Baseball: un dépisteur québécois poursuit les Ligues majeures pour discrimination
L’ancien des Expos Pierre Arsenault figure parmi les 35 plaignants d’une action collective aux États-Unis


François-David Rouleau
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Mis hors service par les Marlins de Miami comme un vieux mouchoir jeté aux ordures à la fin de la saison 2020, le dépisteur et routier aguerri des Ligues majeures Pierre Arsenault se dit loin d’être fini avec ses quelque 30 années d’expérience. Il figure parmi les 35 plaignants dans une action collective déposée devant la justice américaine contre le Baseball majeur (MLB) et ses 30 clubs.
Le Québécois de 60 ans, maintenant superviseur dans une chaîne de supermarché, et ses anciens confrères, majoritairement âgés de plus de 60 ans, allèguent que la MLB et ses équipes ont enfreint la loi du travail sur la discrimination des employés âgés de 40 ans et plus. Ils ont tous perdu leur emploi depuis quelques années.
D’abord déposée l’été dernier au Colorado, cette action collective est maintenant rendue devant les tribunaux de l’État de New York, où le siège social de la MLB est établi. Aux 17 plaignants à l’origine de cette requête, 18 se sont ajoutés, dans l’attente éventuelle d’autres confrères s’estimant lésés.
Liste noire
Selon le document obtenu par Le Journal, les «vieux dépisteurs» estiment qu’ils ont été tassés injustement au profit des «plus jeunes». Ils auraient aussi été inscrits sur une liste noire sans possibilité d’embauche ailleurs dans la ligue malgré leur imposant bagage de connaissances et d’expérience.

Preuves à l’appui, les plaignants ont tenté de dénicher du travail à nouveau après leur mise à pied ou la fin de leur contrat sans toutefois réussir. C’est notamment le cas d’Arsenault qui a cogné à près d’une vingtaine de portes de clubs, selon le document.
«Il me restait plus que deux ou trois bons coins à mon Kleenex, a-t-il expliqué en faisant allusion au vieux mouchoir jeté à la poubelle. J’avais 34 ans d’expérience dans le baseball, dont plus de 10 ans dans le dépistage professionnel. Je m’améliorais en apprenant constamment et je savais m’adapter.»
Pourquoi le Québécois n’a-t-il même pas obtenu une simple opportunité d’emploi ailleurs?
«En bon Québécois, fouille-moi! s’est-il exclamé en entrevue sur ce sujet épineux. Et dans 85% de mes communications avec les équipes approchées, je n’ai même pas reçu de réponse.
«Quand j’ai perdu mon emploi à la fin de 2020, beaucoup de gens m’avaient dit qu’ils m’aideraient, a-t-il poursuivi dans une discussion honnête.
«Je n’ai jamais eu une mauvaise réputation et je me considère comme une personne loyale. Si on lit ce qui est avancé dans la poursuite, il y a peut-être du vrai», a souligné celui qui évite de s’empoisonner la vie avec ce dossier.
En plein front
Quand les Marlins lui ont annoncé sa mise à pied en décembre 2020, ils avaient évoqué des coupes budgétaires en raison de la pandémie. Ce n’est que plusieurs mois plus tard, en jasant avec des confrères qui avaient également perdu leur emploi que le Québécois a fait un plus un. Comme il approchait la soixantaine et que plusieurs autres dépisteurs l’avaient franchie, l’évidence lui a sauté au visage. Les Marlins avaient aussi coupé les ponts avec le vétéran John Leon Wurth, âgé de 70 ans.
«On était tous des gars avec plus de 20 ans d’expérience dans le baseball majeur. Plusieurs équipes ont évoqué la pandémie. Quand les Marlins m’ont dit qu’ils coupaient en raison de la chute de revenus, je me sentais seul en tabarnouche. Mais j’ai ensuite vu qu’on était plusieurs dans le même bateau. C’était plus qu’une coïncidence.»
D’après le document, les plaignants allèguent que «la MLB et ses clubs ont créé un effectif de jeunes dépisteurs depuis plusieurs années, ce qui enfreindrait la loi antidiscriminatoire».
«Je n’avais aucun problème de mobilité et j’étais en santé. J’avais un beau dossier sans tâche, a énuméré celui qui a remporté la Série mondiale de 2003 avec les Marlins. Quand on n’est pas usé à la corde, on peut être encore utile.

«À 60 ans, s’apercevoir de cela, ça fesse dans le dash.»
Bien qu’un tel recours soit estimé à plus de 100 M$ aux États-Unis, les plaignants n’ont encore inscrit aucun montant à leur requête. Dans leurs demandes, ils réclament toutefois des dommages compensatoires et punitifs prévus par la loi.
– Avec la collaboration de Philippe Langlois
À la recherche de l’équilibre entre les statistiques et la réalité du terrain

Le pif d’un dépisteur aguerri ne s’acquiert pas au bout de quelques semaines, rivé à un écran et un clavier pour scruter des tonnes de statistiques. Selon Pierre Arsenault, un bon recruteur de nos jours doit allier ses connaissances, la réalité du terrain et les données.
«Les statistiques avancées nous permettent d’être meilleurs. Quand on évalue un joueur de 18 ans dans la classe A, on bâtit un casse-tête. Ce n’est pas facile, a-t-il imagé. Il faut savoir trouver le bon équilibre entre les connaissances sur le terrain et l’utilisation des stats avancées. Il y a de la place pour les deux.»
Arsenault jure qu’il s’était adapté à cette réalité dans ses fonctions de dépisteur chez les Marlins de Miami. Il n’était pas ce vieux dinosaure qui n’avait que faire des nouveaux outils. Il était pour l’évolution constante.
Côté humain
La réalité dans les gradins d’un stade des ligues mineures est très différente de celle de regarder un match en ligne dans un bureau en rentrant des données. C’est un humain qui lance une balle à 97 milles à l’heure, frappe le projectile ou rate un jeu de routine qu’il a réussi les yeux fermés la veille.
Les dépisteurs s’attardent à cet aspect. Et les plus rusés utilisent les données informatiques adéquates pour forger leur évaluation.
«Les plus jeunes rentrent des données sur leur tablette ou leur ordinateur. Mais ils ont bien de la misère à parler de baseball, a fait remarquer celui qui compile plus de 30 ans chez les pros. C’est important de connaître les détails sur un espoir.»
En cherchant les perles rares dans un océan de bons joueurs de balle, Arsenault tentait notamment de pêcher un joueur «assez bon» pour faire carrière dans les Ligues majeures.

Il pense notamment au voltigeur Harold Ramirez et au lanceur Nick Anderson qu’il avait autrefois recommandés à ses patrons et qui font aujourd’hui carrière dans la MLB.
À la porte
L’action collective déposée fait notamment allusion à l’approche de «Moneyball» orientée principalement vers les statistiques et l’analyse vidéo.
«Dans son processus de réforme, la MLB s’est efforcée de recruter de jeunes dépisteurs en poussant intentionnellement vers la sortie, au même moment, les vieux dépisteurs ayant acquis les connaissances, les qualifications, l’expertise et l’entraînement, sous de faux stéréotypes qu’ils ne peuvent utiliser les données d’analyse et le dépistage vidéo avec les mêmes habiletés que les jeunes», est-il écrit dans la poursuite.
Aucune amertume
Malgré tout, Arsenault n’est pas aigri par sa sortie hâtive des Ligues majeures. Il s’estime «chanceux d’avoir porté les uniformes des Expos et des Marlins».
«Je ne me lève pas la nuit et je ne me réveille pas le matin en haïssant le baseball. Je n’ai aucune amertume. Mais même si j’ai vieilli, j’estime que je peux encore donner.»
Après s’être impliqué auprès d’Équipe Québec et des Capitales de Québec, il se dit bien heureux à la maison. Il s’ennuie de ses anciennes tâches de dépisteur dans un milieu où régnait une belle camaraderie.

L’homme âgé de 60 ans est toutefois loin des losanges puisqu’il est superviseur à l’épicerie en ligne Voilà mise sur pied par IGA. Il travaille à quelques minutes de son domicile de Pierrefonds. Cela fait changement des petits stades dans les coins reculés de l’Amérique.