Nos Québécois aux Olympiques de Paris: blessé de partout, il s'en fout et va au bout de ses rêves


Richard Boutin
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À l’aube des Jeux de Paris, Le Journal vous propose une série de reportages sur les athlètes d’ici qui vivront leur rêve dans la Ville Lumière. Derrière tout le talent, la grâce et la puissance de ces machines se retrouvent aussi une vie de sacrifices, de choix difficiles et de travail acharné pour aller au bout de leur passion.
Victime de blessures sérieuses à trois reprises depuis 2019, le lutteur Alex Moore aurait eu toutes les raisons du monde de baisser les bras, mais il n’a jamais abandonné et a finalement pu réaliser son rêve de petit gars en se qualifiant pour les Jeux olympiques.
Une fracture à la main six semaines avant les sélections olympiques en avril dernier au Mexique ainsi qu’un ligament croisé antérieur et un labrum déchiré avant Tokyo ont miné les deux derniers cycles du lutteur montréalais.
Le diplômé en gestion de l’école John Molson de l’Université de Concordia a porté un plâtre pendant quatre semaines et a dû éviter les contacts deux autres semaines avant de se pointer au Mexique.
«Quand je me suis fracturé la main, je capotais un peu, illustre Moore qui compétitionne chez les 86 kg. Je m’encourageais en me disant que ce n’était pas supposé être facile de réaliser ton rêve. Je me disais que mon histoire serait encore plus belle si je me qualifiais malgré toutes ces embûches.»
Le moins que l’on puisse dire, c’est que la préparation de Moore pour son tournoi de la dernière chance a été tout sauf optimale.
«J’ai eu un seul entraînement de lutte avant de partir pour le Mexique, raconte Moore. J’ai affronté un jeune d’une école secondaire et je n’avais pas de force. Je me demandais ce que j’allais faire aux sélections. Lors du tirage, je me suis retrouvé dans la partie du tableau la plus difficile. Je ne devais pas me laisser distraire en sachant bien que les gens n’auraient rien à foutre des excuses si je n’arrivais pas à me qualifier.»
Trop risqué de subir une opération
L’équipe médicale entourant le lutteur de 26 ans a envisagé l’opération, mais cette option était trop risquée. «J’aurais pu me casser la main de nouveau et une deuxième opération aurait été dangereuse pour l'avenir, explique-t-il. J’ai été chanceux que mon os tienne. J’ai un doigt plus court qui n’est pas guéri totalement. Ce n’est pas grave puisque je suis déjà magané. Comme tous les lutteurs, j’ai les oreilles en chou-fleur.»
Dans une forme physique exemplaire
À défaut de fouler le tapis pour s’entraîner, le lutteur de 26 ans a mis les bouchées doubles dans le gymnase pour se présenter au Mexique dans une forme exemplaire.
«J’ai couru beaucoup pendant six semaines et je me suis présenté au Mexique en grande forme. Je mettais beaucoup de pression sur mes adversaires et je les ai brisés mentalement. En demi-finale, j’ai mis mon adversaire au sol et il a abandonné parce qu’il était trop fatigué. Ma force mentale et des antidouleurs m’ont aussi beaucoup aidé.»
Cet adversaire n’était pas un pied de céleri. Le Vénézuélien Pedro Francisco Ceballos avait terminé au 5e rang aux Jeux de Tokyo.
La pandémie lui offre une deuxième chance
Victime d’une déchirure au ligament croisé antérieur, Moore a vu ses chances de se qualifier pour Tokyo s’envoler en fumée, mais la pandémie et le report d’un an des Jeux lui ont offert une deuxième chance.

«Triste, le lendemain de ma blessure au genou, j’ai commencé la réhabilitation dès le lendemain en prévision de l’opération qui s’est déroulée en février 2020, mais ce fut plus difficile quand je me suis blessé à l'épaule, souligne-t-il. Je me suis questionné beaucoup si je continuais, mais mes parents et mon entraîneur (David Zilberman) m’ont convaincu de continuer.»
Il remporte son appel
Le report des Jeux lui a permis de reprendre le collier, mais il a dû se battre avec Lutte Canada pour obtenir le droit de se frotter à Clayton Pye qui avait remporté les essais en décembre 2019. Moore brillait par son absence en raison de sa blessure à un genou.
Représenté par son père, Alex a porté sa cause devant le Centre de règlement des différends sportifs du Canada (CRDSC) et l’arbitre Larry Banack lui a donné raison.
Même s’il n’était pas au sommet de son art en raison de sa blessure à l’épaule, Moore a défait Pye deux fois en route vers la sélection continentale à Sofia en Bulgarie en avril 2021 où il n’a pas été en mesure de terminer parmi les deux premiers pour obtenir son billet pour la capitale nippone.
Encore aux couches, il a vécu son baptême de la lutte en compagnie de son père
Alex Moore a toujours baigné dans l’univers de la lutte depuis ses premières visites en couches, à quelques mois, au gymnase où son père s'entraînait.
«J’ai grandi sur un matelas de lutte, image Moore. Bébé, je regardais les entraînements dans mon siège et mon père me changeait de couche pendant les pauses.»

Ancien lutteur, Robert Moore a entraîné son fils pendant une dizaine d’années et il est encore toujours présent à ses entraînements. Alex, lui, a participé à son premier tournoi à l’âge de 11 ans.
«Dès ce premier tournoi, mon rêve était de participer aux Jeux olympiques et de gagner l’or. J’ai atteint mon premier objectif de me qualifier, mais le travail n’est pas terminé. Je veux ramener une médaille à la maison.»
Une pression supplémentaire
Moore ne cache pas qu’il ressentait une pression supplémentaire de bien faire. «C’était un rêve pour mon père que son fils se qualifie pour les Jeux et ça ajoutait une pression, souligne-t-il. Aussi, j’ai grandi dans un environnement de haut niveau où plusieurs athlètes ont atteint les Jeux. Il y a toujours eu une pression d’être le fils du coach et les attentes étaient élevées. Mes deux opérations alors que j’étais dans mes meilleures années ont été difficiles à accepter.»
Moore a côtoyé plusieurs Olympiens au fil des ans au Reinitz Wrestling Centre. Les Olympiens David Zilberman (son entraîneur), David Tremblay et Martine Dugrenier y ont tous fait leurs classes.
«David m’a beaucoup aidé à atteindre mon rêve, souligne-t-il. Il m’a vraiment poussé.»
Un papa très fier
Robert Moore est très fier du chemin parcouru par son fils. «Ce fut un moment très, très spécial quand Alex s’est qualifié au Mexique, exprime celui qui suivait le tournoi sur son ordinateur. Alex a travaillé tellement fort. C’est incroyable qu’il ait réussi à se qualifier après avoir surmonté autant d’obstacles. C’est la marque d’un champion. Avec la disparition de l’URSS et la naissance de nombreux pays qui possèdent une forte tradition en lutte, c’est très difficile de se qualifier pour les Jeux.»
Difficile de diriger son fils? «La première règle quand tu entraînes ton fils, c’est qu’il soit plus passionné que toi, souligne le paternel. Cet aspect est très important pour accomplir quelque chose de grand.»
Après deux Olympiques (2008 et 2012) comme entraîneur sans accréditation, dix championnats mondiaux et deux Jeux du Commonwealth, l’ancien administrateur d’une école privée de Westmount sera présent à Paris en tant que père, en compagnie de son épouse.
«La lutte, c’est la passion d’une vie. J’ai commencé la lutte en 1969 et le coaching en 1980.»
C’est la lutte qui lui a permis de rencontrer celle qui allait devenir son épouse. «En 1994, j’étais dans ce qui s’appelait encore l’URSS pour un stage de perfectionnement, raconte-t-il. C’est devenu l’Ukraine. Malgré le défi de la langue, ma femme m’a suivi au Canada. Quand tu veux, tout est possible, même si c’est difficile.»