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«La Lutte», en direct du Forum, fête ses 70 ans!

«La Lutte», en direct du Forum, fête ses 70 ans!

Patric Laprade

Publié 14 janvier
Mis à jour 14 janvier

14 janvier 1953. 

Plus de 16 000 personnes sont entassées au Forum de Montréal, coin Atwater et Ste-Catherine. La finale de la soirée est le combat revanche tant attendue entre Wladek Kowalski et Yukon Eric. 

La soirée est également spéciale, car pour la toute première fois, des caméras de télévision sont aménagées au Forum afin de partager les images des gladiateurs de l’arène avec les différentes chaumières montréalaises.

Cependant, le fameux combat entre Kowalski et Eric ne sera pas présenté à la télévision. De plus, ce n’est pas la première fois qu’on présente de la lutte à la télévision québécoise.

Néanmoins, la date du 14 janvier 1953 est très importante dans l’histoire de la lutte au Québec. Mais pour mieux comprendre son importance, il faut retourner quelque peu en arrière. 

Les débuts de la télévision

Le gouvernement canadien accorde à la Société Radio-Canada (SRC) le mandat de mettre sur pied et d’exploiter la première station de télévision canadienne. À l’été 1952, plusieurs tests sont effectués et le 25 juillet, la première émission est diffusée avec succès : un match de baseball opposant les Royaux de Montréal aux Cubs de Springfield, en direct du stade de Lorimier. 

Puis, le samedi 6 septembre 1952, à 16 h, la station CBFT-TV, communément appelée le canal 2, est officiellement inaugurée. 

Les téléviseurs sont toutefois peu nombreux dans les foyers montréalais. C’est pourquoi, bien souvent, les gens vont chez un voisin, un membre de la famille, ou s’installent devant la vitrine d’un des magasins pour regarder une émission. Mais la frénésie de la télé s’accroîtra rapidement, alors que le nombre d’appareils au Québec passe de 6 622 en juillet 1952 à 34 000 avant la fin de l’année. 

Diffusée principalement dans la région de Montréal, qui reçoit les ondes d’une petite antenne installée sur le Mont-Royal, remplacée peu de temps après par une antenne quatre fois plus grande, la télé est d’abord bilingue, en noir et blanc, avec une programmation en soirée seulement qui débute à 17h30. On y présente des films, des variétés et certaines émissions originales. 

Le samedi 11 octobre, une première partie de hockey est présentée en direct du Forum, soit une rencontre entre le Canadien et les Red Wings de Détroit. Toutefois, la partie dans son entier n’est pas télédiffusée. Pour cette première, seulement la troisième période pourra être regardée à la télévision.

La raison?

On veut s’assurer du côté des dirigeants de la ligue que les amateurs se déplacent au Forum. En effet, il y a une crainte que les gens demeurent à la maison au lieu de se déplacer et de payer un billet pour voir jouer leurs joueurs préférés. La télévision fait donc peur aux dirigeants et propriétaires étant donné qu’à l’époque, les recettes aux guichets sont la seule source principale de revenus de l’équipe. 

Le lendemain, dimanche le 12 octobre, ce sera au tour des Alouettes de Montréal de la Ligue canadienne de football de présenter son premier match télévisé. Le baseball, le hockey et le football ont donc été les trois premiers sports locaux à être présentés au petit écran. 

C’est maintenant au tour de la lutte.

D’Hollywood à Verdun

En fait, la lutte fait partie de la programmation dès la fin septembre, mais il ne s’agit pas de lutte locale. Il s’agit plutôt de « Wrestling from Hollywood », la première émission de lutte professionnelle à connaître du succès à travers les États-Unis à cause de sa distribution à l’échelle nationale.

Les 24 et 30 septembre, de même que le 7 octobre, l’émission est diffusée en fin de soirée. On ferme la programmation journalière avec la lutte.  

C’est alors qu’une promotion locale se manifeste.

Les journaux annoncent que le mardi 14 octobre, une émission de lutte sera présentée en direct à la télévision de 22h à 23h. Toutefois, ce n’est pas celle qu’on s’attend. 

Au lieu d’être la lutte présentée les mercredis au Forum de Montréal, celle du promoteur Eddie Quinn et là où se met en spectacle la grande vedette locale Yvon Robert, c’est plutôt un autre groupe qui présentera les premiers matchs de lutte télédiffusée de l’histoire de la télévision québécoise et canadienne.

Ce groupe est celui des frères Paul et Bob Lortie et du promoteur local, Paul Roberge. 

Les Lortie font partie de ce qu’on appelle la p’tite lutte, à cause du poids de ses participants, plus léger que les mastodontes qu’on retrouve au Forum. Les Lortie sont parmi les plus connus de cette division, alors que la p’tite lutte à Montréal fait sensation un peu partout sur l’île, en marge de celle présentée au Forum.

C’est à Verdun que le tout se déroule, à l’Auditorium pour être plus précis, alors que les frères Paul et Bob Lortie vont affronter Golden Terror et Tony Milano en grande finale. Le spectacle débute à 20h30, mais uniquement la finale sera télédiffusée, les Lortie voulant se mettre à l’avant-plan. 

Comment les Lortie et Roberge ont-ils pu être les premiers à télédiffuser de la lutte?

La question demeurera entière, mais on peut supposer que l’expérience de Paul Lortie, ayant déjà travaillé dans des dizaines de pays et ayant lutté à la télévision de la BBC en Angleterre à la fin des années 1930, y est pour quelque chose. De plus, il est très possible qu’Eddie Quinn ait voulu attendre un peu avant de s’aventurer dans ce projet, question de bien évaluer les possibles répercussions, laissant ainsi le champ libre à Lortie. 

Quoi qu’il en soit, du 14 octobre au 30 décembre 1952, chaque mardi de 22h à 23h, la lutte de l’Auditorium de Verdun est télédiffusée. 

Le match où Yukon Eric s’est fait arracher l’oreille

Ironiquement, le 15 octobre, au lendemain de la première télédiffusion des Lortie, un événement au Forum de Montréal fait passer au second rang les débuts de la lutte à la télévision et allait influencer le reste de l’histoire. 

En effet, dans le combat final entre Wladek Kowalski, le champion poids lourd reconnu par la Commission athlétique de Montréal, et Yukon Eric, devant 12 000 amateurs, le champion effectue une de ses prises de prédilection, soit une descente du genou du troisième câble à la gorge de son adversaire. En réalité, Kowalski touchait à peine à son adversaire.

Lors de cette célèbre soirée, Kowalski atterrit parfaitement. Malheureusement, pendant son saut, Yukon Eric bouge quelque peu de sa position initiale. 

Le résultat? 

Eric se fait arracher l’oreille. Pour vrai!

« Il a bougé, mon genou lui a effleuré la joue et en touchant son oreille en chou-fleur (oreille déformée suite à l’accumulation de sang entre la peau et le cartilage), elle s’est complètement détachée et a roulé sur l’arène. Il ne lui restait plus qu’un petit morceau du lobe », expliquera Kowalski des années plus tard. 

L’arbitre Sammy Mack ramasse l’oreille pour la mettre dans sa poche, pensant au début qu’il s’agit d’un débris qu’on venait de lancer dans le ring, pour rapidement se rendre compte de ce qui venait tout juste de se passer. Évidemment, Eric est transporté à l’hôpital, mais les médecins ont été incapables de lui recoller l’oreille. Il ne recommencerait à lutter qu’en décembre. 

Bien qu’on ait souvent raconté qu’à la suite de ce match, Kowalski a commencé à se faire surnommer « Killer », la réalité est toute autre.

En fait, Kowalski, qui luttait sous le nom de Wladek ou Tarzan Kowalski, avait commencé à se faire appeler « Killer » au printemps 1950 dans l’état du Kentucky. Il est cependant vrai que ce surnom ne lui avait pas encore été donné à Montréal. 

C’est que Quinn avait déjà un « Killer » dans ses rangs, soit Joe « Killer » Christie, un régulier de la scène montréalaise depuis 1947. Et s’il y a un surnom que tu ne veux pas surutiliser, c’est bien celui de tueur. Ce n’est que lorsque Christie a quitté le territoire en novembre 1953 qu’on voit les premières mentions de « Killer » Kowalski dans les journaux locaux et c’est en 1954 que le surnom a commencé à prendre toute son ampleur. 

La lutte du Forum enfin à la télé

Mais retournons en janvier 1953.

Durant le temps des fêtes, en plus de la lutte des Lortie, « Wrestling from Hollywood » revient en ondes, le samedi soir après le hockey. C’est ainsi que les 20 et 27 décembre, de même que le 10 janvier 1953, les amateurs peuvent voir à l’œuvre certaines vedettes américaines.

Mais ce que les amateurs veulent voir, ce sont des vedettes locales, ceux qu’ils sont habitués d’encourager au Forum. Le match revanche entre Kowalski et Eric est LE combat que tous les amateurs veulent voir. 

De son côté, Quinn s’est rendu compte que les assistances à Verdun ont augmenté depuis que les combats sont présentés à la télévision. Dans le même ordre d’idées, les foules au Forum pour le Canadien sont demeurées les mêmes.

La télévision n’est peut-être pas cette invention diabolique après tout!

Le 11 décembre, le quotidien Le Canada sort en primeur que la lutte du Forum commencerait à être télédiffusée dès le mercredi 14 janvier 1953. Mais le promoteur Quinn se refuse à tout commentaire.

Les rumeurs persistent.

Le 28 décembre, Le Petit Journal publie que la brasserie Dow, une des principales brasseries québécoises à l’époque, fondée quelques années seulement après Molson, commanditerait les émissions de lutte. Le tout n’a rien de surprenant. La brasserie commandite déjà plusieurs sports tels que le baseball, le football, le tennis et le ski. 

C’est finalement le 7 janvier que le tout est confirmé.

Lors d’une conférence de presse aux bureaux de la brasserie Dow, coin Notre-Dame et Peel, Eddie Quinn et le président de Dow, Wilfrid Gagnon, apposent leur signature à un contrat pour la présentation de 40 émissions de lutte d’une heure, les mercredis soirs à compter de 21h. On rapporte que l’entente rapportera à l’organisation plus de 100 000$.

Le tout sera commenté par l’excellent Michel Normandin, qui est, entre autres, le commentateur du Canadien à la radio. Rien de surprenant là non plus, alors que Normandin s’occupe aussi de la publicité pour Dow. Le réalisateur sera Gérald Renaud, le réalisateur des matchs de hockey du Canadien à la télévision depuis ses débuts.

Quinn y met le paquet!

Le promoteur bostonnais ne fait jamais les choses à moitié. Si la lutte de Verdun n’avait pas fait les manchettes, Quinn s’assurerait de faire les choses en grand de son côté. Et ça commence avec la conférence de presse. 

Plusieurs dignitaires sont présents afin d’assister à ce moment historique.

Outre Quinn, Gagnon et Normandin, on y retrouve entre autres Émile Gauthier et Dave Rochon, respectivement président et vice-président de la Commission athlétique de Montréal, le promoteur de boxe Raoul Godbout, le directeur des programmes de Radio-Canada Florent Forget, de même que le lutteur vedette et partenaire d’affaires de Quinn, Yvon Robert. 

On y mentionne aussi que la grande finale de la soirée ne sera pas à la télé. Uniquement la demi-finale le sera. 

Cette demi-finale ou finale télévisée si vous préférez, mettra aux prises les frères Ernie et Emil Dusek, deux des plus détestés de la foule, face au duo composé de Manuel Cortez et du populaire Québécois Larry Moquin. 

La nouvelle fait les manchettes de tous les quotidiens en ville. 

« Mercredi prochain marquera une date dans l’histoire de la télévision à Montréal, nous annonce un représentant de la Brasserie Dow. En effet, à partir de ce soir-là, des milliers de personnes pourront assister aux fameux combats de lutte qui se déroulent au Forum, à Montréal », relate le journal La Patrie. 

« Eddie Quinn, le célèbre impresario de lutte locale, a déclaré de son côté que le spectacle de lutte Dow ne le cédera en rien à aucun autre sur le continent. Il a ajouté qu’il s’occupait activement à préparer des rencontres sensationnelles entre les plus grands athlètes de ce fameux sport pour la série de lutte professionnelle Dow », peut-on aussi y lire. 

Quinn en profite également pour annoncer que la grande finale verra le champion Wladek Kowalski défendre son titre dans un match revanche face à Yukon Eric, avec comme arbitre spécial l’ancien champion mondial poids lourd de boxe, Jack Sharkey. 

Tout est mis en place pour donner une heure de bonne lutte aux téléspectateurs. Toutefois, si on veut voir le match que personne ne veut manquer, les gens vont devoir se déplacer au Forum. 

L’impact de la lutte à la télévision

Les résultats de l’événement se lisent comme suit :

Don Leo Jonathan a battu Kato

“Whipper” Billy Watson a battu Johnny Valentine

Les Dusek ont battu Larry Moquin et Manuel Cortez

Wladek Kowalski a battu Yukon Eric par disqualification

Dans son match, Kowalski s’en est pris à ce qu’il restait d’oreille gauche de Yukon Eric. Ce dernier a perdu la boule et a attaqué à l’arbitre, se faisant alors disqualifier! 

Avec exactement 16 042 partisans, la plus grande assistance de lutte au Forum et la plus grande toutes salles confondues à Montréal depuis 1950, Quinn avait réussi son pari. 

Intitulée simplement « La Lutte », l’émission deviendra l’une des plus écoutées à la télévision. Et lorsque le premier téléroman québécois à grand succès, La Famille Plouffe, débutera en novembre 1953, de 20h30 à 21h les mercredis, tout juste avant la lutte, les gens seront rivés devant leur téléviseur pendant toute la soirée.

C’est définitivement à ce moment-là que la lutte connaît son premier âge d’or au Québec, avec une moyenne d’environ 9000 spectateurs chaque semaine au Forum pour cette première année télévisuelle. Au niveau de l’auditoire, à l’automne 1955, « La Lutte » se classera septième parmi les émissions les plus populaires à Montréal. Et entre novembre 1957 et février 1958, un sondage révélera que « La Lutte » était écoutée en moyenne par 1 495 000 personnes. À titre comparatif, le hockey attirait 2 117 000 et la boxe 1 664 000.

De « La Lutte » à WWE Raw!

« La Lutte » restera dans cette même case horaire jusqu’au 22 septembre 1960. Puis, après être revenu, mais plus tard en soirée, quittera définitivement les ondes de Radio-Canada le 11 mai 1961. 

Mais en septembre 1961, Quinn sera la tête d'affiche d'une nouvelle émission de lutte, cette fois-ci diffusée sur la toute nouvelle station, CFTM (canal 10, Télé-Métropole, maintenant TVA), qui avait ouvert ses portes quelques mois plutôt. L’émission durera une seule année. Puis, en 1966, c’est Johnny Rougeau avec « Sur le Matelas » qui reprendra le flambeau laissé par Quinn. L’émission sera présentée au canal 10 pendant une décennie.

Une quarantaine d’années plus tard, c’est la WWE, avec son émission phare Raw, qui débutera à TVA Sports. Émission qui, curieusement, a été confirmée pour une sixième année, le 13 janvier 2023, 70 ans, presque jour pour jour, après les débuts de la lutte du Forum à la télévision.

« La Lutte » aura marqué une génération complète d’amateurs et c’est avec fierté que cette tradition de lutte à la télévision québécoise, avec des commentaires en français et des vedettes locales, se poursuit aujourd’hui. 

Bon 70e anniversaire!