année sabbatique à l’école pour se consacrer entièrement à sa préparation pour les Jeux de Paris. «Ça nous a effleuré l’esprit de tout miser sur les Jeux, confie Lapointe, mais les mondiaux de 2023 ont été une bonne mise en confiance. Nous avons conservé la formule de six mois d’études suivis de six mois d’entraînement à temps plein. Jean-Simon accepte que ses études soient plus longues, mais à un moment donné il devra finir.»
La question à 1000$
La question est sur toutes les lèvres. Si Desgagnés se consacrait à 100 pour cent à l’athlétisme, aurait-il été en mesure de réaliser une meilleure performance encore à Budapest?
«Tant que tu ne l’essaies pas, tu ne peux pas connaître la réponse, mais la recette choisie a fonctionné pour moi, résume Desgagnés. En délaissant mes études, j’aurais pu me tanner de mon sport, me blesser, me fatiguer et ne pas avoir l’énergie quand j’arrive en compétition. Si certains pensent que ce n’est pas la bonne recette avec ma progression et ma 8e place au mondial, j’aimerais bien connaître c’est quoi la bonne.»
Deux projets complémentaires
Le médaillé d’or du 3000 m steeple-chase aux derniers Jeux panaméricains à Santiago au Chili est convaincu que le sport l’aide dans son cheminement scolaire. «Mon expérience sportive contribue énormément à ma réussite académique, affirme-t-il. Le stress de la performance sportive n’est pas comparable avec mon travail. J’ai aussi développé une bonne capacité de gérer les imprévus et d’adaptation. J’ai transféré sur le plan académique plusieurs outils développés en sport.»
«Quant à l’école, ça m’amène une bonne gestion des priorités et de la rigueur, d’ajouter Desgagnés. Ça me permet aussi de sortir de ma zone de confort.»
«Le meilleur des deux mondes»
Lapointe avoue qu’il a déjà songé à ce que seraient les résultats de son protégé s’il consacrait toutes ses énergies à son sport, mais il est rapidement venu à la conclusion qu’ils avaient concocté la meilleure recette possible.
«Nous avons le meilleur des deux mondes, illustre-t-il, même si peu de coureurs sont capables de prendre part à un gros entraînement après 10 ou 12 heures à l’hôpital. Jean-Simon mise sur un bel équilibre. On n’a aucune certitude que Jean-Simon serait meilleur s’il se consacrait à 100 pour cent à l’athlétisme. Il est pleinement heureux alors qu’il pourrait s’ennuyer certaines journées s’il n’y avait que l’athlétisme dans sa vie.»
Peu importe ce qui arrivera dans la Ville Lumière, Desgagnés reprendra son parcours universitaire le 26 août, où un stage en externat l’attend.
Jean-Simon Desgagnés ne s'assoit pas sur ses succès
Malgré une 8e place au championnat mondial l’été dernier qui a surpris la planète athlétisme, Jean-Simon Desgagnés est toujours aussi affamé et croit en ses chances de gravir encore quelques échelons.
Le statut d’athlète de Desgagnés a complètement changé après cette performance incroyable à Budapest. «En deux ans, je suis passé d’un bon coureur à l’échelle nationale à un Top 10 sur la scène internationale, souligne-t-il. À mon niveau, c’est moins standard de progresser autant en si peu de temps. Ma progression fut au-dessus de mes attentes. Je suis maintenant un coureur établi et mes aspirations sont différentes.»

Près d’un an après l’exploit de Desgagnés, son entraîneur, Félix-Antoine Lapointe, convient qu’il s’agirait de tout un accomplissement s’il pouvait répéter le même genre de performance à Paris.
«C’était spécial sa 8e place au mondial et ça serait encore plus exceptionnel s’il réussit à répéter son exploit, résume l’entraîneur de demi-fond de la Fédération québécoise d’athlétisme et entraîneur personnel de Desgagnés. Ça serait tout un accomplissement.»
Il en veut encore plus
Desgagnés n’est pas rassasié. «Ce n’est pas irréaliste de croire en mes chances d’aller un peu plus vite que mon temps au mondial de 8 min 15 s 58. Je n’ai pas à faire quelque chose dont je ne suis pas capable. Mon corps et mon esprit sont en pleine forme, ce qui me permet d’avoir de grandes attentes. Je ne me dis pas que je suis déjà bon. Je vais tout faire pour améliorer mon Top 8. Toutes les pièces du casse-tête sont réunies.»
Cette attitude plaît énormément à son entraîneur. «Avec sa qualification pour les Jeux, il pourrait se présenter sur la ligne de départ et penser que son objectif est atteint, mais il n’a pas cette mentalité. Il ne sera pas à Paris en touriste, et c’est ce qui m’impressionne le plus. C’est l’une de ses forces.»
Une 8e place qui rapporte
Desgagnés peut maintenant vivre de son sport ce qu’il n’aurait jamais cru possible à ses débuts où son plus grand objectif était d’atteindre l’équipe nationale. «Je ne suis pas riche, mais je n’ai vraiment pas de problèmes et je peux vivre de mon sport, même s’il n’y a rien de comparable avec le tennis et le golf où le 8e meilleur fait pas mal plus d’argent. Je ne suis pas au sommet, mais je ne suis pas en bas.»
«C’est un travail de longue haleine, de poursuivre Desgagnés. Après ma 8e place au mondial et aussi près les Jeux, mes commandites ont augmenté, mais je dois continuer de performer. C’est toutefois plus que les performances. Nous sommes des panneaux d’affichage en termes de marketing.»
Un parcours à 100 pour cent au Québec
Contrairement à une tendance forte au Canada où les meilleurs éléments d’athlétisme et de nombreux autres sports optent pour la NCAA pour assurer leur développement optimal, Jean-Simon Desgagnés a fait tout son parcours au Québec.
«J’ai reçu quelques offres après le cégep, mais disons que je n’avais pas le niveau que j’ai actuellement et l’embarras du choix, mentionne Desgagnés avec le sourire. J’étais convaincu pas mal que ça allait se passer à l’Université Laval et je n’avais pas de plan B. Ça aurait pris de solides arguments pour me convaincre de partir pour les États-Unis.»

Desgagnés a choisi de demeurer auprès de sa famille et commencé ses études de médecine. «La structure était vraiment bonne et ça m’a rassuré. Plusieurs pensent que c’est mieux ailleurs. Dans mon cas, je n’aurais pas pu demander mieux, sauf la neige. Les infrastructures sont de premier plan et je suis entouré de professionnels de grande qualité. Je n’avais pas besoin de m’expatrier.»
«Après un creux de 5 à 10 ans où les meilleurs quittaient pour la NCAA, il se passe actuellement un rééquilibre des pendules, de poursuivre Desgagnés. Le phénomène tend à se stabiliser et on revient à des proportions adéquates. On peut parler d’une petite révolution.»
Il rêvait à l'équipe nationale
Parce qu’il a découvert l’athlétisme seulement en 3e secondaire et qu’il a débuté sur une base plus compétitive uniquement en 2016, Desgagnés ne rêvait pas de se qualifier pour les Jeux olympiques quand il pratiquait le football, le basketball ou le frisbee plus jeune?
«Mon premier rêve était de faire une équipe nationale, indique-t-il. J’ai réussi en 2017 en me qualifiant pour le mondial junior en cross-country. Ça ne s’est pas arrêté là, mais j’ai toujours eu des objectifs réalistes. J’avais rapidement compris que je ne gagnerais pas ma vie avec le sport, mais c’est maintenant le cas.»
Son chrono de 8 min 24 s à Portland au printemps 2021 a changé la donne. «Me qualifier pour Tokyo était peu probable, mais je n’étais plus qu’à deux secondes du standard olympique qui était de 8 min 22 s. J’étais maintenant convaincu que j’allais aller aux JO un jour.»