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Brigitte Poupart est retournée en Haïti avec sa fille adoptive pour explorer ses origines

«À travers tes yeux», au cinéma dès le 6 février

Marjolaine Simard

2026-02-06T11:00:00Z

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Le 24 juillet 2000, Brigitte Poupart et son conjoint adoptent Fabiola, une fillette haïtienne de deux ans, accueillie à bras ouverts par sa nouvelle grande sœur, Justine. Les années passent, puis viennent les questions. En grandissant, Fabiola s’interroge sur ses origines, sur cette part d’histoire qui lui échappe. Brigitte sent alors qu’il est temps d’y retourner, de proposer à sa fille un projet de film, tourné en Haïti, comme une traversée vers ses racines et vers sa famille biologique longtemps restée dans l’ombre.

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Comment est née l’idée de réaliser un film ensemble?

Brigitte Poupart: Tout d’abord, je dirais que ç’a été un long processus. Quand Fabiola était petite, son adoption s’est bien passée. Mais j’ai toujours su qu’un jour ou l’autre, il faudrait revenir sur son passé. Parce que, comme je le dis dans le film, l’adoption, c’est une immigration forcée. Elle n’a rien choisi. Même quand tout va bien, il y a toujours un sous-texte, du non-dit. Le film nous a donné l’occasion de nous dire des choses qu’on ne se serait probablement jamais dites autrement.

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Pourquoi ce projet s’est-il imposé à un moment plutôt qu’à un autre?

B.P.: Quand Fabiola a eu 18 ans, j’ai senti chez elle une forme de spleen existentiel. Elle se cherchait énormément. Elle n’allait pas bien. Un jour, elle m’a dit: «Moi, je n’ai pas de rêve. Contrairement à toi ou à ma sœur.» C’est là que je me suis dit qu’il fallait retourner en Haïti, aller creuser cette page blanche de sa vie, entre zéro et trois ans. Elle ne savait pas dans quelles conditions elle avait été donnée en adoption. Même quand tout se passe bien, ces questions-là finissent par émerger.

Quel âge as-tu aujourd’hui, Fabiola?

Fabiola Pierre Monty: J’ai 27 ans. L’idée du projet a commencé quand j’avais 18 ans. Je ne sais pas si je me posais consciemment des questions sur le moment de l’adoption en tant que telle, mais beaucoup sur mes origines. Je me demandais ce que je faisais quand je vivais en Haïti, comment j’étais bébé, à qui je ressemblais dans ma famille biologique, qui étaient mes parents...

Dirais-tu que c’était une crise identitaire, comme Brigitte le mentionne?

F.P.M.: Probablement, sans que je mette ces mots-là dessus à l’époque. Je ne verbalisais pas ça, mais avec le recul, oui. J’avais l’impression qu’il me manquait une grande partie de moi pour être complète.

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Comment t’es-tu préparée à vivre l’aventure d’un tournage dans ton pays d’origine?

F.P.M.: Il y a eu une préparation importante avec le psychologue José-Tomás Ariola, qui participe d’ailleurs au documentaire en tant qu’intervenant. Il m’a aidée à me préparer mentalement à toutes les éventualités, notamment à la possibilité de rencontrer ma mère biologique. On a exploré ensemble différents scénarios possibles. Je suis quelqu’un qui garde beaucoup de choses à l’intérieur, alors cet accompagnement m’a permis d’évacuer mon stress, autant par rapport aux émotions que par rapport à la caméra.

B.P.: On ne savait jamais quand on allait pouvoir partir. Fabiola a rencontré un directeur photo, elle a fait des tests de caméra. Elle a un instinct naturel de cadreuse. Quand le départ s’est finalement confirmé, tout s’est fait dans la précipitation. On a eu une caméra qu’on ne connaissait pas et un seul après-midi pour comprendre les réglages. On est partis avec un preneur de son très expérimenté en documentaire. Elle a appris extrêmement vite.

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Vous aviez aussi beaucoup d’images d’archives de Fabiola enfant...

B.P.: Oui, et ç'a été une chance inouïe. Comme on l’explique dans le film, la situation en Haïti s’est énormément détériorée. Les gangs de rue ont pris le contrôle. On s’est fait refuser le voyage à quatre reprises. C’était aussi primordial pour nous de travailler avec une équipe locale. En 2019, ils nous ont appelés pour nous dire qu’il y aurait une trêve de violence entre le 24 décembre et le 12 janvier. Ils nous ont dit: «Venez maintenant, c’est possible de tourner.» On est donc partis très rapidement.

Fabiola, comment as-tu vécu ce départ précipité?

F.P.M.: Il y avait eu tellement de faux départs que je pensais que ça serait encore annulé. Tant que je n’étais pas là-bas, j’avais de la difficulté à me projeter.

B.P.: Imaginez, on avait une assurance kidnapping et rançon. On avait aussi un policier under cover avec nous en permanence. À Port-au-Prince, tu ne peux pas te déplacer librement. Tout est contrôlé par les gangs. Sur place, l’adrénaline prenait toute la place. C’est au retour que j’ai vraiment pris conscience du danger. J’avais aussi très peur pour la famille biologique de Fabiola, qu’on a réussi à rencontrer, car ils risquaient des représailles ou des demandes de rançon. C’est difficile à comprendre quand on vit ici, dans l’abondance. Là-bas, les conditions sont extrêmement dures.

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Brigitte, as-tu envisagé de laisser Fabiola tourner seule pour éviter d’attirer l’attention en tant que minorité visible?

B.P.: À certains endroits, on se déplaçait avec une équipe réduite. À Martissant, par exemple, c’était trop dangereux. Le chauffeur nous a dit: «S’il arrive quelque chose, je pars et je ne ramène personne.» Je me cachais dans le camion pour ne pas être vue et on a donné congé à l’équipe québécoise, blanche et visible.

Fabiola, comment t’es-tu sentie en revenant en Haïti?

F.P.M.: Je n’ai presque aucun souvenir de mon enfance. J’observais tout, en me disant que j’avais peut-être déjà marché dans ces rues. C’était étrange de ne rien reconnaître.

B.P.: Il y avait pourtant des connexions inconscientes, je trouve, surtout avec la nourriture, la musique, la chaleur. Je te sentais apaisée.

F.P.M.: Ce qui m’a le plus marquée, c’est d’avoir la même couleur de peau que tout le monde. Je passais inaperçue. Quand ma sœur Justine est venue nous rejoindre, elle m’a dit qu’elle comprenait enfin ce que ça voulait dire d’être une minorité visible.

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Ta relation avec Justine est abordée dans le film...

F.P.M.: On est très proches. Je voulais qu’elle soit là pendant le tournage, car sa présence me rassurait énormément.

B.P.: À son arrivée au Québec, Fabiola s’est retrouvée dans un univers complètement étranger, entourée de blancs, dans une culture différente, avec une langue différente. Elle avait peur qu’on lui vole sa nourriture. Justine a dû l’apprivoiser doucement. Quand leur relation a décollé, elles sont devenues inséparables.

Fabiola, tu as retrouvé ta mère biologique. Comment as-tu vécu ce moment?

F.P.M.: Au départ, je voulais surtout savoir si elle était encore en vie et voir si je lui ressemblais.

B.P.: Pour sa mère, Fabiola était toujours sa fille. Pour Fabiola, c’était une étrangère. Sans accompagnement psychologique, on n’y serait jamais arrivées.

F.P.M.: Mon psychologue m’a demandé de l’appeler après la rencontre, j’ai pu mettre des mots sur ce que je ressentais. Sans ça, je pense que j’aurais pu me renfermer. Cet accompagnement a été très important.

Qu’as-tu découvert sur ton histoire?

F.P.M.: Ma plus grande surprise, c’est mon âge. Il avait été modifié pour que je sois adoptable. J’ai aussi appris que j’avais un père, des frères et une sœur. Ce n’était pas la même histoire que racontaient mes papiers d’adoption, où j’avais huit frères, un père inconnu...

B.P.: Sa maman a menti pour qu’elle soit adoptée. Cette femme a posé un immense geste d’amour et a vécu un deuil innommable pour lui assurer une vie meilleure. Elle ne l’avait jamais oubliée.

Que retenez-vous aujourd’hui de cette expérience?

B.P.: C’est une histoire qui finit bien, mais je suis très critique envers moi-même. On n’adopte plus comme avant. J’aurais dû apprendre la langue, lui transmettre davantage sa culture. Fabiola a grandi dans une culture qu’elle n’a pas choisie. Il faut en être conscient et être dans la réparation.

F.P.M.: Je me sens encore parfois entre deux mondes, car pour les Haïtiens, je ne suis pas une vraie Haïtienne, mais je porte cet héritage en moi. Aujourd’hui, je fais du bénévolat à la Maison d’Haïti avec de jeunes nouveaux arrivants. C’est ma façon de me rapprocher de ma culture.

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