CH: l'espoir qui mérite plus de lumière


Anthony Martineau
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«J’ai dirigé dans ma carrière plusieurs joueurs qui ont atteint la LNH, notamment Joel Eriksson-Ek, Rasmus Asplund et Jonas Brodin. Et je peux te dire sans même hésiter que je n’ai jamais vu un sens du jeu et une gestion de la rondelle sous pression aussi développés que ceux de Filip Eriksson.»
Filip Eriksson, c’est un espoir du Canadien. Un attaquant que Montréal a repêché en sixième ronde (165e au total) lors de l'encan 2023.
Le jeune homme est d'ailleurs présent au camp de développement du CH, cette semaine.
Eriksson évoluait, malgré ses grands succès de la plus récente saison, dans un anonymat presque complet chez les Vikings de Nybro en deuxième division suédoise (Allsvenkan). Et aux yeux de son entraîneur Tommy Samuelsson, l'homme derrière la déclaration en ouverture de cet article, il est temps que ça change.
Bon, un entraîneur qui vante les mérites de son joueur dans une entrevue, on a souvent vu ça dans le passé. Mais le rendement de l'attaquant suédois mérite effectivement plus de lumière.

Dans l’ombre des Logan Mailloux, Lane Hutson, David Reinbacher, Jacob Fowler, Filip Mesar, Owen Beck et compagnie, Eriksson a connu une campagne à tout casser. Une campagne inhabituellement productive pour un joueur disputant son année post-repêchage.
24 points en 21 matchs. On parle d’une moyenne de 1.143 points/partie, moyenne qui a classé le jeune homme au troisième rang de tout le circuit.
À titre comparatif, Noah Ostlund (0,70), Liam Ohgren (0,56) et Jonathan Lekkerimaki (0,31), trois choix de première ronde (!), ont affiché l’an dernier un ratio beaucoup moins convaincant dans des circonstances similaires.
«Je veux que les gens comprennent à quel point il est inhabituel de voir un gars de 19 ans débarquer dans notre ligue, après une saison bousillée par une blessure de surcroît, et dominer comme ça», insiste l’entraîneur d’Eriksson.
«C’était extrêmement difficile mentalement»
Filip Eriksson s’installe pour l’entretien zoom organisé par son équipe à peine trois petites heures après la demande faite par l’auteur de ces lignes (gros coup de chapeau à l’efficacité/l’ouverture du département médias de son équipe, d’ailleurs!).
«C’est ma première entrevue à vie en anglais», lance candidement le patineur originaire de Ljungby, dans le sud de la Suède.
Mais Eriksson se débrouille visiblement assez bien dans la langue de Shakespeare pour raconter comment il s’est senti, en pleine année de repêchage (2022-2023), lorsqu’il s’est fracturé la main lors du deuxième match de la saison des Lakers de Vaxjo en SHL, le meilleur calibre en Suède. C’était le 15 octobre 2022.
«Au départ, c’était extrêmement difficile mentalement, pour être honnête. Je savais qu’il s’agissait d’une saison capitale pour moi.»

Fort heureusement, l’opération, avance le patineur dont le père est un ancien joueur de la SHL, s’est bien déroulée. Aujourd’hui, jure-t-il, sa main est «en parfait état». Mais il a raté beaucoup, beaucoup de hockey.
Ultimement, l’attaquant n’aura joué que 20 matchs (six dans la SHL si l’on combine la saison et les séries éliminatoires auxquelles il a très brièvement participé) et 14 en ligue junior suédoise (où il a récolté 11 points).
Rien toutefois pour effrayer le Canadien. Le 28 juin 2023, le nom de Filip Eriksson était prononcé par Kent Hughes au Bridgestone Arena de Nashville.
«Honnêtement, j’étais un peu surpris d’être sélectionné, considérant le fait que je n’avais pas pu jouer énormément. Je sentais que je n’avais pas vraiment démontré mon savoir-faire. Mais j’étais très heureux d’être le choix du Tricolore.»
«J’ai senti qu’il était spécial»
En janvier dernier, Filip Eriksson compte 29 matchs (et six points) avec Vaxjo, dans la SHL. Mais l’organisation compte sur de nombreux joueurs d’expérience et a de moins en moins de temps de glace à donner à l’espoir du CH.
L’équipe prend donc la décision de le prêter à Nybro, en deuxième division (Allsvenkan).
Là-bas, il fait la rencontre de Tommy Samuelsson.
«Je sais que ça sonne très cliché, mais dès les premières secondes, j’ai senti que Filip était spécial», lance l’instructeur, qui cumule notamment cinq saisons d’expérience derrière le banc de clubs de la SHL.
L’Allsvenkan compte sur plusieurs joueurs d’âge adulte et le circuit n’en est pas un où il est facile de générer de l’offensive.
Mais Eriksson ne met pas de temps à prendre ses aises à Nybro. À ses neuf premiers matchs, il revendique 12 points, dont cinq buts.
«Sa gestion de la rondelle et sa capacité à bien lire un match sont hors normes, vante son coach. Il sait ce qui va se passer 10 secondes plus tard. C’est à la fois étrange et spectaculaire. Il est constamment bien positionné. Il a une sorte de capacité à séparer la zone offensive en différents secteurs et à les analyser... tout en contrôlant la rondelle. Cela fait en sorte que ses choix de jeux sont souvent très bons. Il repère bien ses coéquipiers, mais n’hésite pas à décocher quand il le faut.»
Utilisé à outrance
«Pour moi, ma façon d’aider Filip et de l’éduquer, c’est de le faire jouer!».
Ce qui est franchement intéressant là-dedans, c’est que lorsque l’entraîneur Samuelsson parle de «faire jouer» Eriksson, il ne parle pas de simplement l’envoyer dans la mêlée à quelques reprises. Il parle d’une utilisation absolument folle... dans tous les départements possibles.
«Actuellement, et c’est inhabituel pour un jeune homme de son âge en deuxième division suédoise, il joue plus de 20 minutes par match, précise le pilote. Je l’utilise dans la position du metteur en scène sur notre avantage numérique.»
Mais n’allez pas croire que l’apport d’Eriksson se «limite» à l’attaque.
«Je l’emploie également en désavantage numérique, que ce soit à 4 ou à 3 contre 5. Il est aussi sur la glace lorsque nous devons protéger une avance en fin de partie. Bref, vous comprenez à quel point il est fiable? Défensivement, il bloque des tirs et place constamment son bâton dans les bonnes lignes de passe. Il ne fait tellement pas son âge. C’est un étudiant du jeu. Du hockey, il en mange.»

Pour appuyer ses propos, l’homme de hockey de 64 ans y va d’une anecdote pour le moins révélatrice.
«Nous faisons une séance d’observation du jeu en désavantage numérique de notre prochain adversaire la veille d’un match. Le lendemain, nous affrontons ladite équipe. Nous nous voyons attribuer un avantage numérique et Filip marque rapidement. Il revient au banc en souriant et me lance "as-tu vu? Ils sont complètement passés à côté de leur plan de match!".
«Il venait, en pleine partie, de déceler une faille dans la structure adverse et... d’en profiter. Et l’aspect impressionnant c’est qu’il en était parfaitement conscient!»
Le plan de Filip Eriksson
Filip Eriksson, qui compare son style de jeu à celui de Nicklas Backstrom, a encore une saison à écouler au contrat le liant à Vaxjo, dans la SHL.
Son plan, après coup? Tester l’Amérique du Nord.
Cela dit, malgré toutes les qualités énumérées à son sujet dans cet article, l’attaquant a deux importants chantiers devant lui d’ici là.
D’abord, son patinage. Non pas qu’il est mauvais, mais à 5 pieds 10 pouces et 161 livres, il doit passer au niveau supérieur pour rivaliser avec celui des joueurs de la LAH/LNH. Eriksson est fluide, mais manque de puissance brute au niveau des jambes.
Le deuxième secteur à travailler est étroitement lié au premier et Eriksson lui-même en fait mention.
«Je dois devenir plus fort et plus gros. Je vais mettre de gros efforts là-dessus cet été. Je parle à Rob Ramage environ une fois par mois. Il me dit qu’il est heureux de comment je me comporte, mais me rappelle aussi que la route vers la LNH est un processus. Un processus où rien ne doit être négligé.»

À ce moment-ci de votre lecture, une question vous trotte sûrement dans la tête : «quel genre de joueur pourrait devenir Filip Eriksson, dans la LNH?»
«C’est difficile de parler de chiffres de production précis, mais je peux te dire que je suis prêt à me mouiller en avançant qu’il sera quelqu’un d’extrêmement fiable dans le circuit Bettman, lance Samuelsson. Et il ne sera pas strictement défensif. Montréal a fait une sacrée bonne sélection avec Filip. Et je te dis tout ça en te rappelant que j’en ai dirigé, des joueurs de la LNH.»
Tout récemment, preuve de son excellente saison, Eriksson a reçu le titre de joueur junior par excellence en Allsvenkan.
Impressionnant? Assurément.
Mais ces dernières années Mattias Norlinder et Jacob Olofsson (un ancien espoir du CH) ont eux aussi mis la main sur cette distinction. Il s’agit là d’un indice assez révélateur selon lequel dominer l’Allsvenkan, même très jeune, ne garantit pas une longue carrière dans la LNH.
Sauf que contrairement aux deux joueurs ci-haut mentionnés, Eriksson n’est pas un choix de deuxième ou de troisième tour. C’est un choix de sixième ronde... qui ne s’attendait même pas à être repêché.
Et si la campagne qu’il vient de connaître considérant son historique de blessures et son rang de sélection constitue déjà une victoire, Eriksson n’est pas rassasié.
«J’ai très hâte de pouvoir évoluer sous les yeux des partisans montréalais et de leur montrer mes atouts.»