Tous les résultats
Publicité

Bordel informatique: importants dépassements de coûts et retards chez Investissement Québec

Une «feuille de route» lancée en 2019 devait coûter 20 M$ et s'étaler sur trois ans

Le PDG d’Investissement Québec, Guy LeBlanc (au premier plan) et le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon.
Le PDG d’Investissement Québec, Guy LeBlanc (au premier plan) et le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon. Photo d'archives
Photo portrait de Sylvain Larocque

Sylvain Larocque

2023-05-01T04:00:00Z

Partager

Alors qu’elle propose son aide aux entreprises pour leurs transformations technologiques, Investissement Québec (IQ) cumule dépassements de coûts et retards pour réaliser la sienne, a appris Le Journal. 

«C’est comme le cordonnier mal chaussé. On disait aux entreprises de se numériser pour gagner en efficacité, mais il fallait aussi qu’IQ le fasse elle-même», a raconté une source bien au fait de la situation, qui s’est confiée sous le couvert de l’anonymat pour éviter toute possibilité de représailles.

«Les réseaux d’IQ étaient vraiment dans un état de désuétude avancée. Il y avait même des risques opérationnels parce que les serveurs étaient vraiment trop anciens. Il a donc fallu apporter des mesures très concrètes», a indiqué notre source.

Trois ans et 20 M$

Au début de 2019, le conseil d’administration de la société d’État a donné le feu vert à une «feuille de route» de 20 millions $ pour moderniser les technologies de l’information (TI) de l’organisation. Le vaste chantier, qui devait s’étaler sur trois ans, comprenait quatre projets majeurs: la mise en place du progiciel Workday, du système de gestion des relations avec les clients Salesforce, d’un nouveau cadre de sécurité et d’une transformation de l’entreposage des données (projet EODE).

«Rien n’était épargné et tout était important», a résumé notre source.

Publicité

IQ a refusé d’indiquer combien elle a dépensé jusqu’ici pour sa feuille de route technologique. Le Journal a toutefois recensé pour plus de 29 millions $ en contrats octroyés depuis 2019 en lien avec ce chantier. Cela n’inclut pas les embauches que la société d’État a dû effectuer pour renforcer ses équipes internes.

Pour un seul des quatre projets, les coûts sont passés de 4 à au moins 7 millions $, selon nos informations.

Impossible de savoir, en outre, à quel moment IQ pense avoir terminé le travail. Le vice-président aux technologies d’affaires, Martin Caron, a refusé notre demande d’entretien. À l’interne, certains avancent qu’il faudra compter au moins cinq ans, soit jusqu’à la fin de 2023.

Pas réaliste

«Ces dépassements s’expliquent essentiellement par un manque de main-d’oeuvre interne qualifiée, de l’incapacité des chargés de projets à évaluer les activités à réaliser et de l’incapacité des gestionnaires à accepter les échéanciers réalistes proposés», a affirmé une autre source bien informée. 

Sans oublier l’impact de la pandémie, les mauvaises surprises découvertes en cours de route et la grave pénurie de main-d’oeuvre qui frappe le secteur des TI.

«C’est sûr que trois ans, c’était pas mal ambitieux», a estimé Sylvain Goyette, professeur à l’UQAM et spécialiste en gestion des TI.

«Changer tous ses systèmes en même temps, c’est comme si je prenais votre voiture et que je la reconstruisais presque pièce par pièce», a-t-il illustré.

Sylvain Goyette, professeur à l'UQAM
Sylvain Goyette, professeur à l'UQAM Photo courtoisie

L’expert se demande pourquoi IQ a décidé de mener quatre projets importants en même temps. «Souvent, on a une urgence et on pense qu’en faisant un grand bond, on va sauver du temps et de l’énergie, mais c’est rarement le cas», a-t-il soutenu.

Publicité

M. Goyette s’interroge plus particulièrement sur l’opportunité de modifier le mode d’entreposage des données alors qu’IQ était à changer ses logiciels. «Ce n’est généralement pas une bonne stratégie», a-t-il dit.

«Il est évident que la transformation d’Investissement Québec en 2020, qui a mené l’organisation à doubler de taille et à ajouter des composantes importantes à son offre de service, a eu un impact sur les priorités technologiques», a affirmé laconiquement une porte-parole de l’institution, Isabelle Fontaine. 

Départs massifs et tensions chez les cadres 

Pas moins de six des huit cadres du secteur de l’informatique chez Investissement Québec ont quitté alors que la société d’État procédait à un pénible rattrapage technologique.

Les six départs se sont succédé sur une période d’environ un an, du printemps 2021 au printemps 2022, a constaté Le Journal.

La vague a débuté avec le licenciement de la vice-présidente aux technologies d’affaires, Tania Tanic, qui a quitté en mai 2021 avec une indemnité de départ de 134 000$ après être restée moins de trois ans en poste.

Tania Tanic, ex-vice-présidente aux technologies d'affaires, Investissement Québec
Tania Tanic, ex-vice-présidente aux technologies d'affaires, Investissement Québec Photo tirée de LinkedIn

«Il y avait un problème relationnel» entre Mme Tanic et son supérieur, le premier vice-président aux finances, à la gestion des risques et aux technologies d’affaires, Christian Settano, a indiqué une source qui a requis l’anonymat.

Publicité
Christian Settano, premier vice-président aux finances, à la gestion des risques et aux technologies d'affaires, Investissement Québec
Christian Settano, premier vice-président aux finances, à la gestion des risques et aux technologies d'affaires, Investissement Québec Photo tirée de LinkedIn

Martin Caron, qui a succédé à Mme Tanic en août 2021, a par la suite procédé à plusieurs changements.

«Des travaux qui avaient été faits [dans le cadre de la modernisation des systèmes informatiques] ont dû être recommencés alors qu’ils étaient tout à fait valables», a confié notre source.

Martin Caron, vice-président aux technologies d'affaires, Investissement Québec
Martin Caron, vice-président aux technologies d'affaires, Investissement Québec Photo courtoisie

Par ailleurs, IQ a embauché comme cadres, en 2021 et en 2022, cinq professionnels qui ont travaillé avec M. Caron à la Ville de Québec.

Autant de mouvements à la direction d’un service ont forcément eu des impacts sur le déploiement de projets de transformation.

«Plus il y a de roulement, plus le groupe risque de devenir un peu dysfonctionnel», souligne Sylvain Goyette, professeur à l’UQAM et spécialiste en gestion des TI.

Un contrat à la firme de l’ancienne VP

Le Journal a d’autre part constaté qu’en mars 2022, IQ a accordé un important contrat à Kyndryl Canada, la firme où Tania Tanic travaille depuis septembre 2021. 

Le contrat de près de 1,1 million $ visait l’«acquisition et l’installation de commutateurs réseau».

«Toutes les règles applicables ont été respectées» pour ce contrat, a assuré une porte-parole d’IQ, Isabelle Fontaine, sans donner plus de détails.

Principaux contrats de TI octroyés par IQ depuis 2019  

  • 7,4 M$ Workday 
  • 5,7 M$ Groupe Azur (Salesforce) 
  • 4,8 M$ Adnia Conseils (EODE) 
  • 2,6 M$ ESI Technologies (sécurité) 
  • 1,5 M$ KPMG (Workday) 
Vous avez un scoop à nous transmettre?

Vous avez des informations à nous communiquer à propos de cette histoire?

Vous avez un scoop qui pourrait intéresser nos lecteurs?

Écrivez-nous à l'adresse ou appelez-nous directement au 1 800-63SCOOP.

Publicité
Publicité