Déménagement des A's: C'était serein à Montréal, c'est affreux à Oakland
«Le Journal» est en Californie pour assister à la fin des A's après 56 ans à Oakland


Jean-Nicolas Blanchet
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Vingt ans après le départ des Expos, les A’s d’Oakland subiront le même sort. Après 56 ans et quatre Séries mondiales dans la ville voisine de San Francisco, les A’s déménagent dans un stade des ligues mineures à Sacramento l’an prochain, avant de s’installer à Vegas dans quelques années, à moins d’un autre revirement de situation. Le Journal est à Oakland pour vivre, jusqu’à jeudi, les derniers souffles des A’s dans la pauvre ville portuaire de Californie.
OAKLAND | Je suis un maniaque de baseball. J’étais tellement «énarvé» quand mon patron a accepté que je parte en Californie pour assister aux derniers matchs des A’s à Oakland! Je me disais que ça allait être magique, tout ce qui allait être organisé pour rendre hommage à cette ancienne dynastie du baseball. J’ai écrit à l’organisation, je suis allé au stade dimanche et... non, il n’y a rien et n’y aura rien de tout ça. C’est gênant et dégueulasse ce qui se passe ici.
Je suis complètement assommé. Les A’s, c’est quatre Séries mondiales, dont trois de suite dans les années 70.
C’est l’historique séquence de 20 victoires consécutives avec le circuit de Scott Hatteberg (vous l’avez vu dans le film Moneyball).

C’est la réforme du baseball avec Billy Beane.
C’est Rickey Henderson qui a volé 1406 buts en carrière (le deuxième dans l’histoire est à 938).

C’est «Monsieur Octobre», Reggie Jackson. C’est le releveur moustachu Denis Eckersley, qui a déjà connu une saison avec une moyenne de points mérités de 0,61. Il avait accordé cinq points dans toute la campagne.
Vous comprenez mon point et si vous êtes un amateur de baseball, vous le saviez déjà. Les A’s, c’est toute une tradition de baseball.
Je ne m’attendais pas à voir débarquer le Cirque du Soleil, mais Oakland mérite une rupture sereine avec ses A’s.
Sacrer son camp
Ça n’arrivera pas. L’organisation veut sacrer son camp en disant «bye bye» par la fenêtre de la voiture. Comme pour essayer de montrer jusqu’à la fin que c’était terrible de jouer à Oakland. Comme si les fans des A’s étaient des abrutis. Comme pour éviter que la planète baseball voie des touchantes images de joueurs ou de fans tristes de perdre le baseball à Oakland.
Quand les Expos ont joué leur dernier match à Montréal, il y a 20 ans, c’était triste, mais l’équipe avait été respectueuse. Il y avait des joueurs en larmes. Ils ont pris le temps de saluer les partisans et de faire des discours. On se laissait sur une belle note, avec des souvenirs difficiles, mais d’autres gravés à jamais dans nos esprits.

À Oakland, la direction des A’s a demandé aux joueurs de quitter le terrain dès la fin du dernier match, pour, semble-t-il, des motifs de sécurité. C’est ce qu’a indiqué le vétéran journaliste de ESPN Tim Keown.
«L’équipe voit les partisans comme des criminels», m’a raconté, en entrevue, Steven Leighton. Ce jeune papa venait voir les A’s avec son propre père, qui, lui, y allait avec son grand-père. Leighton gère sur les réseaux sociaux un groupe de près de 20 000 partisans des A’s.

«Il y a une déconnexion énorme entre les fans et l’organisation», poursuit celui qui pointe le propriétaire John Fisher comme responsable des maux des A’s à Oakland. On y reviendra.
Le cadeau empoisonné?
Il y a pire encore: les 25 000 premiers spectateurs recevront une réplique du stade des A’s. Il n’y en aura pas pour tout le monde, puisque ce sera plein ce jeudi, avec environ 45 000 personnes.
Mais ces répliques ne seront pas données aux spectateurs en arrivant, car l’organisation craint que les fans les lancent sur le terrain. Comme si les fans étaient des imbéciles. Pour le récupérer, les partisans devront donc aller faire la file à quelques endroits à partir de la septième manche et prendre leur cadeau en quittant le stade.
Soixante minutes après le match, il sera trop tard. Bref, si vous voulez être certain de l’avoir, vaut mieux rater la fin du match et aller attendre dans la file.
Pour les fans, il s’agit d’une stratégie de l’organisation pour s’assurer que le stade se vide rapidement, et ce, même avant la fin du match. Le tout pour qu’Oakland paraisse mal jusqu’à la fin.
«Pensez-vous qu’on a le goût de lancer des affaires sur les joueurs? C’est incroyable. On les aime, les joueurs. Et eux aussi, je suis certain qu’ils veulent prendre le temps de nous saluer et prendre quelques photos», ajoute Steven Leighton, dont la fille de 6 ans a proposé d’écrire une lettre au propriétaire pour expliquer sa peine de voir partir ses A’s qu’elle aime aller voir avec son papa.
Même si ça fait longtemps qu’on sait que le dernier match sera disputé à guichets fermés, soulignons aussi que l’organisation a refusé d’ouvrir la haute et grande section du champ centre, qui peut accueillir 20 000 spectateurs.
Finalement, aucun rassemblement, rencontre avec les joueurs ou cérémonie n'a été annoncé par l'organisation. Les partisans ont décidé par eux-mêmes de tenir un évènement après le match de jeudi soir.
L’héritier de GAP qui a tué le baseball à Oakland

OAKLAND | Il n’y a pas si longtemps, la foule à Oakland n’avait rien à envier aux autres équipes du baseball majeur.
La moyenne dans la ligue, c’est environ 2 millions de spectateurs par année. Au début des années 1990, Oakland en attirait près de 3 millions. De 2001 à 2005, c’était toujours au-dessus de 2 millions.
Pour comparer, les Expos n’ont pas attiré plus de 2 millions de personnes lors d’une seule saison entre 1984 et 2004.
Bref, les A’s n’ont pas toujours été une équipe moribonde dans leur vieux stade érigé en 1966.

Le berceau de l'agonie
Le début de la fin, ce fut en 2005, avec l’arrivée de John Fisher comme propriétaire.
Il est le fils des deux fondateurs de la chaîne de magasin de vêtements GAP.
Il est aussi devenu l’une des personnes les plus détestées à Oakland, depuis qu’il a annoncé vouloir déménager l’équipe à Las Vegas.
Il a acheté les A’s pour environ 180 M$ à l’époque. L’équipe vaut plus de 1 G$ aujourd’hui. Mais il ne veut pas la vendre. Il veut la faire briller à Las Vegas.
Et il veut tellement sortir d’Oakland que l’équipe jouera dans un stade des ligues mineures à Sacramento, dès l’an prochain, en attendant que tout soit réglé et que le stade soit construit à Vegas.
L'entrevue qui ne passe pas
Depuis maintenant près de 20 ans, Fisher est un fantôme. Il ne parle presque jamais aux médias. Et quand il le fait, il n’aide pas sa cause auprès des fans d’Oakland.
L’an dernier, le proprio a parlé au Las Vegas Review Journal de son intention de déménager l’équipe dans la ville du vice.
Fisher a notamment dit être propriétaire des A’s car il aime le baseball, avant d’ajouter que ce n’est pas vraiment un sport qu’il adorait et qu’il aimait surtout la «barbe à papa».
Ce qui aurait été drôle... si seulement il avait fait quelque chose pour aider l’équipe de baseball depuis 2005. Mais celui qui a grandi comme partisan des rivaux, les Giants de San Francisco, n’a mis sous contrat aucun joueur d’impact. Zéro.
C’est l’équipe qui dépense le moins pour ses joueurs depuis 20 ans.
Mais à Vegas, Fisher veut que l’équipe aille chercher des joueurs vedettes. C’est ce qu’il a indiqué, dans son excès d’enthousiasme, lors de son entrevue avec le média de Vegas. C’était un affront plutôt explosif aux partisans des A’s, qui mangent leurs bas depuis 20 ans.

Des partisans en furie
Je suis allé au match des A’s contre les Yankees dimanche, à Oakland. Des milliers de spectateurs portent un chandail sur lequel on peut lire en gros «SELL».
C’est un mouvement pour inviter John Fisher à vendre les A’s à quelqu’un qui voudra trouver un plan pour les garder à Oakland, au lieu de les déménager.
On voit aussi le slogan: «It’s not us, it’s Fisher», pour expliquer au reste de la planète baseball que les partisans refusent de porter le blâme pour les déboires de l’équipe.
Comme Fisher ne parle pas aux médias, la «voix» des opérations baseball de l’équipe, c’est Billy Beane, son consultant. Beane, c’est l’ancien directeur général du club, celui qui a été incarné par Brad Pitt dans le film Moneyball. La direction des A’s a décliné ma demande.